Spectre c’est un média queer en ligne créé en 2023 par des étudiants en communication, d’abord pour un exercice d’école. Et finalement, de cet exercice est né un vrai média, unique à La Réunion pour la communauté queer. Vulgarisation, interviews, décryptage d’actualité, Spectre s’impose pour faire briller ces Réunionnais trop longtemps restés dans l’ombre.
D’où vous est venue l’idée de créer Spectre ? Pouvez-vous revenir sur la genèse du projet ?
Spectre, à la base, c’est un projet étudiant. Nous étions (les fondateurs) tous les trois dans un cursus de communication, et il nous fallait un projet transversal à développer sur plusieurs supports. Très vite, on s’est rendu compte que l’idée d’un média queer à La Réunion répondait à un vrai besoin. Ce n’était pas juste un exercice de cours : on a senti qu’il y avait quelque chose à faire, une parole à porter.
Le projet a donc démarré en 2023, et dès la première année, nous avons commencé à rencontrer des personnes queer réunionnaises pour les interviewer. L’objectif était clair : donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend jamais, mettre en avant des parcours de vie représentatifs du terrain, loin des stéréotypes ou des figures déjà médiatisées.
En deux ans, on a interviewé une dizaine de personnes et on souhaite poursuivre pour faire grandir le média et donner plus de voix aux personnes qui sont invisibles.
Ces interviews que vous évoquez font partie de votre rubrique « Coq la Kwir » où des personnes issues de la communauté viennent raconter leur parcours face caméra, le but était donc de mettre des visages de personnes communes sur des réalités méconnues ?
Exactement.
L’idée, c’est de montrer que les personnes LGBTQIA+ ne sont pas toutes extravagantes ou dans le strass et les paillettes. Ces représentations existent, et elles sont importantes pour faire avancer la lutte, mais elles ne doivent pas occulter celles et ceux qui ne s’y reconnaissent pas. Ce sont des gens qui ressemblent à Monsieur et Madame Tout-le-Monde, qui vivent leur vie souvent dans l’invisibilité. Nous voulions leur donner un espace pour que leur histoire soit entendue.
Quelle définition donnez-vous au mot queer ?
Le terme “queer” vient de l’anglais et signifie à l’origine “bizarre” ou “étrange”. C’était une insulte utilisée envers les personnes homosexuelles ou transgenres. Dans les années 1980, le mot a été réapproprié par la communauté LGBTQIA+ comme terme revendicatif et inclusif. Aujourd’hui, “queer” désigne toute personne qui ne correspond pas à la norme hétérosexuelle ou cisgenre.
Pourquoi avoir choisi le nom Spectre pour votre média ?
On a longtemps cherché un nom qui puisse représenter l’ensemble de nos intentions. Notre équipe est composée de trois personnes, dont une personne transgenre et une personne homosexuelle. Nous voulions mettre en avant la diversité des identités de genre et des orientations sexuelles, mais aussi une diversité plus large : culturelle, ethnique, neuroatypique…
Le mot “spectre” nous a paru évident. Il évoque le spectre lumineux — la diversité des couleurs — mais aussi le spectre autistique, ou encore le spectre des identités de genre. C’était un choix difficile car c’est un mot qui a plein d’occurrences comme James Bond par exemple (rires), mais on tenait à garder ce nom qui restait fidèle à ce qu’on souhaitait représenter.
Vous avez choisi de rester anonymes. Pourquoi ce choix ?
Ce n’était pas prévu au départ. Mais on s’est vite rendu compte que la communauté LGBTQIA+ réunionnaise, bien qu’on puisse croire qu’elle est petite, regroupe des courants de pensée différents. En restant anonymes, on se positionne comme un média qui met en avant les voix de tout le monde, peu importe les idéaux. On reste neutre.
Peut-être qu’un jour, quand on aura plus de notoriété, on pourra se présenter. Mais pour l’instant, l’anonymat nous permet de rester à l’écart de certaines dynamiques, et de ne pas prendre parti.
Depuis quelques années, diverses associations s’occupent de la cause (Requeer, Orizon, Pilon …). Pensez-vous qu’il manque encore des espaces de représentation pour les personnes queer à La Réunion ?
Il y a eu de grands progrès ces dernières années avec ces associations notamment. Mais il n’y en aura jamais assez, parce qu’il y a tellement de vécus différents. Chacun devrait pouvoir s’identifier à au moins un témoignage, se dire “je ne suis pas seul·e à vivre ça” et c’est notre objectif.
Et contrairement à ces associations engagées qui accompagnent les personnes sur le terrain, nous nous positionnons comme un média. Nous relayons, vulgarisons, donnons un espace d’expression.
Dans Spectre, beaucoup d’articles sont dédiés à la vulgarisation, votre média s’adresse-t-il uniquement à la communauté LGBTQIA+ ?
Notre première cible, ce sont clairement les personnes LGBTQIA+. Mais nous souhaitons aussi toucher leurs familles, notamment les parents. Beaucoup ne comprennent pas ce que vivent leurs enfants, parfois même les mots ou les réalités qu’ils expriment. Quand un enfant annonce à sa famille qu’il est gay, c’est bête à dire, mais on ne se rend pas toujours compte de ce que cela veut dire et implique.
C’est pour ça qu’on fait de la vulgarisation : pour rendre accessibles ces notions, pour aider à mieux accompagner les proches.
Vous avez pensé à faire des interventions dans les écoles ?
Pas pour l’instant. On préfère se concentrer sur le développement du média. Mais on serait tout à fait ouverts à collaborer avec les associations qui agissent déjà sur le terrain, notamment auprès des plus jeunes pour qu’ils puissent comprendre ces problématiques au plus tôt et ainsi éviter les discriminations à l’avenir.
À La Réunion, la religion est très ancrée et comme dans beaucoup de territoires colonisés, la communauté LGBTQIA+ est parfois perçue comme une idéologie occidentale.
Est-ce que vous observez des différences notables entre le vécu d’une personne queer créole et celui d’une personne queer métropolitaine ?
Oui, il y a des différences liées à notre Histoire et à La Réunion. Quand on est une personne LGBTQIA+, les gens pensent que c’est notre seule identité, éclipsant tout le reste. Dans Coq la kwir, plusieurs personnes interviewées l’ont exprimée, avant tout on se sent créole, annoncer au monde qu’on est LGBTQIA+ n’efface pas la créolité pour nous.
Aussi, en plus des discriminations LGBTphobes, les personnes peuvent subir des discriminations racistes pour celles et ceux qui partent de La Réunion. On cumule plusieurs formes de violence, ce n’est pas forcément plus difficile mais il y a des problématiques différentes dont il faut prendre conscience.
Vous avez partagé un chiffre disant qu’un·e queer sur deux quitte La Réunion. Comment l’expliquer ?
C’est une statistique issue d’une étude du Refuge, qui portait sur les personnes LGBTQIA+ réunionnaises. Elle révélait qu’environ la moitié d’entre elles quittent l’île.
Beaucoup de jeunes quittent La Réunion de manière générale mais pour les personnes queer, il y a cette problématique de ne pas pouvoir être soi ici par peur du regard des autres ou à cause du rejet de la famille.
Et à La Réunion, c’est difficile de “changer de ville” pour recommencer. On est sur un petit territoire. Même si on part de Saint-Benoît à Saint-Paul, on finit par recroiser les mêmes personnes. L’anonymat est compliqué, et ça peut peser.
Aujourd’hui, les mentalités évoluent à La Réunion, on voit des couples queers se tenir la main mais là où c’est plus délicat, c’est au sein de la famille.
Vous avez aussi une rubrique astrologie. C’est un clin d’œil ou une démarche plus sérieuse ?
On n’est pas vraiment astrologues ! Mais comme on s’adresse à un public jeune, on voulait inclure des contenus plus légers, dans une rubrique lifestyle. Astroqueer, c’est un format en collaboration avec une amie qui s’y connaît un peu. Le but est de divertir, de parler d’autre chose aussi, pour montrer que notre identité queer n’est pas notre seule facette.
Vous avez prévu une version papier du magazine ?
Oui. On a déjà sorti une version imprimée en exclusivité, distribuée à nos partenaires. Et on aimerait, d’ici la fin de l’année, sortir un vrai numéro papier. L’idée, c’est aussi de contribuer aux archives régionales : aujourd’hui, il existe très peu d’archives médiatiques sur les luttes LGBTQIA+ à La Réunion. Il y a des recherches universitaires, mais peu de traces concrètes, accessibles. On veut y remédier.
Vous pouvez retrouver Spectre sur les réseaux sociaux (Instagram, TikTok, Facebook) et sur leur site Internet.
Entretien : Léa Morineau.
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