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[Mediapart] À La Réunion, dans les Hauts déshérités, la fusion des droites est déjà à l’œuvre

Le Rassemblement national a choisi de ne pas présenter de liste dans la commune du Tampon, qui avait pourtant permis l’élection de l’un de ses deux seuls députés ultramarins, préférant nouer un accord électoral avec le fils du maire sortant de droite, Patrice Thien-Ah-Koon. Cet article est paru chez nos amis de Mediapart.

À La Réunion, la distinction entre ville et campagne, urbain et rural, n’existe pas. Pour comprendre l’organisation spatiale mais aussi sociologique et politique, il faut faire la différence entre la frange littorale, les Bas, et tout le reste, c’est-à-dire les pentes et l’intérieur de l’île volcanique, les Hauts.

Le Tampon, 86 000 habitant·es au dernier recensement, est une commune à vocation agricole typique des Hauts, qui s’étend du piton de la Fournaise, partie intégrante du parc national, à la pointe sud, fortement urbanisée. Ce matin du vendredi 6 février, aux premières heures de la matinée, le bureau de poste du centre-ville est pris d’assaut et une interminable file d’attente patiente devant le distributeur automatique de billets.

« Bien sûr qu’elle signifie quelque chose, cette file d’attente : nous sommes le 6 du mois et les personnes veulent retirer l’argent des minima sociaux pour faire leurs courses et payer leur loyer !, s’anime Nathalie Bassire, ancienne députée Les Républicains puis membre du groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, et candidate divers droite aux municipales au Tampon. Les bénéficiaires du RSA sont très nombreux sur notre commune. Il y a quelques années, une étude de l’Insee nous avait identifiés comme la neuvième commune la plus pauvre de France. Nous n’avons qu’une minuscule zone industrielle, pas d’activité économique, beaucoup de personnes au chômage et de petites retraites. Surtout, la crise du logement nous frappe durement : comment voulez-vous que des personnes occupent un emploi durable si elles ne sont pas logées dignement ? »

C’est dans ce contexte peu engageant que le Rassemblement national (RN) a réalisé une de ses percées dans l’outre-mer aux législatives anticipées de 2024 : le député Joseph Rivière a été élu au second tour avec 52 % des voix au Tampon, permettant d’envoyer au Palais-Bourbon l’un de ses deux représentants ultramarins, avec Anchya Bamana, à Mayotte.

Alors que dans le reste de l’île – et de l’outre-mer en général – c’est la gauche qui a remporté les élections législatives, la victoire du RN dans les Hauts ne vient pas de nulle part. Damien Deschamps, politiste, maître de conférences en sciences politiques à la faculté de droit-économie de La Réunion, y voit la trace d’une « revendication identitaire qui renvoie à un fantasme d’autochtonie ». 

Alors même que « la société réunionnaise n’est composée que de migrants, même si certaines migrations sont très anciennes », ce « mythe de l’autochtonie » renvoie, selon le chercheur, « à la croyance implicite d’une origine commune, issue du sol même de La Réunion ». « C’est une aspiration qui traverse la société réunionnaise et il y a une proximité idéologique entre ce discours d’autochtonie et le discours du RN. » 

La dénonciation symétrique des Mahorais, les citoyen·nes originaires de Mayotte, et des Zoreils, les Français venus de l’Hexagone, sont des facteurs de mobilisation politique à La Réunion. L’ensemble des candidat·es se défendent pourtant de jouer sur ces ressorts.

Un accord du RN avec la droite#

« Tranquillité publique, sécurité, police municipale à renforcer et développement économique, artisanat et tourisme » : voilà les seuls points communs idéologiques que la direction régionale du RN avance pour justifier l’accord politique passé avec l’équipe sortante de la mairie du Tampon. Un accord qui, sans être secret, n’est pas reconnu publiquement et a été noué en coulisses. De quoi alimenter les critiques sur la « tambouille » politique, soit la pratique du « roul’ carri sou d’riz », en créole réunionnais.

Rencontre d'André Thien Ah Koon avec les élèves du collège de la Chatoire © Olivier Ceccaldi
André Thien Ah Koon, maire du Tampon pendant une trentaine d’années

« André Thien-Ah-Koon [le maire historique, père du maire sortant – ndlr] a été le premier maire à recevoir Marine Le Pen à La Réunion, il a toujours été bienveillant avec le RN et il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre nous, va jusqu’à développer Jean-Jacques Morel, délégué régional du RN. En remportant la députation, Joseph Rivière avait acquis le droit de présenter une liste aux municipales mais les Thien-Ah-Koon ne voulaient pas de liste RN et souhaitaient un accord de premier tour. L’idée est la suivante : le maire nous assure que, pour les législatives, nous pourrons conserver la circo. »

Cet accord politique s’étend en effet à toute la circonscription de Joseph Rivière : alors qu’il présente des candidats presque partout dans l’île, le RN se fera discret dans tout le quart sud-est de La Réunion. De quoi ulcérer le candidat d’union de la gauche, le jeune Alexis Chaussalet. 

« Une majorité de gens attend et espère le changement, veut-il croire. Il y a un dégoût généralisé de la chose politique, ce qui est à mon avis une des explications du vote RN. En face de nous, les appareils politiques sont particulièrement violents : nous sommes la seule équipe victime de tags et d’arrachages d’affiches quotidiens. Tous les jours, ma tête est soit déchirée au cutter, soit souillée de graffitis. Ce qui est plus grave, c’est le caillassage d’un militant en septembre : nous avons déposé plainte. »

Candidat malheureux face à Joseph Rivière, aux dernières législatives, Alexis Chaussalet affirme faire de la politique « autrement », sans promettre de contrats ou d’embauches après les élections, et sans clientélisme.

Une nouvelle drogue#

Pendant ce temps, le maire sortant de droite, Patrice Thien-Ah-Koon, poursuit une campagne de terrain semblable en tous points à celles qu’a menées son père, André Thien-Ah-Koon, ces quarante dernières années. Il a succédé à ce dernier lors d’un conseil municipal en juin 2024.

Ce jour-là, le patriarche, 84 ans, avait fait ses adieux à la politique, mettant fin à une longévité déroutante : élu maire à six reprises, cinq fois député, quatre fois président d’une intercommunalité, sept fois conseiller départemental et cinq fois à la région… André Thien-Ah-Koon n’a pas rendu son écharpe de son plein gré : il l’a fait après sa condamnation par la cour d’appel pour prise illégale d’intérêts.

« M. André vous a mis là mais vous avez fait vos preuves depuis dix-neuf mois et il faut continuer à faire le job », lançait l’un des colistiers au fils lors d’une réunion publique au lieu-dit de « Piton Hyacinthe ». Et Patrice Thien-Ah-Koon de répondre en promettant pêle-mêle « un tuyau d’irrigation plus performant », « un téléphérique qui desservira le piton Hyacinthe » et aussi « des modifications du Code rural, par nos députés, à l’Assemblée ».

Dans le centre-ville du Tampon, les électeurs et les électrices semblent désabusées. L’un se souvient que lorsqu’il travaillait pour la mairie comme électricien dans le cadre d’un de ces contrats municipaux précaires subventionnés par l’État, on lui a expliqué au bout d’un an que s’il voulait continuer il devait se procurer « une carte électorale, parce que c’est un bon point ! ».

Éa, jeune femme d’une vingtaine d’années, ne sait pas encore pour qui elle va voter. Elle déplore seulement qu’« aucun politicien ne se mobilise, même en parole, sur le “dou”, ce fléau qui prend de l’ampleur, touche toutes les familles et même des jeunes de 13 ans ! ».

Depuis deux ans, une drogue de synthèse, un puissant opiacé importé d’Asie par voie aérienne et postale, a fait son apparition dans le sud de l’île. Après des dizaines d’intoxications et plusieurs décès, la lutte contre le « B13 », ou « dou », est une priorité affichée des autorités sanitaires et judiciaires. Avec les indicateurs sociaux affolants, la politique des emplois municipaux précaires et une crise du logement qui s’aggrave de jour en jour, c’est une touche supplémentaire dans le tableau sinistré des Hauts de la Réunion.

Julien Sartre

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A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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