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Le Silence de la honte explore le syndrome de la dépréciation de soi

Critique littéraire du livre de Jean-Michel Jauze, Le silence de la honte. Éditeur : Eclipse du Temps.

Jean-Michel Jauze, universitaire au long cours à La Réunion, s’éloigne quelque peu de sa spécialité de géographe avec cette publication pour se lancer dans l’aventure de l’écriture romanesque.

Le thème, tragique, du présent ouvrage est celui, qui fait récurremment l’objet, après avoir été occulté de tout temps sous une chappe de silence, de publications, de dévoilements, d’aveux, de terribles révélations dans l’actualité médiatique, des violences, notamment sexuelles, horriblement et, hélas, couramment, perpétrées sur des enfants et des adolescents.

Julian, à l’approche de la cinquantaine, mène une existence « normale » à La Réunion : marié, père de deux enfants, socialement et professionnellement bien intégré, se considérant et étant considéré comme ayant « réussi », il est propriétaire d’une villa cossue à proximité de l’habitation de ses parents avec qui il entretient une étroite relation. 

C’est lors d’une de ses visites régulières chez ces derniers que tout cet édifice vole en éclats, que son existence se voit brutalement fracassée, lorsqu’il se retrouve, dans le salon familial, face à un visiteur en conversation chaudement conviviale avec le couple parental, Gérard, un vieil ami de la famille qui vient de rentrer dans l’île en vue de se réinstaller dans un quartier proche après avoir passé une partie de son existence en France et en Belgique.

Le souvenir ressurgit immédiatement, brusquement, violemment des actes abominables que « l’ami » a perpétrés sur lui, enfant, des abus dont il avait refoulé les circonstances et la nature, empreintes de dégoût et de honte, dans une niche occulte de sa mémoire.    

Il était figé, statufié par l’émotion. Il sentit sa main trembler malgré lui quand elle se serra contre celle de cet homme qui avait volé son enfance.

Quarante années s’effacèrent d’un coup.Il était redevenu ce petit garçon de huit ans, terrorisé, qui avait subi l’indicible […]. Les images affluaient, brutales, implacables…

C’est cette scène intensément poignante qui constitue la séquence initiale de l’intrigue romanesque. 

C’est de ce syndrome de la honte, de la dépréciation de soi qu’éprouvent paradoxalement, communément, invariablement les victimes et non les auteurs des sévices sexuels subis dans leur enfance, que Julian va s’efforcer de se débarrasser, quitte à prendre le risque d’y sacrifier tout ou partie de ce qu’il a réussi à construire.

Pour y atteindre, il ne se fixe qu’un objectif : la vengeance.

Le récit se structure alors sur le long, le lent, le douloureux parcours de l’évolution de cette obsession qui le tourmente et lui fait traverser alternativement tantôt des phases dynamiques à imaginer divers moyens de parvenir à son but tantôt des périodes d’un découragement né du sentiment de n’être qu’impuissant ou, d’être au mieux purement velléitaire dans sa quête de la revanche maximale.   

Julian passait maintenant ses journées à réfléchir, à élaborer des plans, à nourrir une colère qui grandissait de jour en jour mais qui ne se manifestait plus par des explosions.

Alors, dit Julian sur un ton très détendu, presque désinvolte, en sirotant son verre, qu’est-ce qu’on fait de ce crétin ? Quand lance-t-on l’attaque ?

D’un potentiel scénario à un autre, le suspens est de plus en plus prenant, tandis que le quotidien du personnage se délite à mesure, au sein de son couple, dans ses rapports avec ses proches, dans le cours de ses obligations professionnelles, l’ensemble ayant des répercussions négatives sur l’équilibre psychologique qu’il croyait avoir retrouvé quarante ans après les faits.

Sa vindicte s’exacerbe d’autant plus qu’il constate que le monstre semble s’adonner à nouveau à des agissements en rapport avec ceux dont il a été victime.

On en arrive alors au chapitre intitulé «Le passage à l’acte». Quel acte Julian se prépare-t-il à commettre? Ira-t-il au bout de sa décision? Quelles conséquences pourrait-elle avoir? On laissera au lecteur le plaisir de découvrir les péripéties, les rebondissements et le dénouement de ce qui devient « une affaire » médiatique.

Il fallait autre chose. Il fallait que Gérard paie vraiment, concrètement, physiquement, pour tout le mal qu’il avait causé. Il fallait qu’il souffre autant que ses victimes avaient souffert.

Patryck Froissart, Plateau Caillou, vendredi 17 avril 2026

Contribution extérieure

Références : Le silence de la honte – Jean-Michel Jauze – Editions L’Eclipse du Temps – 260 pages – 15€

Jean-Michel Jauze 

Le Pr Jean-Michel Jauze, aujourd’hui retraité, a été recruté à l’Université de La Réunion en 1995, après y avoir soutenu une thèse de doctorat en Géographie en 1994. Titulaire d’une habilitation à diriger des recherches (HDR), de l’Université de Paris IV-Sorbonne (2001), il occupe un poste de professeur en Géographie à partir de 2003. Il devient professeur de classe exceptionnelle 2 et compte à son actif une centaine de publications scientifiques dans le domaine de la géographie urbaine et de l’aménagement des territoires dans les Mascareignes.

Jean Michel Jauze

Il s’est beaucoup investi dans le fonctionnement de l’Université au travers de multiples fonctions : vice-Doyen Recherche de l’UFR LSH (1997-1999), vice-Doyen Valorisation de l’UFR LSH (2003-2007), directeur du Centre de Recherches et d’Etudes en Géographie de l’Université de La Réunion (CREGUR) (2001-2012), co-directeur de l’EA 12 océan Indien Espaces et Sociétés (OIES) depuis 2001, sans compter un certains nombre de  missions transversales comme membre du conseil et du bureau de l’Ecole Doctorale interdisciplinaire (2007-2011), puis de l’Ecole Doctorale LSHDE (2011-2012), membre nommé du bureau du Conseil Scientifique de l’Université de La Réunion (2008-2012), membre du Conseil d’Ecole de l’ESPE – INSP depuis 2013 et doyen de l’UFR LSH de 2012 à 2021.

En 2021, il a été élu VPCA et a été amené à diriger l’établissement en tant qu’administrateur provisoire. 

Genèse du roman

Ce livre est né d’une confidence qui a agi comme un déclencheur pour Jean-Michel Jauze.

Lorsque cet homme qu’il a connu jeune, et qu’il a vu grandir, vient témoigner de ce qu’il a subi et lui fait part de l’identité de son agresseur, il tombe des nues. Restant sans voix, il ressent le besoin incompressible d’en faire quelque chose, de rétablir l’équilibre. Le géographe et auteur de nombreux articles et ouvrages scientifiques décide alors d’écrire son premier roman. A travers cette écriture, il voit comme une manière de faire justice pour pallier un crime impuni, le viol sur mineur constituant selon lui une entrave psychologique indélébile et destructrice.

Le silence de la honte jean michel jauze

Pour écrire, il s’inspire en grande partie des détails de ce témoignage. Il inclut une dimension fictive minime et incorpore sa vision de géographe qui doit être la plus objective possible. Si on a le sentiment que ce roman colle à une difficile réalité, c’est bien parce que l’auteur a pris la peine en amont de se renseigner sur le droit pénal, d’échanger avec des professionnels de la justice et même de se rendre à un procès pour se familiariser avec cet environnement qui lui était inconnu. Après quoi il s’est glissé dans la peau de la victime qui pratique le silence de la honte : son cheminement psychologique, ses relations, ses comportements…

En s’emparant de ce sujet, l’auteur agit avant tout par devoir. A travers ce livre, il veut interpeller, mettre ce sujet sur la table et diffuser un message : il faut trouver le courage de parler.

Une écriture qui s’est faite avec une certaine part d’inconscient, car c’est seulement à la veille de la publication de l’ouvrage qu’il fait lelien avec son propre parcours professionnel.

Désormais retraité, Jean-Michel Jauze a consacré une grande partie de sa carrière à l’Université de La Réunion où il a côtoyé de nombreux jeunes. Il se rappelle certaines situations qui l’ont interpellé et face auxquelles il était dans l’incapacité d’agir de par sa fonction et son code déontologique.

Il espère que ce livre déclenche à son tour des occasions de se pencher sur le sujet, de s’interroger et d’évoquer cette réalité de notre société avec davantage de profondeur.

Source : dossier de presse

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A propos de l'auteur

Patryck Froissart

Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.
Membre permanent des jurys des concours nationaux de la SPAF (Société des Poètes et Artistes de France)
Correcteur aux Editions Maurice Nadeau
Correcteur aux Editions Constellations
Membre du Comité de Lecture de la revue Art et Poésie
Membre de l’AREAW (Association Royale des Ecrivains et Artistes de Wallonie)
Membre de la SGDL (Société des Gens De Lettres)
Membre de la SPF (Société des Poètes Français)
Publications :
-Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. Franco-canadiennes du tanka francophone)
-Li Ann ou Le Tropique des Chimères, roman (Editions Maurice Nadeau)
-L’Arnitoile, poésie (Sinope Editions)
-Contredanses macabres, poésie (Editions Constellations)
-Pulsations perverses, conte poétique (Editions Constellations) paru en décembre 2025

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