« Héva » est le dernier projet en date du compositeur d’électro-maloya Jérémy Labelle. Ce projet prend la forme d’un opéra qui s’invite bientôt au prestigieux théâtre du Châtelet, à Paris, les 17 et 18 mars prochain. Le concept ? Un mélange de l’histoire d’une figure légendaire de La Réunion avec l’univers de la science-fiction.

La création d’un opéra est un événement rare. Encore plus rare, une oeuvre réunionnaise programmée au théâtre parisien du Chatelet. Les 17 et 18 mars prochains, Jérémy Labelle, compositeur électro-maloya, cumule les deux et présente Héva dans une nouvelle mise en scène. Reprenant des éléments du mythe d’Héva, Labelle peut compter sur la plume du poète et librettiste Hasawa. L’idée est de revisiter cette figure célèbre du marronnage dans un univers futuriste. L’objectif : interroger la limite de l’humain, les créations artificielles et les mécanismes de domination qui traversent les sociétés. Une réflexion qui porte sur la liberté, la reconnaissance et la dignité.
H.Ev.A : Humanoid Evolving Assistant
C’est dans la science-fiction que prend racines cette nouvelle version du mythe d’Héva. La maronne se retrouve ainsi sous la forme d’une androïde qui surpasse ses protocoles et prend conscience de son humanité.
La thématique peut paraître déjà vue, mais elle est acceptée, comme le précise Florent Jousse, le metteur en scène : « C’est une référence assumée. Le thème reste celui du robot qui devient humain. Au départ, les auteurs voulaient faire l’adaptation de L’Homme bicentenaire d’Asimov, mais ils n’ont pas eu les droits. »


Alors, autant valoriser l’histoire de La Réunion, cette fois-ci aux alentours de l’an 2300. Héva est un symbole de la résistance à l’esclavage, une incarnation de la lutte pour la liberté face à l’oppression. Des thèmes collant bien à l’univers cyberpunk dont s’inspire l’œuvre, mis à part l’esthétisme. Ce sous-genre de la science-fiction met en avant un futur dystopique, mêlant des conflits sociétaux, où le pouvoir technologique se retrouve entre les mains de grandes entreprises toutes puissantes.
« L’idée, c’est comme si les GAFAM s’étaient réunies pour créer une méga entreprise», précise Florent Jousse. Il faut y voir une mise en scène particulière, un immense logo sur un grand fond : « Il y a quelque chose d’écrasant, de totalitaire. Tu sais à quoi ça fait référence, pas besoin d’écriture. Tu vois. » H.Ev.A, de son nom d’androïde, est le produit de cette entreprise, un modèle parmi tant d’autres, prisonnière de sa condition, de sa programmation.
Qu’est ce qu’être humain au final ?
H.Ev.A semble humaine en tout point mais non reconnue comme telle. Pour Jérémie Labelle, la question centrale se pose sur ce qui définit l’humanité. « Elle se rend compte dans son aventure pour sa liberté, qu’elle arrive à une limite, qui est celle de sa non finitude. Finalement, pour accéder à l’humanité, elle est obligée de devenir mortelle. »
L’œuvre pose ainsi une réflexion philosophique : la mortalité est l’une des conditions fondamentales de l’humanité. Finalement, la maronne reprend le pas sur l’androïde. L’œuvre propose une perspective inverse des récits de science fiction. Plutôt qu’une quête vers l’immortalité, il y a cette forme d’acceptation de sa finitude.

Le récit ramène au final Héva à faire une boucle. De la figure humaine et mythologique qui se réincarne en machine, mais qui redevient humaine. En interrogeant Jérémie Labelle, on comprend que cette métamorphose transparaît par un changement symbolique de la langue employée. Le français pour l’androïde et le créole pour la maronne. Ce processus incarne une reconquête identitaire, renvoyant à la mémoire coloniale et à une réappropriation culturelle.
Cette nouvelle interprétation d’Héva vise à réactualiser une figure de résistance en la confrontant à des enjeux de domination plus contemporains. Héva devient une figure universelle de liberté dépassant son ancrage historique et géographique. L’histoire de l’héroïne devient une quête universelle pour la dignité.
Victor Maillot
Crédit photo de couverture : © Romain Philippon

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