Lolita Monga. © Olivier Ceccaldi

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Lolita Monga : « Le théâtre se doit d’être politique »

Pour Lolita Monga, comédienne, écrivaine et metteuse en scène, le théâtre n’est pas un art de l’oubli mais un espace de résistance : avec La bou sou la po, elle donne voix à ceux que l’histoire officielle a trop souvent réduits au silence.

Le 23 février, rendez-vous est pris avec Lolita Monga, écrivaine, poétesse et comédienne dans sa résidence du quartier de Sans-souci dans les hauts de Saint-Paul. On arrive dans un havre de verdure au milieu duquel se tient une bâtisse familiale ancienne qui a même hébergé par le passé l’école du coin. Le lieu semble propice au rêve et à l’imaginaire surtout lorsque l’on observe d’en haut la rivière des Galets. 

Lolita Monga me reçoit pour évoquer la pièce La bou sou la po, une pièce qui évoque le rapport à la terre avec pour point de départ l’empoisonnement au chlordécone en Martinique. Mais revenons en arrière, car pour comprendre un projet, il faut souvent revenir à la source de ce qui nourrit la réflexion de celui qui écrit.  

Lolita Monga. © Olivier Ceccaldi
Lolita Monga. © Olivier Ceccaldi

Aux sources d’une écriture engagée

Lolita Monga, comédienne et directrice de la compagnie éponyme a toujours été traversée par les stigmates de la société, elle qui durant sa jeunesse avait entamé des études de sociologie, avec déjà la volonté de comprendre les autres. Son théâtre s’inspire d’ailleurs beaucoup de sujets de société et de luttes sociales. Dans Notre Dame d’Haïti, par exemple, elle évoque le marronnage contemporain et les idéaux qui animent des espaces pourtant distincts : Haïti, la ZAD de Notre-Dame des landes et La Réunion. 

La boue sou la po est un projet qui trouve son origine dans une recherche théâtrale plus vaste sur le rapport intime entre l’Homme et la terre mais aussi entre la société de consommation et la terre censé produire ce dont nous avons besoin pour vivre. Pour Lolita, le théâtre est un besoin vital, c’est un médium qui permet de parler du monde : « ce qui nous intéresse, au sein de la Compagnie Lolita Monga, c’est de parler du monde dans lequel on vit car on pense qu’il y a urgence à le faire vu son état. »

Cette réflexion entre territoires et lutte sociale, se perpétue dans le projet le tan sarêt où la comédienne et sa troupe, s’engagent sur les routes à bord d’une charrette alors en pleine période Covid et les théâtres sont fermés. Dans cette pièce, Lolita Monga et ses comparses dressent les portraits d’agriculteurs et agricultrices mais parlent aussi de ceux qui consomment.

Lolita Monga. © Olivier Ceccaldi

Écrire pour donner une voix à la terre et ceux qui l’habitent

C’est à la même période que le scandale de l’empoisonnement au chlordécone dans les Antilles revient sur le devant médiatique et cette histoire fait écho à celle des agriculteurs réunionnais. « Je me suis dit « voilà, c’est des choses qui se reproduisent dans les territoires d’outre-mer. On est toujours dans un système colonial » explique la comédienne. 

Ni une ni deux, elle décide de se rendre sur place grâce à une bourse de La Région Réunion. « On raconte toujours les mêmes histoires. Différemment, mais on raconte toujours nos colères, ce qui nous choque, ce qui nous atteint le plus profondément » insiste-t-elle. Sur place, elle fait la rencontre de Faubert Bolivar, auteur Haïtien et martiniquais avec qui elle collabore et débute des entretiens auprès d’habitants sur leur rapport à la terre. Dans le même temps, alors qu’elle joue une pièce adaptée du livre de Svetlana Alexievich, La supplication, sur la catastrophe de Chernobyl, elle fait la rencontre de Grégory Alexander en Guyane. 

« Jouer La Supplication en même temps que je travaillais sur le projet, ça a été un vrai plus car cela parle aussi de gens qui fuient une catastrophe pour finalement revenir, car même si la terre est polluée, c’est chez lui, c’est sa maison. » Lolita Monga

Le projet prend de l’ampleur et les histoires de Guyane, Martinique et de La Réunion s’entrecroisent pour ne plus former qu’un seul et même texte pour évoquer la terre spoliée, la terre nourricière, la terre empoisonnée et la terre sanctuaire. La pièce est aujourd’hui portée par deux comédiens réunionnais, Lolita Monga et Kristof Langromme, une comédienne martiniquaise Shékina Mangatalle-Carey et un comédien guyanais-haïtien Kervens Saint-Fort. 

Faire du théâtre un outil politique

Avec cette pièce, Lolita Monga espère faire entendre les voix multiples : « On est parti de paroles de toutes sortes de gens, artistes, agriculteurs, fonctionnaires, employés, chômeurs. » Faire de l’art et de la culture un pont entre les individus, c’est d’ailleurs à cela que tend tout le projet de la case MAPEmonde, tiers-lieux dirigé par la compagnie Lolita Monga à Mare à poule d’eau dans le cirque de Salazie. « On s’est dit que les gens pouvaient nous apporter une richesse et qu’on pouvait échanger ensemble » explique-t-elle. 

S’implanter dans un territoire rural et surtout chargé d’une histoire si forte, a été pour elle un véritable tournant dans son approche en tant qu’écrivaine et comédienne : « Cela a modifié mon rapport au territoire, aux personnes, mon écriture et même ma vision des choses. » Inclure la parole de l’autre dans sa réflexion théâtrale, c’est retranscrire la société et ses multiples facettes. 

C’est aussi parfois (souvent) attaquer frontalement les problématiques qui la traversent et avec les prochaines représentations qui auront lieu le 20 mars à la Cité des Arts et le 10 avril au théâtre Luc Donat, elle espère provoquer une prise de conscience, persuadée que « le théâtre a toujours été un outil politique de Molière à Brecht en passant par Shakespeare. »

L’actualité n’étant jamais loin pour l’ancienne étudiante en sociologie à Lyon, la culture et l’art se doivent, selon elle, d’être des maillons forts de la lutte contre la montée de l’extrême-droite. 

Texte et photos : Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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