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Un métier rare et une passion intacte : coup d’oeil à la voilerie du Port

Au Port dans son petit local, Ben travaille les voiles de ceux qui vont et viennent grâce au vent. Gréements, mâts, cordages, sellerie ou bâches, en réalité, son métier ne s’arrête pas à du simple tissu. Il s’occupe presque de tout ce dont un voilier a besoin pour avancer en mer, qu’elle soit d’huile ou houleuse. Depuis maintenant 23 ans, le passionné développe une activité rare mais indispensable dans ce petit écosystème qu’est le port de plaisance.

Depuis le 18 août 2003, celui qu’on appelle Ben tient son commerce au Port : la Voilerie du Port. Il occupe le dernier local de la Rue Berthier à la darse de plaisance, celle qui voit chaque jour se hisser les mâts de ceux qui prennent la mer. En général, Ben les connaît bien. Et s’il ne les connaît pas, ce sont alors eux qui viennent à lui. Dans son petit atelier unique dans le secteur, il ne répare pas seulement du tissu abîmé. Du haut de ses dizaines d’années d’expérience et de ses milliers de miles passés en mer, le passionné examine le mât, les cordages ou les gréements des voiliers malades.

Artisan à tout faire

En arrivant au bout de la darse il est déjà midi et demi, mais Ben est là, cigarette à la bouche, en train d’observer la voile déchirée d’un habitué des lieux. Sans transition, il nous emmène directement voir le mât à l’extérieur de son atelier sur lequel il travaille. Il nous présente sommairement tous les composants de l’objet : gréements dormants, gréements courants, cadènes de fixation, etc.

En fait, c’est tout ce qu’on retrouve fixé directement ou indirectement au mât. Tout cela, Ben le répare, c’est un peu le mécano du mât. Il nous emmène alors faire un petit tour de l’autre côté de son atelier, face au port de plaisance, et nous montre un peu comment fonctionnent les cordages sur les voiliers accostés. Il distingue à l’œil, de loin, ceux en carbone et ceux en aluminium.

Le soleil tape fort, alors nous entrons dans son local atypique. Une immense table en bois occupe 80 % de la pièce. Au mur, une vingtaine de rouleaux de tissu sont accrochés ainsi que des bobines de corde de toutes les couleurs. C’est là qu’on comprend un peu plus le sens de « voilerie ».

Dans cet espace dense de toutes sortes d’outils et de pièces, Ben dispose de plusieurs petites bobines de fil qu’il me présente avec intérêt. Ces petites cordes d’à peine 1 centimètre d’épaisseur sont capables de supporter jusqu’à 400 kilos. Et ce genre de « technologies », comme il le dit, il y en a aussi bien dans le cordage que dans les voiles. Avant l’apparition de ces nouveaux produits, des cordes plus lourdes étaient utilisées. En plus du poids plus conséquent, Ben explique qu’elles « pourrissaient avec l’humidité » et l’exposition au soleil.

« Dans les cordages, il y a le gréement courant mais aussi les amarres. Ça sert à attacher le bateau à quai ou à jeter l’ancre. Ils ont aussi des caractéristiques, ils vont s’allonger, se tendre ou se détendre plus facilement. Les drisses, pour certaines, il ne faut pas qu’elles s’allongent. Les écoutes, c’est pour tendre les voiles, donc là aussi c’est pareil. »

« Ça, c’est une voile de régate, de petit catamaran, c’est d’autres matériaux plus légers et plus fragiles. Moi j’appelle ça des matériaux exotiques car il y a plein de matériaux à l’intérieur. Ça ne va pas être pour du long-cours. Les voiles long-cours sont faites en dacron. »

En plus d’être mécano, l’homme coud, mesure, travaille le tissu, mais pas que : une banquette en cuir fourrée de mousse attire l’attention. En fait, il ne s’occupe pas uniquement du textile technique, mais de tout le textile marin. Ce gros coussin qui se pose dans l’habitacle d’un navire est déchiré. En fonction de la demande du client mais surtout du temps que l’opération demande, il recoud ou remplace entièrement la housse. « Ça, c’est ce que je dois faire aujourd’hui, c’est pour un bateau de pêche. Je dois tout enlever et recouvrir. Il part dans deux jours donc c’est une urgence. Ça arrive aussi que je refasse la mousse, mais je n’en ai plus. »

Plus tôt sur le quai, il me montrait au loin un gros bateau qui n’était pas du tout un voilier. « Là, je viens de finir un contrat avec ce bateau. Il part à Mayotte dans quelques jours et je lui ai fabriqué des bâches pour le pont. »

« Il y a des tissus qui servent à protéger les voiles. Sinon, elles brûlent. Donc on met ce tissu-là qui dure longtemps. Ça sert en mer, mais aussi quand le bateau ne bouge pas. »

Ben fait uniquement du sur-mesure et doit impérativement respecter les délais de livraison fixés. Parfois, il refuse certaines commandes car il sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur : les bateaux ne peuvent pas retarder leur départ sous prétexte qu’il n’a pas terminé son travail. Pour l’aider à La Voilerie du Port, il peut compter sur celle qui travaille avec lui. Elle est ici depuis quelques mois et apprend encore le métier.

L’objectif de cette formation est de faire d’elle la dirigeante de la deuxième succursale de la voilerie située à Nosy Be. Ben l’a ouverte récemment pour étendre son commerce à l’océan Indien. L’homme est, en plus de tout son travail à La Réunion, chef d’entreprise à Madagascar. Il nous explique qu’ici, à La Réunion, les matériaux sont chers comparés aux îles qui se trouvent aux alentours, donc certains navires, en cas de dégâts, font parfois le choix de faire escale ailleurs.

L’endroit dans lequel il travaille compte 4 machines à coudre. Ce sont des machines professionnelles capables de faire plusieurs types de points comme le point droit ou le point zigzag. Les machines qui font du point droit lui servent alors à travailler sur des coussins ou sur des bâches, mais pas sur les coutures d’une voile.

« Le point zigzag, c’est la base de la voilerie. Il est beaucoup plus résistant. Le zigzag, il va permettre à la voile d’être plus souple et résistante, puis de mieux répartir la force du vent qui frappe la voile. »

Emporté par l’idée de tout montrer, Ben donne alors des informations assez techniques pour quelqu’un qui n’y connaît rien. Il évoque différents types de fixations du génois, cette grande voile d’avant qui se fixe à l’étai, soit à l’aide de mousquetons, soit grâce à un système d’enrouleur. La voile qu’il inspectait au tout début est, elle, dotée d’un système avec mousquetons.

À travers toutes ces explications qui s’enchaînent, une chose se fait vite comprendre : Ben est bien plus qu’un simple commerçant de la zone portuaire. Aussi bien dans son implication que dans ses connaissances, on a le sentiment que toute sa vie est liée à l’océan et à la voile. Alors, debout dans son atelier, entre posters de voilier et photos souvenirs, nous prenons le temps de revenir sur ses origines.

Marin avant tout

Ben a grandi à Roubaix, loin des mouettes et des embruns. Au départ, il ne sait absolument pas naviguer. C’est lors d’un séjour au Vietnam en 1994 qu’il entend pour la première fois parler d’un certain livre intitulé La Longue Route du célèbre navigateur Bernard Moitessier. Trois semaines plus tard, il l’achète, et neuf mois après, il s’offre un premier voilier. C’est comme un véritable électrochoc dans la vie du Roubaisien qui troque les briques rouges pour de l’eau salée.

Il apprend peu à peu la navigation « sur le tas », dit-il, mais aussi à l’aide de livres de navigation en anglais. Pour l’aider, il embarque avec quelques personnes qui savent déjà naviguer.

Toujours debout quand il raconte tout cela, j’avoue avoir du mal à suivre tellement les informations arrivaient de tous les côtés. Il lance en rigolant : « Ça prendrait plusieurs bières à raconter, faut que j’écrive un livre ! »

Quoi qu’il en soit, voici un résumé : il a eu assez d’argent pour prendre le départ d’un voyage avec plusieurs arrêts partout dans le monde ; il faisait des tours de magie avec des marionnettes pour gagner un peu d’argent ; il s’arrête en Australie ; avec des amis là-bas, il part à la recherche d’un bateau semblable à celui de Bernard Moitessier et économise pour l’acheter un jour ; il le trouve enfin : Le Makaratu.

Il achète le Makaratu, un « vieux bateau en acier » de course de 17 mètres pour 24 tonnes. En guise de souvenirs, il a gardé sa boussole ou encore des plaques qui certifient sa participation à différentes compétitions avec les anciens propriétaires. Lors d’un périple au large de l’Australie, il raconte qu’une de ces plaques l’a aidé à combler un trou dans la coque qui faisait couler le bateau. « On s’est arrêtés sur une île quasiment déserte, on m’avait dit que c’était possible d’accoster car il n’y avait pas de cailloux. »

Ses camarades (un peu plus expérimentés) et lui ont couché le bateau pour colmater le petit trou grâce à cette plaque, un contre-écrou, une sorte de colle, une chambre à air, et sont repartis à la marée haute. Pour finir l’anecdote, il explique qu’à leur retour, la plaque était quasiment impossible à arracher.

Plus tard, il partira vers Madagascar, puis arrivera à La Réunion car sa compagne de l’époque voulait inscrire les enfants dans une école, eux qui suivaient jusque là le Cned à bord du bateau. L’un d’eux s’appelle Morgan, d’origine galloise, qui signifie « né de la mer ».

C’est suite à une histoire « un peu plus personnelle », comme il le dit, qu’il décide de poser un peu ses bagages sur l’île. Il s’était séparé de sa femme, et devait trouver un emploi pour espérer une garde alternée. C’est comme ça que La Voilerie du Port est née en 2003.

Depuis cette date, il occupe plus ou moins les mêmes locaux. Il s’est d’abord étendu sur plusieurs espaces avant d’en garder finalement un seul. Récemment, le TO (Territoire de l’Ouest) aurait « quadruplé les loyers » selon l’artisan.

D’ailleurs, Ben tient à passer deux coups de gueule au micro de Parallèle Sud. Le premier concerne le loyer, qui aurait donc quadruplé. Le second vise le nombre de bateaux — ou « d’épaves », comme il les appelle — entreposés dans la zone portuaire pour diverses raisons. Leur présence empêcherait de nouveaux arrivants d’accoster. Une situation qui reste, à ses yeux, difficile à comprendre et qui lui ferait perdre « de potentiels clients » dit-il. Affaire à suivre prochainement sur Parallèle Sud si nous arrivons à obtenir des réponses.

Une rencontre particulière

Depuis 2003, Ben a vu passer du monde dans ce port de plaisance au Port. Ceux qui font le tour du monde, d’autres qui participent à des périples en plusieurs étapes, ou de simples voyageurs en vacances. Parmi ces nombreux marins, un l’a particulièrement marqué de par sa « simplicité extrême ». Il s’appelle Yann Quenet. Ensemble, ils ont partagé une grande complicité. Alors, c’est parti pour une autre anecdote : Yann Quenet et Le Baluchon, un minuscule voilier de seulement 4 mètres de long qu’il a lui-même conçu et construit dans son garage. « Ça lui a demandé 400 heures de travail ! » s’exclame Ben, et « seulement » 4 000 euros.

Après quelques années où il a collaboré avec Ben, Yann s’élance sur son Baluchon, direction l’Afrique du Sud. À son départ, même s’il n’était pas encore aussi connu qu’aujourd’hui, Ben raconte qu’une centaine de passionnés étaient là pour l’encourager. Tous les jours pendant sa traversée, il envoyait un point GPS à son ancien collègue pour lui faire part de sa position et de l’avancement de son périple.

Sur la carte qu’utilisait Ben, le contournement du sud de Madagascar abrite une véritable montagne sous-marine (le fond remontant brusquement de 4 000 mètres à seulement 15 mètres) et représente l’un des passages « les plus redoutables » du globe. Le puissant courant des Aiguilles, se mêlant aux tempêtes de l’Antarctique, lève « des vagues de 18 mètres » d’après lui.

Sur les conseils de Ben, Yann s’est écarté de 150 miles au large de Madagascar pour contourner le danger. C’est à cet endroit qu’un catamaran naviguait et a refusé d’appliquer cette marge de sécurité pour « raser » la côte et gagner une demi-journée. Ben, qui a aussi les points GPS de ce dernier, nous montre : le catamaran a pris de plein fouet le baston (la tempête) et le bateau a été sérieusement endommagé. « L’équipage a été bien secoué et rendu malade » par la violence des vagues.

Yann, lui, est arrivé à bon port. Ben, de son côté, en garde un souvenir mémorable, tout comme moi après ma venue dans son atelier magique.

Etienne Satre

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A propos de l'auteur

Etienne Satre

Journaliste, Etienne Satre a rejoint l'équipe en janvier 2024 en tant qu'apprenti journaliste. Il étudie à l'Institut de l'image de l'océan indien (Iloi) basé au Port.

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