La salle comble se lève pour la dixième représentation du spectacle de danse Le Sel de la Terre. Dans l’auditorium du Musée Stella, à Saint-Leu, les neuf danseurs de la compagnie Soul City, dirigée par Didier Boutiana, ont conté, entre douceur et combativité, la puissance des rites et cérémonies. Derrière une heure de spectacle, il existe des heures de travail, une réflexion poussée sur un message à transmettre et un maillage d’influences artistiques décrites au micro de Parallèle Sud par le chorégraphe.
« La Réunion a trouvé son spectacle. » Cette phrase fait partie des retours que Didier Boutiana a reçus à la sortie de son spectacle Le Sel de la Terre, de la part des spectateurs. Le directeur de la compagnie Soul City était présent ce vendredi 6 février dernier au Musée Stella pour la dixième représentation. Après une tournée de plusieurs mois en Hexagone, c’est sur son île que la compagnie de danse revient. Pendant une heure, jeux de lumières, musique et corps se mêlent pour représenter, avec poésie et caractère, le regard de Didier Boutiana sur le pouvoir des rites et cérémonies dans les sociétés humaines. Le mix entre hip-hop et danse contemporaine fonctionne pour conter cette histoire qui lui vient du cœur et de ses racines portoises.
Religion, culture et histoire réunionnaise#
Le son de la radio retentit. L’un des danseurs traverse la scène, seul, droit et fier. Chaque pas se fait attendre. De quoi happer l’attention du public et, doucement, entrer dans le rythme du spectacle. Un rythme qui oscille entre douceur et combativité, avec en toile de fond la synchronisation des corps.
Il y a près de trois ans, le chorégraphe portois fait naître le spectacle d’une envie d’explorer la manière dont les rituels jouent un rôle dans l’expression collective des émotions, des identités et des aspirations. Les influences sont multiples, mais avant tout, il y a l’histoire réunionnaise. « Je me suis inspiré de mon enfance au Port, des éléments comme on peut retrouver au Musée Stella, autour de l’engagisme, du marronnage, etc. Tout ce qui compose la richesse de La Réunion, on l’a mis dans le spectacle », explique Didier Boutiana.


Le Sel de la Terre parle de résilience, de rituels, de la manière dont les gens se rassemblent pour surmonter les épreuves. Neuf danseurs incarnent, à travers leurs gestes, leurs postures et leurs pas, les thématiques de l’amour, des épreuves et de la solidarité, avec une esthétique réunionnaise, confie le directeur de la compagnie : « C’est la fierté de ce spectacle. Il parle aux Réunionnais, je le sens bien. »
Car si le chorégraphe n’en est pas à son premier spectacle, c’est celui qui s’ancre le plus dans ses racines réunionnaises. « J’ai toujours mis du maloya dans mes spectacles, mais c’était de manière subtile. On peut toujours entendre l’appel à la prière, les tambours malbars, un son de cloche, un rituel du servis kabaré, mais Le Sel de la Terre est le spectacle où j’ai assumé tout cela. »
Transformer les souvenirs en pas de danse#
Pour traduire des souvenirs en pas de danse, Didier Boutiana s’est replongé dans des instants précis et dans des lieux qui l’ont marqué. Le chorégraphe se souvient de sa véranda. « C’est l’endroit où on se rassemble, comme dans toutes les familles créoles. Je me suis souvenu de ma famille danser, de ma mère, de mes oncles, de mon père, etc., et je traduis ça avec mes danseurs. Je leur raconte les anecdotes. Les danseurs sont issus de La Réunion, donc ils ont les références. Les couples se forment, les bras se tendent vers le ciel, les gens arrivent au sol : voilà comment on traduit des souvenirs dans un spectacle. »
Représenter son spectacle au Musée Stella ou au Téat Champ Fleuri, à Saint-Denis, n’est pas anodin pour le directeur de la compagnie. « Ce soir, je présente mon spectacle au Musée Stella, mais enfant, je suis venu voir un spectacle dans cet auditorium. Je viens de là. Et je ne me suis jamais dit qu’un jour je serais à la place des artistes », confie-t-il.

Un long chemin pour devenir professionnel #
Le lieu de la représentation est ainsi symbolique, d’autant que la destinée professionnelle du danseur n’était pas une certitude au départ. « J’ai commencé la danse à 14 ans, mais je me suis professionnalisé très tard. Je n’ai jamais quitté La Réunion. Je n’ai pas eu besoin d’aller en métropole, car finalement la plupart des Réunionnais quittent La Réunion parce qu’ils n’ont pas le choix : il n’y a pas les études qu’il faut, la formation, donc on part. Au départ, j’ai décidé de partir pour devenir danseur professionnel et, au moment où je me prépare pour partir, je passe une audition ici, à La Réunion. Je réussis l’audition et je rejoins la compagnie pour trois ans, et ma carrière se lance comme ça. »
C’est dans son quartier, la cité RN4 du Port, que son amour pour la danse naît à l’adolescence. Tous les jours, il rejoint les gars du crew pour s’entraîner : en semaine après l’école, puis le week-end pour les battles. Depuis, les heures de travail n’ont fait que s’accumuler en tant que danseur professionnel, puis chorégraphe. Lorsqu’il monte sa propre compagnie de danse, il reprend le nom de ce fameux crew portois au sein duquel il a fait ses preuves : Soul City. Une appellation qui sonne comme une évidence et qui le connecte à ses racines portoises, à son histoire. Aujourd’hui encore, quand il s’agit de monter un spectacle, les heures de travail ne se comptent pas.

Une heure de spectacle et des années de travail#
Le processus créatif est long, mais il n’est pas le même pour tout le monde. Didier Boutiana aura mis trois ans à travailler sur le spectacle, tandis que les danseurs y sont depuis neuf mois. « C’est le temps de tout monter, rassembler l’équipe, peaufiner la thématique, rassembler les partenaires aussi, parce qu’un spectacle, ça coûte cher. »
Ce travail est récompensé par une salle comble qui se lève une fois le spectacle achevé, « comme à chaque fois », confie timidement Didier Boutiana. Humilité et talent coexistent donc dans les œuvres créées par la compagnie, dont le succès constant met en lumière La Réunion.
Sarah Cortier

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