[Hauts de Saint-Benoît] Ponts et canaux enfouis sous la forêt
HISTOIRE ET PATRIMOINE
Dans les hauts de Saint-Benoît, des ouvrages d’art impressionnants sont noyés sous la végétation. L’association Somin Sarèt veut les sortir de l’oubli. Ils sont la trace de chantiers titanesques datant de l’esclavage.
Vidéo réalisée par Léa Morineau
Que sait-on de La Réunion d’il y a 200 ans ? De cette histoire pourtant récente, bien des aspects demeurent enfouis. Comme s’il avait fallu cacher des souvenirs douloureux liés à l’esclavage et à la misère de populations déclassées…
Parfois, alors qu’il se croit loin de la civilisation, le randonneur butte sur une pierre taillée ou des fondations comme à Cap Blanc dans les hauts de Saint-Joseph. Et de cette redécouverte, il apprend que tout un village a disparu.
C’est ce qui s’est passé pour Marc et Franck dans la forêt des hauts de l’Abondance, à Saint-Benoît, il y a deux ans. À proximité du captage de Grand Bras, environ à une heure de marche du village de l’Abondance. Ils ont d’abord découvert un alignement de pierres taillées recouvertes de mousse et de végétation, puis un socle, puis une grosse cuve en fonte.
Sur les traces d’un plan de 1870
Ils ont montré leur découverte à Laurent Lachery, spécialiste du patrimoine réunionnais qui a identifié une centrifugeuse utilisée dans les usines sucrières de 19è siècle. Comment a-t-elle atterri ici ? A quoi servait-elle ? Qu’est-ce qu’il y avait là-bas ? Quel sens donner à ces vestiges noyés sous la végétation ?…
Un pont à deux arches enjambe le Grand Bras. Sur la gauche sa culée s’est effondrée.
Il faut passer sous le pont pour le découvrir.
Le chemin charrette signale que les lieux ont connu une importante activité économique.
Les vestiges sont bien cachés.
Ce pont cadre en pierres taillées et pierres sèches a plus de 200 ans.
Les blocs formant les linteaux soutenant les ponts carrés pèsent plus d’une tonne.
Pierres sèches entassées minutieusement pour soutenir l’un des ponts du chemin charette.
Pour mener l’enquête, les deux amis rejoints par d’autres passionnés curieux d’histoires ont créé l’association Somin Sarèt. Ils ont fouillé dans les archives départementales pour y exhumer un plan datant de 1870 : le plan général de l’établissement de sucrerie l’Harmonie établi par le conducteur principal des ponts et chaussées du Crédit foncier colonial. On y reconnaît la disposition habituelle des concessions accordées aux colons allant du battant des lames au sommet des montagnes mais surtout de précieuses indications sur les constructions de l’époque.
Sur la carte de 1870, apparaît un lieu baptisé Helvélia dont il ne reste aucune trace connue.
Marc Munich et Jean-Cyrille Notter, avec ses compétences de géomaticien, ont superposé la carte de 1870 avec une carte actuelle pour localiser le canal et le chemin charette (c’est-à-dire carrossable) du 19e siècle. A l’endroit de la cuve en fonte, ils n’ont repéré qu’un minuscule carré tracé au crayon. En revanche la carte est plus précise quant au canal, de sa prise d’eau jusqu’à l’usine de l’Harmonie et les établissements Adrien Bellier.
Exploration à travers la forêt et l’histoire
Pouvait alors commencer la chasse aux vestiges industriels des premiers temps de l’île Bourbon. « Nous ne sommes ni historiens ni archéologues, nous ne pouvons que faire des suppositions, prévient Marc Munich. Mais nous avons découvert que l’usine de l’Harmonie a été construite vers 1830 donc le canal doit dater de cette époque et le chemin est peut-être plus ancien. »
Le canal s’enfonce dans un tunnel maçonné de pierres taillées.
Cassé artificiel ouvrant la voie du canal.
Passage délicat d’un passage du canal creusé dans la montagne.
Le tracé du canal alterne entre des tronçons creusé dans la montagne et d’autres soutenus par des remblais.
Les pierres de taille signale la présence de l’ancien canal.
Les pierres taillées supportent le linteau. Le sol de pierres est censé réduire la vitesse de l’écoulement.
Traversée d’une ravine.
Les camarades de Somin Sarèt se sont ainsi lancés pendant deux ans dans un voyage à travers l’histoire et l’exploration d’un site rendu totalement à la nature. Là où a dû pousser des girofles et du café, s’est développée une forêt majoritairement exotique peuplée d’envahissants comme le goyavier et de jambrosade.
Ils sont allés de surprise en surprise. Ils sont tombés sur des constructions en pierres taillées comme on en trouve dans les ouvrages d’art du génie européen ; mais aussi sur des murs de soutènement réalisés en pierres sèches disposés comme un ingénieux puzzle comme on en trouve à Madagascar par exemple.
Un viaduc à deux arches
Ces constructions étaient pourtant sous les pas des promeneurs. Il suffisait de descendre quelques mètres en dessous du sentier principal pour découvrir un pont cadre ou une solide voute comparable à celles qui jalonnaient le tracé du chemin de fer. Sous l’une d’elle Marc Munich désigne les trous percés dans le basalte qui signalent la pose d’un échafaudage.
Soudain apparaît une maison à deux étages.
La végétation cache des fondations de bâtiment mentionnés nulle part.
Pont à deux arches
Les centrifugeuses de l’usine sucrière étaient recyclée en réserve d’eau.
Un oratoire jalonne le chemin charrette.
Une fougère nid d’oiseau.
La forêt a envahi les zones naguère exploitées.
Une nouvelle canalisation a été construite il y a une cinquantaine d’années. Elle est toujours exploitée.
Canalisation contemporaine.
Tout au long d’une promenade peu connue et mal répertoriée, les traces de l’histoire humaine se multiplient : des voutes, des tunnels, des ponts, une maison de deux étages abandonnée (depuis quand ?), un oratoire dédié à Sainte Rita toujours bien entretenu à l’aide d’un balai laissé sur place.
Le clou du spectacle apparaît à la traversée du Grand Bras, au dessus d’une majestueuse cascade. Noyé sous la végétation, un viaduc à deux arches enjambe la rivière, il faut passer en-dessous pour le distinguer dans la forêt. La culée de la rive gauche s’est effondrée mais un petit pont de fer permet de rejoindre l’autre rive. L’actuelle canalisation d’eau potable venant de la ravine des Congres passe dessus.
Le poids de l’esclavage
Encore plus discrets, les vestiges du canal démontrent un chantier d’une grande ingéniosité. Son tracé a exigé le creusement de tunnels, la construction de barrages pour traverser des ravines, le détournement de ruisseaux, le décaissement de pans de montagne et la construction de murs de soutènement. En divers points le canal épouse le lit des ravines. Sa longueur est de 8,6 km dont la moitié en construction, et l’autre dans les ravines.
Marc Munich, président de Somin Sarèt espère que des scientifiques engageront des recherches sur les vestiges du canal historique de l’Harmonie.
Du fait de la pauvreté des moyens mécaniques de l’époque, avant 1830, il apparaît que les esclaves ont dû réaliser un chantier titanesque. « Le plafond des tunnels est constitué d’énormes blocs de roche faisant office de linteau. Combien fallait-il d’hommes pour manipuler d’aussi lourdes charges ? », s’interroge Marc Munich. « Ça montre que la logique productiviste du colonialisme exploitait férocement les territoires et les hommes. »
Chaque pas dans cette forêt riche d’histoire questionne sur le peuplement de ces lieux aujourd’hui laissés à l’abandon. Des recherches historiques et archéologiques pourraient lever le voile sur le passé. Notamment qu’est devenu le camp Helvélia mentionné sur la carte du crédit foncier colonial vers la confluence du Grand Bras et de la ravine Saint-Denis ? Une douzaine de carrés noirs y signalent des cases ou des bâtiments… Les explorateurs de Somin Sarèt n’en ont pas encore découvert les fondations.
En espérant susciter l’intérêt des services d’histoires et d’archéologie, l’association bénédictine invite la population à s’intéresser au patrimoine. A l’occasion de la future journée européenne, le 21 septembre prochain, elle organisera une « chasse au trésor » dans Saint-Benoît.
Textes : Franck Cellier
Photos et vidéo : Léa Morineau
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Constructions enfouis à Saint-Benoît
Ponts et canaux enfouis en forêt de la commune. Ils sont anciens et enfouis, parfois oubliés.
Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.