LE PORTFOLIO D’OLIVIER
Dans ce nouveau format de Parallèle Sud, je vous emmène dans mes archives photographiques pour vous raconter une nouvelle histoire. Dans cet épisode, nous partons ensemble pour Tunis et Sfax. Nous sommes alors en 2023 et plusieurs centaines de personnes exilées originaires d’Afrique subsaharienne survivent devant le siège de l’OIM ou sous les oliviers, dans l’attente d’un prochain départ. Mais vers où?
Dans un article paru le 5 novembre 2025, Le Monde titre « En Tunisie, les migrants prennent toujours plus de risques pour partir » et rappelle que le pays a connu le plus gros naufrage de l’année avec quarante morts, dont douze enfants de moins de 5 ans, partis dans la nuit du 21 au 22 octobre. Dans l’article, on peut lire les témoignages de nombreuses personnes exilées qui racontent la vie dans les champs d’olivier, les contrôles de plus en plus fréquents de la police et de la garde nationale notamment le long du littoral.
Les habitudes de départ ont d’ailleurs évolué, avec des chiffres en baisse selon les données du ministère de l’intérieur italien et la nécessité pour ceux qui veulent partir d’être plus mobiles. Une politique de contrôle « aux frontières de l’Europe » par les autorités tunisiennes qui n’est que l’aboutissement d’une collaboration discutée entre les deux entités depuis plusieurs années.
En septembre 2023, alors à Tunis, l’île de Lampedusa est décrite comme submergée par les flots de migrants. Dans les médias, la gestion des flux migratoires et notamment ceux qui transitent par la voie méditerranéenne est devenue une priorité pour l’Italie et l’Union européenne.
La voie choisie est celle d’une collaboration renforcée avec la Tunisie par le biais d’une enveloppe de 105€ millions d’euros pour développer les moyens de contrôle et encourager les retours volontaires des migrants présents sur le territoire avec le soutien de l’UNHCR et l’OIM.
Pourtant devant le siège de l’OIM de Tunis, on peut constater que depuis des mois près de 50 personnes dorment dehors en attendant que leur demande de retour soit traitée. Tous se sont enregistrés auprès de l’organisation et attendent une date de départ. Jusque là, ils sont forcés de dormir dehors sans aucune solution de mise à l’abri proposée et sans aucun accès à des sanitaires. Les douches ont été construites à l’aide de planches de bois, l’eau arrive grâce à un tuyau d’arrosage et les habitations sont faites de matériaux de récupération trouvés ou laissés sur place par d’anciens occupants.
Parmi les personnes sur place, Soumaiia vit avec son bébé de 4 mois né en Algérie durant la traversée du désert. Lors de son inscription auprès de l’OIM elle a seulement reçu quelques bons d’achat pour pouvoir acheter de la nourriture pour bébé ainsi que des couches. Depuis, elle ne doit compter que sur elle-même et chaque matinée, avec son amie Fatoumata, enceinte de 4 mois, elles vont mendier dans le quartier cossu “Les Berges du Lac”. Interrogée devant les grilles, une employée de l’OIM confirme que l’organisation fait tout son possible pour venir en aide aux personnes présentes devant son bâtiment et pour leur trouver des solutions d’hébergement même si les moyens sont limités.
Mais rares sont ceux qui ont eu la chance de se voir proposer une place d’hôtel pour ne pas avoir à dormir dehors. C’est le cas d’Abdoul, qui avec cinq compatriotes a été logé par l’OIM sur présentation de leur passeport tchadien. Pour ses amis qui n’ont plus de documents d’identité, la seule solution a été de trouver refuge dans un immeuble en chantier qui se trouve à 5 minutes de marche des locaux de l’organisation affiliée aux Nations Unies.
Là bas, dans cet immeuble de 5 étages, plus d’une centaine d’hommes survivent à même le sol sauf pour le peu qui ont la chance d’avoir une tente pour s’abriter du froid nocturne. Les installations sont plus que dangereuses, avec des morceaux de fer qui sortent des murs, des trous dans le sol qui sont parfois bouchés à l’aide de barres de fer ou de portes. Le parc qui se trouve devant sert de sanitaires pour l’ensemble des habitants.
Parmi eux, Ahmed, 16 ans, arrivé à Tunis il y a une semaine. Fatigué par son voyage depuis le Soudan, il a fait une demande d’asile auprès de l’UNHCR. Comme beaucoup sur place, il a bien son récépissé mais celui-ci ne donne droit à aucune aide alimentaire ou financière et en attendant, lui aussi se retrouve à devoir survivre par ses propres moyens. Pour se nourrir, les hommes rassemblent chaque jour le peu d’argent qu’ils arrivent à collecter pour se payer des pâtes. La solidarité est devenue pour eux la clé de la survie.
La malnutrition et le manque d’hygiène entraînent de nombreuses pathologies et pour ceux qui sont déjà malades, l’accès aux soins est difficile et il faut souvent se débrouiller seul. C’est le cas de Mitchell qui a une allergie aux yeux qui est tout rouge le jour où je le rencontre. Comme il me l’explique lors d’un long entretien, il a mis l’OIM au courant de son problème mais rien n’a été fait et il lui a fallu trouver du travail pour pouvoir se payer lui-même ses soins dans un hôpital public.
En mai 2024, je reçois un message de sa part : la police est arrivée et a emmené les centaines de personnes qui survivaient dans le quartier des Berges du Lac. Retour au point de départ et la frontière algérienne.
Sous les oliviers, l’attente
Pour d’autres, à plusieurs centaines de kilomètres de Tunis, la situation est tout aussi catastrophique. Sfax, c’est souvent la destination finale, celle où chaque exilé veut aller dans l’espoir d’attraper un bateau pour aller vers Lampedusa et l’Europe. Depuis le mois de septembre, la ville a été « nettoyée » des migrants par la Garde Nationale. Une politique qui vise moins à réduire les départs qu’à compliquer encore plus la vie des exilés. A quelques minutes de bus, plus au nord de Sfax, dans la ville d’El Amra, on aperçoit des centaines de champs d’olivier. Sous les arbres, ils sont là, profitant de l’ombre alors que le soleil est déjà à son zénith.
Aucun accès à l’eau, encore moins à l’eau potable, la nourriture se fait rare et nombreux sont celles et ceux qui finissent pas avoir des maladies hydriques. Vu du sol, on a du mal à se rendre compte de l’ampleur de la catastrophe humanitaire. Pourtant, elle est bien là.
Texte et photographies : Olivier Ceccaldi
















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