En quelques mois, des milliers de lampes solaires LED ont été installées dans des champs sur les îles de La Réunion et de Guadeloupe. Un phénomène provoqué par la manne induite par le dispositif des certificats d’économie d’énergie. La pollution lumineuse et les déchets générés menacent la biodiversité. Cet article est paru chez nos amis de Mediapart.
Saint-Denis (La Réunion).– Le cirque de Salazie, inscrit au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, est un paysage somptueux de hautes falaises verdoyantes et de cascades vertigineuses. Sur les plus hautes montagnes, en plein cœur de l’île de La Réunion, loin du fracas de la ville et de l’agitation du littoral, nichent les oiseaux marins les plus rares. « Pour leur premier décollage, toujours nocturne, alors qu’ils s’apprêtent à partir pour plusieurs années en mer, les jeunes puffins tropicaux se guident à l’aide de la lumière des étoiles », expose Stéphanie, une habitante du cirque, militante écologiste à la Société d’études ornithologiques de La Réunion (Seor).

Depuis le début de l’année, alors que la saison des puffins vient de commencer et que les envols ont débuté pour les plus juvéniles, les bénévoles de la Seor ont déjà recueilli plusieurs oiseaux échoués dans le cirque. « À quelques jours d’intervalle seulement, nous avons recueilli cinq puffins échoués au pied de lampes LED installées dans des champs, raconte Stéphanie, atterrée. Ils sont incapables de redécoller par leurs propres moyens. Nous soignons ceux que nous avons trouvés et leur permettons de reprendre leur envol au bord de l’océan, mais les autres ? Ils sont condamnés. »
Rejoint·es dans leur combat par plusieurs associations écologistes, les défenseurs et défenseuses des oiseaux ont lancé l’alerte dès le mois de novembre 2025.

Dénoncé une première fois dans le journal local Parallèle Sud comme « l’éblouissante escroquerie des LED solaires en plein champ », un véritable système est mis au jour. « Un de nos salariés dans le Sud nous a dit : ce ne sont pas des champs d’ananas, c’est les Champs-Élysées », se souvient Christian Léger, président de la Seor. En quelques mois à peine, entre le mois d’août et la fin de l’année 2025, des milliers de lampes solaires à basse consommation ont été installées dans des zones agricoles, sur les chemins d’accès aux exploitations et en plein champ.
Christian Léger poursuit : « Des entreprises de métropole, de région parisienne pour la plupart, ont recruté des personnes ici pour démarcher des agriculteurs, de façon agressive, en grande partie sur les réseaux sociaux, en leur promettant des équipements gratuits, en leur faisant miroiter une manne financière issue d’un dispositif lié à la transition écologique. Ils ne devaient remplir aucune condition pour en profiter, juste avoir un numéro Siret. »
30 000 LED entrées en Guadeloupe#
De fait, le procédé est bien rodé : il est basé sur les certificats d’économie d’énergie (CEE) mis en place par le gouvernement en 2014. Le dispositif repose sur une obligation de réalisation d’économies d’énergie imposée par les pouvoirs publics aux fournisseurs comme Engie, EDF, Total, etc. « Ceux-ci sont incités à promouvoir activement l’efficacité énergétique auprès des consommateurs d’énergie : ménages, collectivités territoriales ou professionnels », conclut le gouvernement sur son site internet.
Les outre-mer sont, dans le jargon gouvernemental, des « zones non interconnectées »au réseau électrique national et européen. Les fiches techniques les concernant, sur le« renouvellement des équipements » lumineux, sont particulièrement intéressantes. Importés de Chine à bas coût, leur valorisation par la CEE atteint le double de ce qui a cours dans l’Hexagone.
Les installations aussi massives qu’inutiles de LED dans les champs des agriculteurs et agricultrices ne sont d’ailleurs pas limitées à La Réunion.
Les LED menacent désormais de chuter à tout moment et de polluer les sols en y diffusant les métaux lourds.
« J’ai vu des mecs débouler et installer 200 lampes solaires dans mon jardin, alors que je vis dans une petite commune, témoigne, encore effarée, la Guadeloupéenne Claudie Pavis, militante écologiste à Petit-Bourg, au nom du collectif Lannuit pa gwanjou ! (« rendez-nous la nuit ! », en créole guadeloupéen). Nous n’avons pas pu recenser toutes les lampes, c’est impossible. Mais au vu du nombre installé chez les agriculteurs, en bordure de bananeraies, sur les chemins d’exploitation et en bordure de champs, et souvent également en bordure de sentiers de randonnée, on estime à 30 000 les LED entrées en Guadeloupe en 2025. »

Comme à La Réunion, mais aussi en Martinique, en Guyane et jusqu’en Corse, les conséquences sur la biodiversité sont immédiates et palpables. Dans leurs courriers au gouvernement, les associations guadeloupéennes dénoncent, entre autres, « perturbations, désorientations et mortalité chez les femelles et tortillons des trois espèces de tortues marines, désorientations et surmortalité des insectes indigènes, des abeilles domestiques et des insectes auxiliaires agricoles, perturbations des déplacements, de l’alimentation et du métabolisme des chauves-souris ».
Priorité gouvernementale#
Face à la mobilisation, le gouvernement a réagi et publié le 24 novembre, au nom du ministère de l’économie, un arrêté « relatif à la rénovation d’éclairage extérieur dans le cadre du dispositif des certificats d’économies d’énergie ». En limitant les bénéficiaires potentiels du dispositif à « l’État ou ses établissements publics, [aux] collectivités territoriales, [à] leurs groupements ou leurs établissements publics », le gouvernement a circonscrit cette dérive provoquée par les CEE dans l’outre-mer.
Le dispositif dans son ensemble est toujours une priorité gouvernementale : l’obligation annuelle de production de CEE augmentera de 27 % (globalement pour toutes les énergies, électricité, gaz, fioul domestique, carburants), à compter du 1erjanvier 2026. Les principaux fournisseurs d’énergie ont déjà annoncé publiquement augmenter leurs tarifs en conséquence.
Combien a coûté la brèche restée ouverte jusqu’à la publication de l’arrêté ministériel ? Sollicitées, plusieurs entreprises hexagonales ayant installé des LED en Guadeloupe et à La Réunion n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien. Pas plus que les énergéticiens, à l’exception d’EDF, qui fait savoir à Mediapart dans une réponse écrite que l’entreprise « n’est pas concernée par les fraudes évoquées dans les enquêtes récentes. EDF n’a pas financé d’installations d’éclairage solaire autonome de type lampes LED photovoltaïques en milieu agricole. Ces équipements ne font pas partie des opérations soutenues par EDF, notamment en raison de l’absence de données consolidées sur leur durée de vie et leur impact environnemental ».
Toujours installées sur des piquets dans les champs, les LED menacent désormais de chuter à tout moment et de polluer les sols en y diffusant les métaux lourds et le matériel électronique dont elles sont constituées. Aucun dispositif de désinstallation et de dépollution n’est prévu à ce stade. Depuis le cirque de Salazie, Stéphanie, la militante écologiste de la Seor, en est réduite à espérer que « ce matériel soit de si mauvaise qualité qu’il tombe en panne avant le mois d’avril », début de la saison d’envol des pétrels de Barau.
Cet oiseau endémique de La Réunion, sur la liste des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), est particulièrement impacté par la pollution lumineuse. Lui aussi décolle de nuit pour aller vivre en mer pendant trois ans avant de revenir nicher dans les montagnes qui l’ont vu naître. La préservation et la survie de l’espèce constituent un enjeu de société à l’échelle de l’île.
Dans un texte publié en 2020, la poétesse Sonia Charbonneau dresse un parallèle déchirant entre ces oiseaux et la jeunesse réunionnaise, tous deux à la recherche des reflets des étoiles et du ciel nocturne, finissant échoués sur le béton des villes, abusés par les « lueurs trompeuses et trop vives ».


⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.