Alors que le documentaire Naza, qui dénonce la politique meurtrière menée à Gaza, est sorti dans les salles françaises le lundi 12 octobre, Israël tente d’invisibiliser son message avec la promotion d’une pâle copie, Naza : l’histoire vraie.
L’actualité nationale est actuellement focalisée sur les mobilisations lycéennes et au milieu de ce flow constant d’informations, c’est l’histoire d’une bataille idéologique qui passerait presque inaperçue. Les 12 et 13 octobre, le film Naza, un documentaire réalisé par Yaval Abraham, journaliste israélien, et Rachel Szor, réalisatrice israélienne. Naza est le diminutif de « Nezek Agavi » qui en hébreu signifie « dommages collatéraux ».
Condensé de trois années d’enquête auprès de membres du renseignement israélien, le documentaire est une suite d’entretiens réalisés sur les toits de Tel Aviv, entrecoupée d’images d’archive. Projeté à la Mostra de Venise, le film n’a cessé d’être décrié en Israël par un gouvernement qui considère aujourd’hui les deux réalisateurs comme des traîtres à la nation. En 2024, ils avaient réalisé un premier documentaire, No Other Land, avec les réalisateurs palestiniens Basel Hadra et Hamdan Ballal. La polémique avait fait du bruit, mais rien de comparable.
Créateurs proches du pouvoir, campagne promotionnelle agressive
Car face au succès du documentaire, c’est un autre film, intitulé Naza : l’histoire vraie, qui a attiré notre attention. Au-delà du titre, qui prête à confusion, ce pseudo-documentaire est réalisé par trois Israéliens proches du pouvoir et anciens militaires ou militaires réservistes, Roi Danino, Ariel Averbuch et Hagay Gutman. Si les deux premiers sont respectivement lieutenant-colonel de réserve de Tsahal et major de réserve de Tsahal, Hagay Gutman est un créateur de contenu.
Sur la page promotionnelle du film, on peut lire « qu’il travaille au cœur de l’industrie des médias et de la télévision en Israël ». Roi Danino, « conseiller stratégique », « conseille des entreprises dans le secteur de la défense » et « se porte volontaire pour soutenir les réservistes et les chefs d’entreprise touchés par la guerre ». Sur sa page Instagram, on peut d’ailleurs le voir poster des photos de soldats israéliens morts à Gaza et faire l’apologie de l’armée sous une photo d’un tank qui porte le drapeau israélien au milieu des décombres de Gaza. On peut y lire en hébreu : « Car dans le désert tu feras la guerre et tu te réfugieras dans le grand arbre de Juda. »
Dans une vidéo postée sur la page d’Ariel Averbuch, lui et Roi Danino, co-créateurs de ce « fake » Naza, décrivent le documentaire original et disent « être heureux de pouvoir montrer la vérité » sur ce qu’il se passe.
Naza : l’histoire vraie, une propagande d’État
Roi Danino présente le documentaire de Rachel Szor et Yuval Abraham comme « antisémite » et, dans la foulée, Ariel Averbuch provoque en duel ce dernier : « Si tu es un homme, viens débattre. Film contre film ». Son comparse enchaîne : « Rachel Szor est plus un homme que lui. » Conscients de la manière dont le film a été reçu par la presse européenne, ils s’en prennent à l’article de The Guardian qui ne serait que mensonge et soutiendrait un « méchant film de haine » (« wicked hate film »).
Mais finalement que nous propose le film Naza : l’histoire vraie ? Car au-delà de la promotion faite par les deux réalisateurs, c’est finalement là où réside tout le problème. Dès le début, on nous prévient qu’il s‘agit de « témoignages authentiques » et que « contrairement à d’autres films du même genre, les réalisateurs ont tenu à appuyer tout ce qui est dit par des photos et des vidéos ». Dès le début, le cadre est posé : vous êtes en train de regarder un documentaire qui veut vous convaincre.
Puis s’enchaînent des images, sans contexte, pendant lesquelles une voix off (qui semble être de l’IA) nous dit : « Quand on fait un film en dehors de la ligne de front, c’est très facile de voir la réalité en noir et blanc », puis enchaîne sur des images de militaires israéliens avec cette phrase : « La vérité est là, (…) au fond de la Kirya, le QG opérationnel (de Tsahal), là où chaque décision opérationnelle est pesée au trébuchet du droit et de la morale. » Fin du film, vous pouvez passer votre chemin, les réalisateurs vous ont, dès le départ donné la morale de l’histoire : Israël est seulement un état qui se défend, le reste, c’est des mensonges, de simples dommages collatéraux.
Dans une mise en scène qui copie celle du documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, un premier soldat s’exprime, assis sur une chaise, sur un toit, et pose le cadre : « Y a-t-il une seule maison où on n’a pas trouvé d’armes et de munitions ? » Là encore, on suit le récit du gouvernement israélien selon lequel il n’y a pas un seul innocent dans la bande de Gaza.
Les images, utilisées pour soutenir le récit, ne sont jamais datées, parfois même, on nous montre les images d’une école détruite, réduite en miettes et un soldat qui semble expliquer que si on regarde bien, il y a plein d’éléments qui nous montrent que c’est un repaire du Hamas. Pourtant, sur les images, on voit surtout une école détruite.
Naza, un film qui questionne et pousse à la réflexion
La manière dont ce film est construit contraste totalement avec le documentaire Naza, de Yuval Abraham et Rachel Szor. Le documentaire se fonde sur les récits de soldats ou d’ex-soldats de Tsahal, interviewés à visage caché, pour éviter des représailles de la part du gouvernement ou de la société civile. On comprend d’ailleurs peu la reprise scénaristique dans le faux-documentaire car quel serait l’intérêt de faire témoigner à visage caché des militaires qui racontent un récit qui colle au récit étatique ? Surtout, les séquences filmées sont vivantes dans le documentaire. On y voit le journaliste Yuval Abraham interagir avec les militaires interrogés.
De plus, les images de Tel Aviv la nuit viennent compléter ce récit. Naza est plus qu’un simple film qui accuse le gouvernement israélien de promouvoir une politique meurtrière à Gaza et envers les Palestiniens en général. Le film nous plonge également dans la nuit de Tel Aviv, un dispositif que le journaliste-réalisateur explique comme « une métaphore des temps que nous vivons, des ténèbres dans lesquelles nous nous trouvons » dans un entretien accordé à Libération. Une nuit noire qui amène également aux confidences, à ces choses « qu’on ne dirait pas en plein jour, quand tout le monde vous voit ».
Il explique que les plans de la ville endormie, et des bâtiments aux fenêtres illuminées où parfois on distingue une télé allumée, posent également la question de la responsabilité des médias israéliens dans la construction du récit étatique. Ce regard sur les autres, c’est aussi un pied de nez fait à la politique de surveillance constante exercée par Israël et dénoncée dans le film dans certains témoignages.
Finalement, entre Naza et Naza : la vraie histoire, on a affaire à deux styles opposés. D’un côté un documentaire, qui vient poser une problématique et tente d’apporter au spectateur des éléments pour y répondre et le faire réfléchir. De l’autre, un outil de propagande d’État qui ne pose même pas de question tout en nous apportant une réponse, simple et basique.
Olivier Ceccaldi
Photo de couverture : image promotionnelle du film Naza.


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