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Il était une fois un village qui s’appelait Vial – Chronique de l’exil

LE PORTFOLIO D’OLIVIER #

Dans ce nouveau format de Parallèle Sud, je vous emmène dans mes archives photographiques pour vous raconter une nouvelle histoire. Dans cet épisode, nous partons ensemble sur l’île grecque de Chios au sein du camp de réfugiés de Vial.

Dans la gestion des flux migratoires, l’Union européenne, sur le même modèle que d’autres puissances occidentales a développé un système qui repose beaucoup sur les territoires insulaires. Ceux-ci comportent plusieurs avantages : ils sont isolés du reste du monde, donc facile de filtrer les accès aux personnes exilées mais aussi à celles et ceux qui voudraient leur venir en aide, témoigner ; ils ont également l’avantage d’être par leur isolement, des prisons à ciel ouvert car ils rendent compliqué tout départ vers le continent. 

« Les frontières ça détruit les corps et les coeurs de ceux qui les traversent. C’est un corps à corps entre des individus et un système. C’est un corps à coeur entre un individu et son histoire. Car partir, c’est abandonner la sienne tout en laissant des traces comme si on espérait un jour pouvoir revenir. Le système, lui, il n’a que faire de ce que l’individu transporte au fond de lui. Ce qui l’intéresse, c’est la frontière, cette notion complètement abstraite dont la nature n’a que faire. » J’écris ces mots en repensant au camp de Vial sur l’île de Chios en Grèce. J’écris ces mots en repensant à ces barbelés qui entourent le camp, une vision qui me renvoie à d’autres moments de notre histoire, plus sombre. 

Le camp de Vial est un camp de réception et d’identification (RIC) comme le veut la terminologie administrative. C’est ici que sont censés venir ceux qui ont réussi à rejoindre l’île depuis la côte Turque. C’est aussi ici que sont envoyés ceux qui seraient arrêtés en mer par les gardes-côtes. À l’époque, il en existe un sur cinq îles grecques : Samos, Lesbos, Kos, Leros et Chios. 

En 2022, après les crises Covid, j’arrive là-bas pour intégrer l’équipe de l’ONG Mouvement on The Ground et travailler avec les habitants du camp. Je les appelle les habitants car nombreux sont celles et ceux qui vivent là depuis plusieurs années. Je les appelle les habitants car au fur et à mesure des semaines, Vial se révèle être un vrai village si on oublie de regarder la précarité des conditions de vie. 

Des frontières, des réfugiés, des traces…#

D’ailleurs le camp de Vial paraît bien moins horrible que les descriptions que j’ai eues de ceux de Lesbos et de Samos. Mais peut-on comparer l’horreur ? Si jamais on le faisait, il faudrait l’équivalent de l’échelle de Richter. On pourrait l’appeler l’échelle de (Alan) Kurdî, cet enfant syrien retrouvé mort sur une plage de la côte turque à Bodrum. L’espace de quelque temps, sa photo avait ouvert les yeux des Européens sur l’horreur de ce système où des États vivent protégés des autres comme dans un château-fort qui aurait relevé son pont-levis. 

De Vial, j’ai oublié bien des noms mais j’ai conservé les visages. Sur place, j’avais un ami qui s’appelait Ali. Baba je l’appelais car, vu notre différence d’âge, je l’écoutais avec la même attention que si c’était mon père. Il était là depuis presque trois ans, mais jamais il n’a eu une parole déplacée. Baba Ali acceptait sa vie pour ce qu’elle était, la sienne. Quelques années auparavant, il avait retrouvé la trace de sa fille qu’il n’avait plus revu depuis l’enfance. Elle vivait à présent en Allemagne. Conscient des risques pour la rejoindre, il avait entrepris un voyage périlleux.

Il est le seul avec qui j’ai gardé contact après mon départ. Je l’ai retrouvé en Allemagne, près de la frontière avec l’Autriche, il vivait dans un nouveau camp de réfugiés bien loin des conditions qu’il avait connues sur l’île de Chios. Il avait retrouvé sa fille. Comme je l’ai déjà dit, j’ai oublié depuis bien des noms et des histoires mais j’ai conservé les visages. D’ailleurs je me souviens toujours de la première fois où je suis entré dans un conteneur faisant office d’habitation. Je revois sur le mur ces douze visages. Douze photos d’identité laissées par leurs propriétaires comme une trace de leur passage. Peut-être sont elles encore là, quatre ans plus tard. Ce qui est sûr c’est que la frontière, elle, n’a toujours pas bougé.

Olivier Ceccaldi

Texte et photos : Olivier Ceccaldi

Les photos de Vial ont fait partie de l’exposition « L’exil a plusieurs visages » au Roof à Rennes en février 2023.

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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