Lettre ouverte
Figure emblématique du journalisme français et longtemps engagée en faveur de la diversité, cette ancienne grande reporter est aujourd’hui au cœur d’une vive polémique après des propos tenus sur CNews. Une prise de position qui suscite incompréhension et indignation, notamment à La Réunion, où son parcours faisait figure de modèle pour de nombreux Réunionnais.
Madame,
Je suis une jeune journaliste qui a grandi dans l’admiration de votre parcours. Pour autant, j’assiste depuis cette semaine avec beaucoup de déception et d’écœurement à la polémique qui vous entoure au sujet de vos propos tenus sur CNews qui légitimaient un discours des plus racistes.
Cela me touche personnellement, car vous avez représenté pour moi et pour beaucoup de Réunionnais un véritable modèle. Il y a une dizaine d’années, quand j’étais encore enfant, ma mère m’a proposé la lecture de votre autobiographie Tête Haute. Encore aujourd’hui, je me souviens de passages marquants témoignant de la misère dans laquelle vous avez grandi au Tampon ainsi que du racisme que vous avez subi pour votre métissage qui faisaient écho à ma propre histoire familiale.
Pour ma mère, et je l’imagine pour beaucoup d’autres Réunionnais, vous avez représenté un exemple, une véritable fierté, et votre carrière de grand reporter a fait honneur à La Réunion, beaucoup de vos compatriotes n’ayant pas eu l’opportunité d’arriver à de telles fonctions. Un modèle d’ascension sociale, d’émancipation tout en incarnant une certaine dignité propre aux Réunionnais. A travers votre parcours, vous avez symbolisé la possibilité de réussir malgré le plafond de verre lié à l’origine sociale et au racisme.
En 1976, la même année que ma famille, vous êtes arrivée en France hexagonale et vous y avez subi du racisme. C’est sans doute la raison pour laquelle, après votre carrière de grand reporter où vous avez pu couvrir de nombreux conflits historiques du XXe siècle et que vous avez accédé à un poste de conseillère chargée du dossier Diversité à la télévision française du CSA, vous avez mis un point d’honneur à représenter la France telle qu’elle est. En charge de cette mission de 2013 à 2019, vous déclariez en 2014 que la France avait changé et que c’était une richesse. Vous déploriez l’omniprésence bourgeoise au sein de l’audiovisuel français : « Année après année, on se rend compte que ça bouge très lentement sur la représentation des minorités, notamment des Noirs et des Arabes. Quand on les voit, ils sont quoi ? Ils sont délinquants ! Lorsqu’on réunit tous les patrons de télévision, ils se ressemblent tous. Tous sont blancs, tous viennent de la même société. Est-ce qu’ils ont déjà pris le bus 128 qui va à Bagneux ? Est-ce qu’ils vont faire leurs courses à Auchan ? » Pour ces prises de position, on vous a surnommée d’un ton moqueur « Madame Diversité » à une époque où ce combat était moins en vogue, vous l’avez mené en proposant vous-même votre candidature au CSA, et cela vous honore.
Vous avez même été décorée de la Légion d’honneur en 2018. Et en 2019, vous avez appelé à la coupure de la chaîne LCI qui avait diffusé en intégralité le discours d’Éric Zemmour lors de la conférence des droites. Puis en juin 2025, vous tenez tête face à un Julien Odoul, député RN, qui utilise un fait divers pour déverser son islamophobie.
Catastrophe ! La semaine dernière, c’est le représentant local de ce parti qui vole à votre secours pour défendre des propos tenus sur ce même plateau visant à légitimer le discours dont on ne peut ignorer la teneur raciste la plus abjecte, qui comparait Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, à un grand singe et un chef de tribu.
Comment expliquer qu’en quelques phrases vous soyez passée d’opposition à soutien ?
Comment expliquez que vous, qui revendiquez sur tous les plateaux télé votre métissage entre un zarab et une yab, vous qui avez subi le racisme dans votre famille, et au sein de la société à La Réunion, et dans l’Hexagone, vous ne compreniez pas la polémique ? Parce que la polémique, l’injure raciste, beaucoup l’ont comprise. Le parquet de Paris, plusieurs membres du gouvernement et aussi les milliers de personnes venues manifester samedi. Pourtant ce glissement tragique commence dès 2023, quand dans une tribune publiée dans La Dépêche, vous estimez que l’arrivée de Mahorais et de Comoriens que vous qualifiez de « migrants légaux » à La Réunion fragilise le vivre-ensemble.
Comme vous, Bally Bagayoko est un enfant de la République revendiqué qui a vécu les injustices racistes de la France que vous dites ne plus reconnaitre. Depuis son élection, il subit une cabale raciste auquel il réagit avec beaucoup de dignité, que votre histoire et votre combat devraient vous faire condamner en dehors de toutes divergences politiques.
En tant que journaliste et ancienne membre du CSA, vous ne pouvez ignorer la teneur des propos tenus sur CNews vendredi dernier, chaine coutumière des sorties xénophobes et condamnée à 27 reprises par l’ARCOM. Vous dites ne pas comprendre la polémique, pourtant personne ne nie que les personnes noires sont des Homos sapiens comme tous les autres êtres humains. En plus de cinquante ans de carrière, vous souvenez-vous d’hommes politiques blancs comparés à des grands singes ou des chefs de tribu ? Vous qui aviez appelé au boycott de LCI qui avait diffusé en intégralité le discours d’Éric Zemmour en 2019, vous vous retrouvez à légitimer les mêmes mécaniques racistes. Et il n’y a pas d’autre mot. Si aujourd’hui sur CNews, chaine dont vous avez pu faire l’expérience du manque d’éthique, il est possible de faire de telles sorties sans provoquer l’ire du gouvernement dans la seconde (il aura fallu quelques jours), c’est en partie à cause de personnes comme vous qui use de leur métissage comme d’un bouclier antiraciste. Je ne doute pas de la sincérité de vos anciennes démarches et de la virulence dont vous avez pu être victime mais votre sortie n’est pas défendable. Vous faites le jeu de ceux qui vous insultaient il y a 50 ans et la gêne de Pascal Praud en dit long sur la façon dont ces personnes vous considèrent.
Auprès de Clicanoo, vous avez fait part qu’Huguette Bello souhaitait vous évincer de la Fondation pour la mémoire de l‘esclavage. Sur une île qui n’a toujours pas de musée de l’Esclavage à proprement parler alors qu’il vient d’être reconnu plus grave crime contre l’humanité par l’ONU, le siège au sein de cette fondation implique de lourdes responsabilités. L’esclavage a notamment été légitimé par des discours racialistes et déshumanisant usant de comparaisons entre les personnes d’origines africaines et les singes, vous ne pouvez l’ignorer. Que vous ne voyez pas de problème à ce type de rapprochement en 2026 rend votre présence au sein de cette fondation hors-sol et insultante, d’autant que vous ne prenez pas de distance avec vos propos dans vos récentes interviews à la presse locale.
Le symbole que vous représentez pour beaucoup de Réunionnais, votre carrière, le métissage que vous revendiquez, le lycée qui porte votre nom, vous oblige. Pensez-vous en avoir été digne ?
Pour ma part, la déception que j’ai ressentie à l’écoute de ces quelques phrases est malheureusement à la hauteur de l’admiration que votre demi-siècle de carrière avait bâti dans mes yeux d’enfant.
Léa Morineau
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