Vendredi 23 janvier dernier, nous étions au tiers-lieu la Kour, pour assister à la projection du documentaire “ Premières lunes”, de Mélanie Mélot. Dans ce film d’une heure, la réalisatrice propose une réflexion autour de ce passage de la vie d’une femme. Entre tabou, ritualisation, changements corporels et émotionnels, Mélanie Mélot raconte au micro de Parallèle Sud l’histoire de ce film.
C’est à la Kour, en cette soirée du vendredi 13 janvier, que nous rencontrons Mélanie Mélot. L’ancienne reporter a fait le déplacement pour la projection de son documentaire.


Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Mélanie Melot, je suis réalisatrice du film Première Lune. J’ai été photographe pendant plus de 15 ans et reporter. J’ai voyagé partout dans le le monde et j’ai réalisé ce documentaire Première Lune qui parle de du passage de la puberté chez les jeunes filles.
« On est dans une société qui est vraiment tournée vers la performance alors que nous les femmes, on est vraiment cycliques. Tout autant performantes mais on est cycliques. »
Mélanie Mélot, réalisatrice du film Premières Lunes
Comment est-ce que ce projet il est né ? Quelle est son histoire ?
L’envie est vraiment née d’une problématique que j’avais à mon adolescence sur mon rapport à mon corps, à mes premières règles. Comment c’était inconfortable pour moi de m’approprier ce passage et comment j’ai été déconnectée de cet aspect cyclique pendant toute ma vie. C’est quelque chose que j’ai réalisé à mes 35 ans et j’ai eu la sensation qu’il était tard pour réaliser à quel point c’était important d’écouter son cycle.
On est dans une société qui est vraiment tournée vers la performance alors que nous les femmes, on est vraiment cycliques. Tout autant performantes mais on est cyclique. Cette conscience, je l’ai eu très tard et je mettais le couvert sur mes émotions, sur ma fragilité, je voulais être toujours au top. Puis avec mon métier de reporter du coup, je bougeais beaucoup et j’essayais d’être toujours la même humeur et un jour en fait cette vulnérabilité là, elle est remontée petit à petit. Et puis ma fille a eu ses premières règles. Et j’ai vraiment eu envie qu’elle ne porte pas ces bagages que j’avais eu par rapport à la puberté et à ce passage-là que j’ai mal vécu.
Et il y a une raison encore plus profonde à ça. Quand j’ai mes premières règles, j’ai senti le regard des hommes qui changeait sur moi et ça a été très difficile pour moi. Je sentais des regards malsains et je trouvais qu’en fait c’était aussi un passage pendant lequel on doit apprendre aux jeunes filles en fait à se respecter, à poser leurs limites et à être vraiment à l’écoute d’elles et de leur rythme aussi.
« Quand je suis partie en Afrique, les jeunes filles pensaient qu’elles allaient mourir, qu’elles étaient blessées lorsqu’elles avaient leurs règles. »
Mélanie Mélot, réalisatrice du film Premières Lunes
Dans la présentation du film, vous parlez du tabou qui existe autour des règles. En quoi existe-il toujours dans nos sociétés ?
Aujourd’hui, on parle beaucoup de précarité menstruelle. On parle de ce qui va manquer comme équipement, c’est une réalité, mais pour moi, la précarité la plus importante, c’est une précarité d’information. On sensibilise très peu les jeunes filles à la notion de cycle, et les garçons au respect des jeunes filles par rapport à ce cycle.
Il y a donc ce côté où l’on a l’impression que c’est de moins en moins tabou, qu’on en parle de plus en plus, mais il y a encore énormément de travail à faire. C’est un sujet qui reste un sujet de moquerie dans les familles : « Ah tiens, tu vas avoir tes règles », etc. C’est très responsabilisant pour les femmes quand elles ont besoin de se reposer, quand elles ont besoin de prendre un jour.
Je pense qu’il y a beaucoup d’informations à amener sur la manière d’accueillir les sensations des règles, pour que ce soit moins lié à une sensation de douleur, sur la façon d’apprendre à relâcher son corps pour mieux les vivre. Au-delà d’un tabou, ce que j’ai réalisé, c’est à quel point c’était entouré de peur. L’absence d’information fait que les jeunes filles ont peur. Quand je suis partie en Afrique, les jeunes filles pensaient qu’elles allaient mourir, qu’elles étaient blessées lorsqu’elles avaient leurs règles.
C’est important d’amener une information physiologique de base, puis émotionnelle, puis plus pragmatique, pour parler de comment on vit avec ça au quotidien, comment on fait quand on a ses règles et qu’on est obligée d’aller à la piscine. C’est un sujet encore entouré de tabous très divers.
Vous dites que vous avez fait un quart du cycle à La Réunion. Pourquoi ce choix, avez-vous un lien avec La Réunion ?
J’ai travaillé avec le Parc naturel du Maïdo. J’ai réalisé un film sur la préservation des espèces endémiques à La Réunion, en lien avec l’errance des chiens et des chats. J’avais donc déjà une attache. Je suis venue plusieurs fois pour filmer, faire des photos et mener des ateliers.
J’ai aussi interviewé Karine Lebon, avec qui j’ai beaucoup parlé de l’inceste. Ce que j’ai vu ici, à travers ce que je vivais en dehors du tournage nature, m’a marqué : ce rapport au corps, cette hypersexualisation qui arrive très vite chez les jeunes filles, et ce besoin de libérer le passé. J’ai interviewé beaucoup de gramoun, lors de conversations où elles me disaient à quel point il ne fallait pas en parler, que c’était tabou, sale, honteux. Je me suis dit que c’était vraiment l’endroit parfait.
Combien de temps cela vous a-t-il pris de faire ce film ?
J’ai tourné pendant huit ans. J’ai quasiment fait le tour du monde, mais je n’ai retenu que quatre destinations, car dans certains endroits je n’ai pas été autorisée à filmer. C’était très compliqué de filmer sur un sujet aussi intime. Il aurait été plus facile de filmer une femme qui accouche que quelqu’un qui parle de ses premières règles ou des règles en général.
Le film a pris du temps aussi parce qu’il est autoproduit et autodistribué. Il n’a pas bénéficié de financements classiques. Il a été financé à hauteur de 60 000 euros par 2 500 contributeurs. Il a été très médiatisé avant même d’être réalisé, ce qui était paradoxal : je n’avais pas de financement classique, mais l’humain me poussait à continuer.
Aujourd’hui, on est à l’avant-première. Comment espérez-vous que ce film va vivre dans le temps ? Avez-vous une stratégie de diffusion ?
Je travaille avec deux chargés de diffusion. Mon rêve, qui est en train de se réaliser, est qu’il soit projeté dans les collèges. Par exemple, il a été projeté à la médiathèque du Tampon avec 60 élèves, et vendredi prochain, il sera projeté dans un amphithéâtre de 300 places, avec plusieurs classes différentes. Le côté cinématographique en salle est valorisant pour le film et pour mon ego, mais ce n’est pas mon objectif. Mon objectif est qu’il soit un outil d’ouverture à la discussion. Même si le film n’est pas parfait, il soulève des problématiques et amène au dialogue. Pour moi, c’est la base. Ma stratégie est donc qu’il devienne un outil pédagogique.
Dernière question : on a parlé d’un congé mensuel qui pourrait être établi dans le milieu scolaire. Est-ce que cela fait partie des décisions ou des lois qui pourraient avoir un impact ?
Quand j’ai écrit mon film, mon rêve était qu’il donne naissance à un congé menstruel de première règle. Je l’ai toujours dit, parce que cela permet de ramener les menstruations et les premières règles à quelque chose qui nécessite un temps d’appropriation et de connaissance. Pour moi, mettre en place un congé menstruel est une forme de reconnaissance. Je reste cependant attentive au fait que beaucoup de congés menstruels nécessitent un arrêt médical, avec l’obligation d’aller chez le médecin. Dans ce cas-là, cela n’a pas beaucoup de sens. Pour le congé menstruel de première règle, l’idée serait aussi que les jeunes filles aient un temps d’accompagnement, et pas seulement un congé pour rester chez elles. Que ce soit un moment où l’on puisse aborder le sujet.
Entretien réalisé par Sarah Cortier

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