GRAND ANGLE
Parallèle Sud ouvre un espace de contributeur à la Société réunionnaise d’étude et de protection de la nature (Srepen) pour lui permettre de médiatiser ses actions. Ce partenariat commence aujourd’hui par une interview de Bernadette Le Bihan Ardon, personnalité emblématique de la lutte environnementale, dont le mandat en qualité de Présidente de la Srepen a duré 50 ans. Une réelle mémoire de l’évolution écologique et des combats menés dans leur contexte historique, économique et sociale de notre île.
Avant de parler de la Srepen et de ses combats pour l’environnement, pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de Parallèle Sud ?
Bernadette Le Bihan Ardon : Je me vois surtout comme une citoyenne réunionnaise engagée. Je veux rendre à La Réunion ce qu’elle me donne, puisque c’est un pays à caractère exceptionnel. Mon engagement pour l’environnement vient avant tout de mon enfance, de l’héritage et des valeurs que m’ont légués mes parents que sont la solidarité, l’empathie et la patience.
Très tôt cette volonté déjà militante s’est nourrie de mes activités auprès des plus vulnérables comme la lutte en faveur de l’alphabétisation (ARAC), contre les grossesses précoces des jeunes filles (Arof) et mes interventions sur l’ensemble de l’île.
Bien entendu, cette conviction en faveur de la protection de l’environnement s’est consolidée grâce à mon parcours universitaire en géographie, mes activités professionnelles dans la gestion d’établissement scolaire puis d’enseignante.
En 1971, quelle urgence militante a donné naissance à la Srepen ? Et qu’avez-vous alors pressenti du combat à mener pour La Réunion ?
Il s’agit de l’initiative d’un groupe d’experts et de Réunionnais passionnés qui ont décidé de réunir leurs savoirs, leurs connaissances du terrain et leurs expériences pour fonder la SRPN devenue quelques années plus tard la Srepen. Parmi les pionniers vous aviez des scientifiques, comme Harry Gruchet, conservateur du Muséum d’Histoire Naturelle, des sommités telles que Émile Hugo, ingénieur et chercheur de renommée internationale, Thérésien Cadet, que les Réunionnais connaissent bien pour ses travaux sur la botanique.
Il y a plus de 50 ans, la sensibilité écologique était encore balbutiante, alors même que les Réunionnais subissaient de plein fouet des inégalités sociales et économiques profondes. Cet héritage d’une organisation coloniale dont les effets perdurent encore aujourd’hui, entravait concrètement l’accès à l’éducation, à l’emploi et à des conditions de vie dignes pour une large partie de notre population.

La fin du cryptoméria
Si vous deviez faire revivre un instant fondateur des premières années de la Srepen quel combat vous semble-t-il le plus profondément marquer l’histoire de l’association ?
La plus grande préoccupation était déjà la préservation du milieu naturel terrestre et maritime avec pour objectif premier la création des réserves pour nos forêts primaires1. Il faut rappeler pour les plus jeunes que, dans les années 80 à La Réunion, la question du foncier était déjà brûlante, tandis que l’île connaissait une forte poussée de construction de logements et d’infrastructures pour tenter de répondre à l’urgence sociale et démographique.
C’est pourquoi il était urgent d’agir…et d’agir vite. Dès 1983, nous avons reçu un appui politique fort de Mario Hoareau, le premier Président de la Région nouvellement créée, dans notre détermination à sauver nos forêts. En effet, il a été convaincu de l’urgence de mettre un frein à la disparition de nos forêts naturelles par la plantation de cryptomérias2. Je me souviens qu’il a immédiatement transmis un courrier au directeur régional de l’Office national des forêts signifiant la fin immédiate des financements pour ce reboisement.
Son successeur Pierre Lagourgue a poursuivi cette politique de préservation. Je veux ici saluer les prises de décision courageuses de son conseiller scientifique Philippe Berne.
Nous devons une reconnaissance pleine et entière à celles et ceux qui ont soutenu cette démarche dès le départ, en y apportant une légitimité politique et scientifique essentielle. Au fil des décennies, s’est forgée, à force de constance et d’engagement, une crédibilité incontestable de la Srepen auprès de ses partenaires comme des institutions.
Vous portez cette voix dans des instances décisives qu’exige de vous ce rôle de vigilance, de conviction et de représentation, au service de l’intérêt général réunionnais.
Il est évident que lorsque nous défendons des grandes causes comme la préservation du milieu végétal, des forêts primaires exceptionnelles, de la mer et de son milieu, de la faune également, il faut bien sûr avoir un optimisme certain parce que les échanges sont difficiles. Les détracteurs et même nos partenaires sont difficiles à convaincre et il faut croire… en soi.
Il faut surmonter ses peurs, parce que nous nous exposons nécessairement. Nous sommes souvent mis à mal dans des dossiers litigieux et il faut convaincre partout : convaincre l’État, convaincre les collectivités, convaincre les particuliers, convaincre les politiques.
Protéger l’identité réunionnaise
Dans les périodes de tension, de doute ou de résistance, qu’est-ce qui vous a permis de rester fidèle à cette ligne fondatrice et de poursuivre le combat sans jamais céder sur l’essentiel ?
Dans les années 70 et 80 une grande misère règne sur l’île et la préoccupation de tout un chacun est d’abord comment avoir un toit, nourrir sa famille, exercer un travail et les idées de conservation de la nature ne sont pas des éléments qui sont des préoccupations quotidiennes immédiates.
La question principale est là : comment convaincre une population vulnérable que son avenir ne se construira pas ailleurs, mais ici et ensemble ?
Nous n’avons pas à aller chercher des modèles venus d’ailleurs, notamment à partir de Paris, pour exister. À La Réunion, nous portons déjà en nous des richesses immenses : nos traditions, nos connaissances, notre savoir-être, notre savoir-faire. Nous savons faire ensemble. Nous savons vivre ensemble. Nous savons produire et créer collectivement.
Alors oui, il faut défendre une forme de conservation. Non pas pour figer notre territoire ou le mettre sous cloche, mais pour protéger ce qui fait notre identité, pour préserver nos ressources, pour garantir un avenir digne aux générations futures.
On nous répète que la modernité vient du Nord. C’est faux. La modernité, c’est aussi la capacité à s’appuyer sur ses propres forces, à inventer un modèle qui nous ressemble, qui respecte notre environnement, notre culture, et notre manière d’habiter le monde.
Face aux changements climatiques, aux fragilités propres à notre insularité et aux discours climato-sceptiques avec le retrait de l’accord de Paris pour les États-Unis, quel regard portez-vous en tant que militante sur le temps présent ?
La question du réchauffement climatique est importante et fait trop souvent l’objet de contre-vérités ou de malentendus.
Tout d’abord, le changement climatique ne peut pas être « combattu ». Il ne date pas d’aujourd’hui, ni même du 21ème siècle : il a toujours existé. Ainsi l’Histoire de la Terre est marquée à la fois par de grandes glaciations et des cycles de grande sécheresse durant des millions d’années.
Le véritable enjeu est bien là : s’adapter et provoquer une prise de conscience collective.
Prenons un exemple simple : entre une douche de 50 litres et un bain de 200 litres, le choix individuel a un impact réel. La question de l’eau est centrale. Elle sera, demain, une source majeure de tensions à l’échelle mondiale, les spécialistes parlent de « guerre mondiale de l’or bleu ».
À La Réunion, nous connaîtrons de plus en plus des épisodes de fortes pluies alternée à des périodes de sécheresse marquées.
Face à cela, la responsabilité de chacun est engagée : habitants, agriculteurs, enfants, jardiniers. Nous devons apprendre et transmettre de nouvelles pratiques, adopter des habitudes plus sobres, faire évoluer nos modes de vie vers davantage de partage et de solidarité.
Nos anciens nous ont montré la voie : ils savaient faire preuve de résilience, s’adapter aux contraintes, vivre avec leur environnement plutôt que contre lui. Aujourd’hui, c’est à nous de retrouver cette intelligence collective.
S’adapter à la chaleur, aux pluies intenses, économiser les ressources, sortir de la logique de surconsommation : ce sont des défis concrets et immédiats pour tous les Réunionnais.
À la jeune génération, je souhaite transmettre un message simple : prenez le relais. Engagez-vous, inventez, agissez. L’avenir de votre territoire et de notre planète dépend de votre capacité à faire vivre cette aventure citoyenne et environnementale.
Et pour conclure, quelle citation vous accompagne et celle qui pourrait, à elle seule, résumer votre combat ?
Avoir des convictions ne suffit pas : il faut les incarner, et mobiliser pour cela tous les outils et moyens modernes dont nous disposons.
Nous vivons une époque où les ressources, les connaissances et les capacités d’action sont considérables. Cela rend notre responsabilité encore plus grande.
Croire en ce que l’on fait, croire en ses rêves, croire en ses capacités : c’est sans aucun doute là le socle de tout engagement durable et de tout militantisme
J’aime me rappeler cette phrase de Beaumarchais, libre penseur du 18ème siècle :
« La difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre »
En bref engageons-nous, osons et soyons courageux !
Entretien : Frédérique Welmant (Contribution extérieure)
- La forêt primaire est une forêt qui s’est développée naturellement pendant une très longue période sans intervention humaine significative. Sa structure, sa composition et ses processus écologiques sont le résultat de phénomènes naturels, et non de l’exploitation forestière ou d’autres activités de l’homme.
A la Réunion, nous possédons des espèces endémiques, dont certaines sont menacées de disparition comme le petit Tamarin des hauts.
↩︎ - Le cryptoméria est un conifère originaire du Japon, introduit sur l’île et qui a remplacé les forêts primaires. ↩︎



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