Commémoration à Saint Leu devant le monument en l'honneur des esclaves révoltés. A l’arrière le drapeau des insurgés. Yvrin Rosalie pour le Komité Eli et Jean Max Hoarau pour la Libre Pensée. Nov 2025.

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Le peuplement de l’île se fait sur une base raciale

PRÉAMBULE : Connaître la période de l’esclavage#

Pourquoi la Libre Pensée de la Réunion décide de publier un article par mois pour faire connaitre l’histoire de La Réunion ?

Début novembre 2025, à l’invitation du Komité Éli et de son président Ivrin Rosalie, la Libre Pensée de La Réunion a participé à la célébration de la révolte des esclaves de Saint-Leu devant le monument érigé en leur honneur sur la place de la mairie. 

Au-delà du caractère émouvant de la cérémonie, nombre de participants ont déploré que cet important fait historique soit largement ignoré de la population.

Commémoration à Saint Leu devant le monument en l'honneur des esclaves révoltés. A l’arrière le drapeau des insurgés. Yvrin Rosalie pour le Komité Eli et Jean Max Hoarau pour la Libre Pensée. Nov 2025.
Commémoration à Saint-Leu devant le monument en l’honneur des esclaves révoltés. A l’arrière le drapeau des insurgés. Yvrin Rosalie pour le Komité Eli et Jean Max Hoarau pour la Libre Pensée. Nov 2025.

Par-delà Saint-Leu, l’histoire locale de La Réunion est très insuffisamment enseignée, tant dans les établissements scolaires que via l’éducation populaire.

C’est la raison pour laquelle la Libre Pensée de La Réunion a écrit aux autorités de l’éducation nationale pour les alerter et leur demander d’améliorer cette situation. Sans attendre, la Libre Pensée a pris la décision de contribuer à cette tâche grâce à Parallèle Sud qui met une rubrique régulière à notre disposition ce pour quoi nous les remercions vivement. Nous ferons paraître un article chaque mois sur ce sujet de février à décembre 2026. Cela permettra de revenir sur les événements marquants de l’esclavage à La Réunion et dans les colonies.

Ces articles n’ont pas vocation à se substituer au travail essentiel des historiens mais s’inscrivent dans une démarche de vulgarisation des connaissances pour mieux en comprendre les enjeux actuels.

Tout ce qui contribue à mieux comprendre le monde et la société dans laquelle on vit doit être encouragé et développé.

« Un peuple qui oublie son passé n’a pas d’avenir ! »#

En faisant sienne cette maxime attribuée à Winston Churchill, la Libre Pensée de la Réunion entend ainsi contribuer aux efforts de ceux qui veulent faire connaître l’histoire du peuple réunionnais, aider à réhabiliter les mémoires et à surmonter les obstacles au développement de l’île par la mise en valeur des catégories sociales historiquement laissées  pour compte.

Bonne lecture…

1ER ÉPISODE : Le peuplement de l’île se fait sur une base raciale#

Carte de l'île Bourbon en 1763
Carte de l’île Bourbon en 1763

Profitant de mon temps libre de retraité, de ma qualité de président, en 1981, du premier comité de commémoration du 20 décembre 1848 à Saint-Leu… dans le cadre de  ma participation aux travaux de la Libre Pensée, suite à diverses rencontres dans des évènements concernant l’esclavage (20 décembre, Komité Éli à Saint-Leu dont je salue le travail de mémoire de son président Yvrin Rosalie), à mes rencontres avec des conférenciers historiens, il m’est apparu que l’histoire de notre pays est méconnue du plus grand nombre. 

Les discussions que j’ai pu avoir avec le public à Saint-Leu pour le 8 novembre 2025, mes rencontres avec des élus, mes échanges avec des enseignants, des commerçants… m’ont amené à prendre la décision, avec la Libre Pensée, de vous parler un peu de cette histoire de notre pays, Ô combien riche malgré son existence relativement courte !

Je veux saluer le travail des historiens réunionnais qui ont fait de considérables recherches pour la mise à disposition du public de documents fouillés. Je voudrais nommer ici le regretté Sudel Fuma, Yvan Combeau, Prosper Eve, Marie-Ange Payet, Gilles Gauvin, Daniel Vaxelaire, Fontaine Olivier, Bruno Maillard, Raoul Lucas… et tous les autres qui m’excuseront de ne pas avoir pu tous les citer. 

On est tous à dire que notre histoire est méconnue dans notre propre pays, qu’elle n’est pas obligatoire dans l’enseignement mais laissée au gré et au temps disponible du professeur autrement dit de façon aléatoire. 

Pendant 2 à 3 millions d’années, naissance géologique de l’île, correspondant à l’émergence du volcan Piton des Neiges, La Réunion a été inhabitée. Son peuplement s’est fait progressivement. 

L’île qui est déserte devient possession française en 1638 et la Compagnie d’Orient est investie d’une ordonnance royale avec monopole sur Madagascar et les îles voisines (Yvan Combeau Histoire de la Réunion)

En 1646 puis en 1654, quelques Français sont envoyés pour des séjours disciplinaires (mutins) depuis la colonie de Madagascar.

En récupérant ces exilés et en constatant leur santé excellente, les autorités décident de peupler l’île de manière permanente, ce qui sera fait à partir de 1663

Kan ban la la nu rod’ lé mutin, la trouv a zot en bon’ santé, gayar, tou nu mais bien costo. Sa la réunion même.

Débarquent alors à l’île Bourbon (ancien nom de La Réunion), huit hommes et trois femmes Malgaches qui sont en servitude de deux Français dont Louis Paien et sans doute Pierre Pau. C’est le tout début du peuplement de l’île. 

Les trois femmes sont la convoitise des deux blancs mais les Malgaches veillent étroitement sur elles ! Les rivalités sont telles que les deux blancs sont menacés d’assassinat et, par crainte de représailles ultérieures par d’autres arrivées de blancs, les Malgaches se réfugient dans la nature. C’est le début du marronnage.

En 1664, Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV, crée la Compagnie des Indes Orientales pour que la métropole commerce avec les pays d’Asie. 

Les itinéraires de la Compagnie des Indes vers 1750
Les itinéraires de la Compagnie des Indes vers 1750

Dès 1665 cette Compagnie des Indes Orientales enverra une expédition de cinq vaisseaux dont deux iront à Fort-Dauphin et trois vont mouiller dans la baie de Saint-Paul. Une vingtaine de colons vont être débarqués sur l’île sous la direction d’Étienne Regnault accompagné de Pierre Colin, Hervé Dennemont, Jacques Fontaine, René Hoarau, Gilles Launay, François Vallée… peut-être Claude Mollet, François Musssard, Anastase Touchard. (Daniel Vaxelaire « L’histoire de La réunion des origines à 1848 »). 

Celui-ci, constatant que le manque de femmes est la cause de grandes difficultés, décide de faire revenir les Malgaches marrons qui reçoivent la  promesse de ne pas être punis. Et en 1666, de premières arrivées de femmes françaises métropolitaines sur l’île sont organisées. Ensuite pour pallier ce manque de femmes à Bourbon, en 1678, la Compagnie des Indes Orientales va amener sur l’île, à bord du navire Le Rossignol, quinze Indo-portugaises supplémentaires pour épouser les colons européens . 

Parmi les premiers  esclaves enlevés de force et débarqués à La Réunion, signalons les 15 prisonniers noirs de Sao-Tomé (Afrique) que Jacob Blanquet De La Haye (lieutenant général des armées navales) emmènera sur l’île. 

Avec ces arrivées des premières femmes, françaises, malgaches et Indo portugaises, les mariages vont bon train et les enfants aussi ! La population passe de 12 en 1665 à 100 habitants en 1671. 

Ce peuplement de Bourbon se caractérise par le métissage.#

Mais cela ne va pas être du goût de Jacob Blanquet de La Haye  qui, pour s’opposer à la généralisation du métissage en cours, rédigera la première ordonnance sur l’île en 1674 dont l’article 20 indique : «Défense aux Français d’épouser des négresses, cela dégoûterait les noirs du service, et défense aux noirs d’épouser des blanches ; c’est une confusion à éviter». 

La première réglementation officielle sur l’île est rédigée dans un esprit raciste !#

A partir de 1671, l’île Bourbon va connaître une série de gouverneurs dont les penchants pour l’enrichissement personnel feront sombrer l’île et ses habitants dans une grande misère : marronnage, vagabondage…

Le gouverneur Fleurimont se serait, selon la légende, illustré en introduisant la plante « pagode ou pacote » , plante épineuse, pour écouler les savates qui étaient stockées dans ses magasins ! 

Tout’ rénioné i coné pagote, ça i pic, ça i pic, ou lé bésé avec ça !

La légende dit aussi qu’il est probable que ce sont des marrons qui auraient tué Fleurimont et l’auraient jeté dans la ravine qui porte maintenant son nom !

La direction politique de l’île étant affaiblie, les habitants jouissent d’une plus grande liberté. Devant ce laxisme, le pouvoir royal enverra un homme à poigne en la personne de Henri Habert de Vauboulon, « conseiller du Roy en ses conseils ». Vauboulon veut une île prospère, préserver les richesses naturelles, et pour cela, il va publier une série d’ordonnances. Mais dans le même temps, il pratique un enrichissement personnel et est l’auteur d’exactions envers les habitants, ce qui générera de multiples plaintes. Il se remplit les poches à coups de pots de vin et de confiscations alors même que Bourbon n’a que 400 habitants (Daniel Vaxelaire). La résistance populaire s’organise et aboutit à son arrestation en pleine messe avec le père Yacinthe et le garde magasin Firelin qui seront ultérieurement jugés et condamnés pour cet acte. Vauboulon, lui, sera mis en prison où il meurt empoisonné dans sa cellule le 18 août 1691. 

Oté ban’kreol  lontan lavé pa per, dan’ l eglis en plin mess lo pret Hiacint ensembl un boug te’ gard magasin, ban’ la la trap’ lu gouverner te appel Vauboulon, lu lété un quit ta mère, la mett à li en prison après la zusqua empoison’a li, mi kone pa ki mais ça un bon devinet’

Ban boug la te for te

Peut etr’ y faudre un pake com’ ça  zordi

Pour l’anecdote Guillaume Lahoussay, capitaine du navire « Les jeux » reçoit les plaintes des habitants concernant les actions de Vauboulon au Cap La Houssaye à Saint-Paul donnant son nom à cet endroit.

L’île Bourbon n’a plus de gouverneur et, de 1693 à 1696, sera mis en place un directoire composé de Anathase Touchard, Louis Carron, René Hoarau, François Mussard, Lezin Rouellard, Antoine Payet, qui prendra peu de décisions. 

Se succéderont ensuite au poste de gouverneur Joseph Bastide, puis Jacques Delacour de la Saulaie.

La population est alors en forte augmentation puisqu’elle compte 314 habitants en 1689 (recensement Firelin) et 734 en 1704 dont 433 colons et 311 esclaves. (Recensement Antoine Desforges Boucher)

Ce n’est que vers 1711 que l’île connaîtra un développement exponentiel de la traite esclavagiste avec le besoin de main d’œuvre engendré par le développement de la culture du café. 

Suite de l’histoire de l’esclavage le mois prochain….


Jean Max Hoarau

L’objet de ce texte est de donner un aperçu de cet épisode historique. S’il vous a donné envie d’en savoir davantage, je vous conseille de consulter en particulier :

  • Histoire de La Réunion, des origines à 1848 de Daniel Vaxelaire
  • Histoire de La Réunion : de la colonie à la Région de Prosper Eve, Yvan Combeau, Sudel Fuma, Edmond Maestri
  • Histoire de La Réunion par la bande dessinée 1638-1815 Edition Orphie.
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A propos de l'auteur

LibrePensee974

Fédération de la Réunion de la FNLP (Fédération Nationale de la Libre Pensée) fondée en 1848. Attachée à la défense des grandes lois de libertés, individuelles et collectives et à la laïcité : lois pour l'école publique (1882... 1886), liberté syndicale (1884), liberté d'association (1901), liberté de conscience et de culte (1905). Parmi les grands pionniers de la Libre Pensée : Victor Hugo, Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Francis de Pressensé...

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