ÉDITO#
Il a suffi d’un post sur la page du Syndicat national des journalistes, défendant le droit des journalistes à pénétrer dans l’enclos du volcan pendant les éruptions, pour déchaîner une vague de défiance vis-à-vis de la profession. Deux cents commentaires. Souvent pour balancer sa haine sur les « torchons » et les « journaleux », « inconscients », « privilégiés », « avides de buzz ». Parfois, heureusement, pour défendre la liberté de la presse.
Que des professionnels précaires — l’un est free-lance, l’autre travaille pour un média associatif — risquent de devoir payer une amende pour avoir fait leur travail réjouit visiblement de nombreux commentateurs, anonymes la plupart du temps. C’est à ceux-ci, nourrissant une détestation des journalistes, qu’il faut parler parce qu’ils sont de plus en plus nombreux dans une société qui se trumpise.
Nous, journalistes de Parallèle Sud, allons régulièrement à la rencontre des jeunes publics scolaires et non-scolaires pour expliquer notre métier, l’importance d’une presse libre et les mécanismes du paysage médiatique. À l’heure où tout le monde s’informe sur les réseaux au gré de ce que propose l’algorithme, cette mission relève de l’urgence.
Nous débutons nos séances par cette question :« Faites-vous confiance aux journalistes ? » Non ! À 80%, plus personne ne leur fait confiance. Comme la rencontre est « en réel », au bout de deux heures, nous aurons au moins réussi à démonter la machine infernale de l’info. Faire comprendre que « quand tu ne paies pas, c’est toi le produit », que des médias d’influenceurs trahissent l’éthique journalistique pour plaire à leurs financeurs et annonceurs.
C’est beaucoup plus difficile de discuter sur les réseaux où le scroll hors de contrôle façonne l’opinion.
Alors à ceux qui se réjouissent des malheurs des journalistes, je vais vous raconter qu’à La Réunion, un ancien directeur de presse pouvait censurer un article en échange d’un virement de 12 000 € de la Région, du temps de Didier Robert désireux de tordre la ligne éditoriale des médias de la place. Je l’ai vécu. Si je n’étais pas d’accord, la porte était grande ouverte. Ces 12 000 € marquaient la reprise des publicités institutionnelles après des mois d’abstinence.
Priez pour qu’aujourd’hui aucun média ne mette ses journalistes à la botte des puissants.
Que ceux qui se réjouissent des malheurs des journalistes prient pour qu’aujourd’hui aucun média ne mette ses journalistes à la botte des puissants. C’est ce pour quoi se bat le SNJ au sein des rédactions. Ce qu’espère tout journaliste conscient de son rôle. Et, modestement, ce que Parallèle Sud, avec d’autres médias indépendants, tente de faire vivre : des lignes éditoriales maîtrisées par des journalistes, avec leur charte éthique comme seul crédo.
La revendication d’accès à l’enclos est anecdotique face à cet enjeu de liberté de la presse et des journalistes. Les réactions de rejet qu’elle suscite ne le sont pas. Cette haine larvée du journaliste est documentée. Une étude nationale « sur le modèle économique de l’information en France », dévoilée lundi 19 janvier documente « la grande fragilité de la presse d’information ». (Source : Le Monde)
C’est bien dommage que le gouvernement et l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle numérique (Arcom), commanditaires de l’étude, en prennent conscience si tard. Emmanuel Macron découvre aujourd’hui les dégâts causés par l’extrémisation des médias de Vincent Bolloré après avoir longtemps cru pouvoir profiter du vaste réseau des milliardaires patrons de presse.

Plus de la moitié des médias dits « producteurs d’informations » sont déficitaires. La presse écrite imprimée a vu ses ventes chuter de moitié en dix ans. C’est pire à La Réunion où l’un des deux quotidiens a disparu il y a un an et demi. Cette déperdition du papier n’est pas compensée par la croissance du nombre d’abonnés numériques.
« En France, seuls 11 % des individus déclarent payer pour accéder à des contenus d’information en ligne » (chiffres de 2021), lit-on dans l’étude. Nous sommes en premières lignes pour le constater avec le lancement récent de nos formules d’abonnement. Nous nous heurtons à ce que l’étude appelle « la faible propension des Français à payer ».

Et ce n’est pas dû uniquement au pouvoir d’achat en berne puisque « 35 % des Français paient pour des offres sportives en ligne (Eurosport, Canal+ Sport, etc.), 50 % pour des services de vidéo à la demande (Netflix, Prime Video, etc.), et 40 % pour du streaming audio (Deezer, Spotify, etc.) »
Pour finir d’accabler les journalistes, l’étude assène : « L’accès démultiplié à une information profuse et gratuite en apparence a contribué à invisibiliser le coût de production de l’information et à augmenter la faible propension à payer du citoyen. L’essor des intelligences artificielles ouvre de plus une nouvelle porte d’accès à l’information, qui, tout en favorisant la diffusion de fausses informations, échappe en grande partie à la rémunération des producteurs de contenus. » AIMultiple Research « AI Hallucination : Causes, Examples & Prevention » mesure un taux d’hallucination (informations erronées, inventées ou déformées que les modèles génèrent de manière plausible) de 15% pour GPT-4 jusqu’à 60% pour Gemini-2.0 Flash.

Eh oui, bande de crêpes qui vous réjouissez des malheurs des journalistes, peut-être comprendrez-vous un jour que c’est au bruit qu’il fait quand il disparaît qu’on comprend son utilité. Informez-vous gratuitement via l’intelligence artificielle qui échoue à distinguer croyance et faits… Nous voyons trop bien où ça nous mène.
Franck Cellier

⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.