Depuis 2023, le dou mène la vie dure à plusieurs familles réunionnaises. Cette drogue de synthèse très addictive, a d’abord été localisée dans le sud de l’île et, en peu de temps, a déjà causé de nombreux dégâts : des enfants placés parce que leurs mères sont sous effet, des pertes de travail car le dou prend le dessus, l’augmentation des violences conjugales et de la délinquance… Le commissaire de Saint-Pierre n’hésite pas à qualifier la situation d’alarmante et de promettre que l’année 2026 sera celle de la lutte contre le dou.
C’est au détour d’une conversation avec une personne interviewée que nous entendons parler du dou, cette nouvelle drogue de synthèse. « Sur Bois d’Olives, les gens commencent à s’inquiéter, vous pourriez en faire un sujet. » Puis un post Facebook de Secteur 410 qui annonce avoir réalisé un clip pour sensibiliser aux drogues de synthèse. Et d’autres post Facebook de proches de consommateurs, désarmés. Et les articles de nos confrères. Il doit vraiment se passer quelque chose.
Fatima Lauret le sait bien. Auparavant médiatrice sociale à Bois-d’Olive, elle travaille désormais à la maison des familles de Basse-Terre. Femme courage si précieuse dans ces quartiers, elle partage ses engagements sur Facebook : appel à la solidarité pour un gramoun isolé dans un logement insalubre, ou pour une mère de famille dont l’appartement est infesté de mites. Mais aussi ses coups de gueule, comme lorsqu’elle est témoin d’une violente scène entre un père de famille et son ex-compagne qui menace de mettre fin à ses jours s’il n’obtient pas d’argent pour payer sa dose de dou.
« Je ne comprends pas le silence des politiques, cela devrait être leur première lutte. Des jeunes mères de familles tombent dedans et n’ont plus la capacité de payer leur loyer, l’eau et l’électricité sont coupés puis viennent les assistantes sociales. Les enfants sont retirés mais les mères sont abandonnées, quelles solutions offre l’État pour ces familles détruites par la drogue ? », questionne Fatima Lauret avec désarroi.

Les vendeurs proposent d’abord de goûter gratuitement. Et quand on n’a plus d’argent, ils demandent des services comme conduire des go-fast
Matthieu* est un consommateur de dou qui essaye d’arrêter. Après une enfance difficile, il a mené une vie normale pendant plusieurs années avant de tomber dans les griffes du dou.
« J’ai quasiment tout testé. Mais pour le dou, j’ai été capable de descendre de Saint-Denis à Saint-Pierre seulement pour une taff (bouffée) », raconte Matthieu.
En effet, selon le rapport TREND 2024 d’Elodie Auzole, le dou génère une forte compulsivité et un craving très fort (une pulsion, une envie impérieuse et irrépressible de reproduire, contre sa volonté, l’expérience à la base de la conduite addictive. Il est soulagé par la prise du produit ou la reprise de l’activité concernée.) : « Certains consommateurs relatent une addiction après quelques semaines seulement », note Elodie Auzole du réseau Oté.
« La méthode des vendeurs c’est de nous proposer de goûter gratuitement. Quand on n’a plus d’argent, on nous propose de payer en rendant des services comme conduire des go-fast », poursuit Matthieu.
Même si son prix a bien baissé (300 euros le gramme il y a un an contre 140 environ aujourd’hui), le dou reste une drogue assez chère. « À La Réunion, toutes les drogues type cocaïne, MDMA, ect. sont plus chères que dans l’Hexagone », explique Elodie Auzole.
Des prix élevés combinés à des effets puissants qui ne sont pas sans conséquence. « Actuellement, on constate une recrudescence de la délinquance générale liée à la consommation de dou. Il y a une sur-représentation des consommateurs de dou dans les atteintes aux biens (cambriolages, vols roulottes, dégradations). Ils commettent ces faits sous emprise ou pour pouvoir se payer une dose », affirme François Tabit, commissaire de Saint-Pierre.
Une drogue de synthèse importée#
Le dou est un nouveau produit de synthèse (NPS) à base de cathinone. Le dou, contrairement à la B13 (autre NPS) est composé d’une seule molécule : N-ethylnorpentedrone (NEP). Il se présente sous forme de poudre ou de mini cristaux comme des sels de bain et se consomme en mélangeant la poudre au tabac à rouler pour une cigarette ou par inhalation à l’aide d’une pipe à eau majoritairement. Il peut aussi être consommé en respirant les vapeurs de la matière déposée sur une feuille d’aluminium chauffée.
Importée depuis l’Asie ou les anciens pays du bloc communiste où elle est fabriquée en laboratoire, la drogue dite « le dou » arrive à La Réunion par voie postale généralement, après avoir été commandée sur Internet par les trafiquants. Les services de douane travaillent donc en étroite collaboration avec le parquet de Saint-Pierre qu’ils doivent contacter dès l’interception d’un colis contenant du dou afin que la police soit chargée de l’enquête.
Mais le dou ne se limite pas aux envois postaux, un réseau d’une dizaine de mules entre l’Hexagone et La Réunion a été démantelé récemment par la police nationale et 14 kilos de drogues de synthèse à base de cathinone ont été saisis (Dou et B13).

Ce qui pousse Matthieu à arrêter, c’est réaliser la souffrance de ses proches et l’élan de solidarité qui s’est formé pour lui venir en aide mais aussi les crises violentes qu’il a subies. Il décrit les crises comme des convulsions, avec les amygdales qui gonflent, le besoin de se gratter frénétiquement le visage et même s’arracher les cheveux durant 5 à 10 minutes. Mais pour arrêter, il ne souhaite pas être aidé par des professionnels de santé, un peu par fierté et pour ne pas faire les choses à moitié selon lui : « Si je vais voir un médecin, il me prescrira des médicaments pour toute la vie et je ne veux pas, je veux arrêter complètement les substances. »
Pour l’instant, il n’existe pas de produit de substitution pour le dou reconnait Elodie Auzole : « Comme sur beaucoup d’autres drogues où il n’existe pas de produits de substitution, on travaille sur les symptômes et on fait des entretiens motivationnels, on essaye de comprendre les causes avec un suivi médico-psychologique. »
Parfois, Matthieu consommait en groupe et constate que beaucoup d’hommes se seraient laissés tenter à cause de problème de couple. Il évoque une charge mentale masculine tabou, où les hommes seraient rendus responsables de tous les problèmes rencontrés. « Arèt kri sur zot boug ! »
Du côté de la police, le constat est sans appel, un quart des auteurs de violence conjugales sont des consommateurs habituels ou épisodiques de dou.
Avant le dou, mon fils était très travailleur. Depuis que la drogue a pris le dessus, il a perdu son travail et est SDF
Quand Matthieu raconte son histoire, Karine* écoute avec attention et finit par lui poser une question : « Est-ce que tu ne crois pas que ceux qui tombent dedans ne sont pas ceux qui sont trop éveillés ? Qui ont trop conscience de leur réalité ? »
Karine pense à son fils, lui aussi tombé dans le dou, aujourd’hui SDF et pourtant décrit comme très travailleur auparavant. La descente aux enfers de son enfant pousse Karine dans ses retranchements : « On arrive à vouloir nous même tester, juste pour savoir ce que ça fait, pour essayer de comprendre. » Ce sont finalement les ravages manifestes du dou sur son enfant qui l’en empêcheront : « Mon fils commençait à avoir des hallucinations, il me disait, « Maman regarde dans l’arbre il y a un homme avec une carabine qui me vise ». Il restait à guetter l’arbre pendant des heures. Quand on voit son enfant dans cet état, on comprend qu’il ne faut pas y toucher même une seule fois. »
Avant de voir des apparitions dans les arbres, le fils de Karine grimpait dedans et en élaguait plusieurs dans la même journée. Le dou a fini par prendre le dessus sur son goût du travail bien fait.« Aujourd’hui, je ne sais pas où il vit, il est SDF, je me sens complètement impuissante pour l’aider », déplore-t-elle.
Le dou, pas seulement sur Saint-Pierre#
Les consommateurs de dou ne sont pas seulement des habitants de prison de béton comme Matthieu aime appeler les cités, certaines personnes sont concernées sans être précaires et tout en travaillant comme le fils de Karine auparavant. « Je connais des infirmiers pris dans le dou », nous confie Fatima.
Du côté de la police, on évoque un profil type de jeunes hommes et femmes de 20 à 35 ans de tous milieux sociaux. Pour Elodie Auzole, on ne peut pas affirmer que le dou soit une drogue de précaires ni qu’elle soit présente seulement dans le sud de l’île : « C’est évident que dans les populations précaires, on retrouve du dou. Le problème c’est qu’on n’investigue pas les autres populations, il n’y a pas d’études. On sait qu’il y a des jeunes, des lycéens qui consomment, on sait qu’il y en a dans le milieu festif, ce ne sont pas des précaires. Il y a bien un foyer de départ dans le Sud mais aujourd’hui j’ai des consommateurs qui viennent de partout. Forcément comme on investigue plus le sud, on va trouver des consommateurs mais c’est un biais de recherche. »
Pourtant, seule la circonscription de la police nationale de Saint-Pierre est concernée par la lutte contre cette drogue. Néanmoins, « tous les effectifs de la police nationale sont sensibilisés à la présence de ce produit sur l’île. Et nous organisons des opérations anti-stups sur l’ensemble de l’île où nous recherchons tous les produits », assure François Tabit, commissaire de Saint-Pierre. Sur la seule circonscription de Saint-Pierre, 85 consommateurs et 17 trafiquants ont été arrêtés en 2025 contre 9 consommateurs en 2024.
Fatima reconnaît que la présence de la police rassure mais qu’il faut aussi de la prévention. « Il ne faut pas attendre que le feu brûle, malheureusement c’est déjà le cas. » Elle déplore le manque d’une police de proximité présente en permanence pour endiguer les trafics.
Un collectif citoyen contre le dou#
Fatima, Karine et Matthieu, tous trois ont été touchés de près ou de loin par la drogue. Tous constatent tristement un abandon des quartiers avec ces problématiques. Il n’y a pas assez de structures d’accompagnement, pas de politique qui prennent le sujet à bras le corps, pas de traitement et les soins psychologiques sont jugés inadaptés. De quoi céder à la fatalité, mais c’est sans compter sur l’énergie d’habitants comme Fatima qui, malgré le sentiment de délaissement des institutions, considère que la première étape est à mener en bas de l’échelle.
« Il faut arrêter de stigmatiser les personnes droguées. Souvent quand quelqu’un est pris dans la drogue, c’est comme s’il avait la peste. La honte des personnes droguées et de leur famille ne fait que renforcer le problème, soyons solidaires et arrêtons de juger. »
Depuis notre rencontre, Fatima, son mari Karl, et d’autres citoyens de Bois d’Olives sont en train de monter un collectif pour aider les consommateurs mais aussi les familles à surmonter l’addiction et apporter du soutien, en collaboration avec la police. « Ce qui me choque le plus, ce sont ces mamans dont les enfants sont retirés. On s’occupe des enfants, et c’est important, mais que fait-on des mères ? Les assistantes sociales n’ont pas de solution pour elles et le retrait de leurs enfants ne fait qu’empirer leur addiction. Certaines se mettent à vendre pour financer leur consommation et tombent dans des cercles vicieux », s’inquiète Fatima.
Si la lutte contre le dou ne semble pas être encore une priorité politique, les citoyens d’en bas s’organisent face à cette drogue qui menace de nombreuses familles et le commissaire de police de Saint-Pierre assure qu’en 2026, le traitement envers les revendeurs de dou sera intraitable.
Léa Morineau
Si vous vous sentez concernés par des problèmes d’addictions , vous pouvez contacter la KAZ’OTE! au +262 262 45 26 55 ou joindre Drogues info service au 0 800 23 13 13
Si vous souhaitez contacter Fatima pour l’aider dans son combat, vous pouvez le faire sur sa page Facebook.
*le prénom a été modifié








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