ÉDITO#
À peine les faits connus, la mort de Quentin Duranque, militant d’extrême droite, s’est mué en objet politique. Récits concurrents, indignations sélectives et mémoire à géométrie variable : comment une tragédie individuelle devient-elle un instrument idéologique ?
Le temps du choc et de l’information#
J’entends les bruits des bottes. Clap, clap, clap. Comme un métronome, ils marchent au pas. Ils marchent vite, trop vite. Bientôt, leurs bottes seront sur moi…. J’ouvre les yeux, j’ai fait un cauchemar. En tout cas, c’est ce que je me dis en ce début de semaine. J’émerge difficilement. J’ai besoin d’un café, comme chaque jour. La caféine fait effet, je reprends pied dans ma réalité.
J’ouvre mon téléphone, pas de messages, pas d’appel. Sur Instagram, je vois défiler des vidéos, des titres d’articles. On parle d’un jeune homme mort. Il s’agit d’un militant d’extrême droite, décédé suite à de multiples coups et blessures reçus lors d’une rixe.
J’essaye de reprendre la main sur l’actualité. De remonter la source des informations. Quentin Deranque, un jeune homme de 23 ans est mort, roué de coups et l’ouverture d’une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte par le procureur de la République de Lyon. Aucune mention n’est faite quand à l’implication d’un quelconque groupe antifasciste.
Retourner vers les faits pour sortir du vacarme médiatique#
Ce que l’on sait de ce vendredi 13 février, c’est qu’aux alentours de 18h30, alors que des étudiants sont venus assister à une conférence de la députée Rima Hassan, des militantes du groupe identitaire Némésis déploient une banderole sur laquelle on peut voir le slogan suivant : « Islamo-gauchistes hors de nos facs. » Les étudiants, en face, scandent « Siamo tutti antifascisti. » Les deux groupes se jaugent et des altercations s’ensuivent jusqu’à ce moment fatidique où un groupe passe à tabac le jeune homme qui sera ensuite placé en coma artificiel après son arrivée à l’hôpital.
La mort n’est jamais quelque chose de joyeux ou de souhaitable, surtout dans de telles circonstances. La mort est encore plus dégueulasse quand elle sert de base pour consolider le récit d’une idéologie raciste et fasciste. Car même si le procureur n’a pour l’instant apporté que peu de précisions sur les circonstances qui ont entouré la mort de Quentin Deranque, on entend pourtant un seul et même discours qui très vite a inondé la toile : La Jeune Garde, groupe antifasciste dissout depuis le mois de juin par Gérald Darmanin, serait à l’origine de l’attaque. Dans un article de StreetPress, on apprend que plusieurs personnalités d’extrême droite (Damien Rieu, Mila Orriols, Raphaël Ayma) sont même allées jusqu’à relayer l’information selon laquelle Blandine B., une militante de la Jeune Garde, était présente au moment des faits alors même que celle-ci est actuellement en voyage Erasmus.
La classe politique au garde à vous #
A l’Assemblée nationale, on décrète une minute de silence, puis on enchaine sur une série de questions au gouvernement qui visent le parti de gauche et le place parfois en « responsable » ou parfois en « complice » de la mort du jeune homme. Dans la presse, on observe également des parutions qui assimilent la France insoumise à l’extrême droite à la différence près qu’il semble en ce moment être plus respectable d’être fasciste que de lutter contre.
On peut citer la prise de parole de Laurent Wauquiez qui déclare : « aujourd’hui, l’extrême gauche a du sang sur les mains ». Ou encore celle de Gerald Darmanin, garde des Sceaux qui fustige la Jeune Garde qui « tue » et que « la France insoumise devrait la condamner. » On se croit revenu au temps des attentats en 2015 lorsque la droite et l’extrême droite demandait aux musulmans de France de condamner haut et fort le discours des extrémistes religieux présupposant qu’ils en étaient des soutiens.
Dans un article, le média indépendant Contre-Attaque fait sa contre enquête et revient sur le déroulé des faits. Le média déconstruit le récit initial selon lequel les militants d’extrême droite étaient seulement présents pour défendre le Collectif Némésis selon sa présidente Alice Cordier. En se basant sur de nouvelles vidéos prises au moment des faits, Contre-Attaque démontre que Quentin Deranque faisait bien partie d’un groupe de militants mais qui était en surnombre et armé de gazeuses et de bâtons donc prêt pour un affrontement.
Violences politiques : des chiffres pour contredire le discours de l’extrême-droite#
S’il est bien de rappeler que rien ne peut justifier la mort d’un individu, il est bon de toujours en revenir aux faits mais il est aussi bien de rappeler des chiffres sur les violences en politique. Car si on se réfère à l’ouvrage Violences Politiques, publié sous la direction de la chercheuse Isabelle Sommier, entre 1986 et 2021, sur 53 meurtres à caractère idéologique, 9 sur 10 (donc 90%) ont été le fait de l’extrême droite. Heureusement, des voix s’élèvent aussi pour tenter de ramener du factuel dans le débat.
Le Média Tv rappelle que « c’est la première fois qu’un militant d’extrême droite est tué dans une confrontation politique depuis 1945 » et cite plusieurs exemples de jeunes hommes racisés tués ou agressés par des groupuscules d’extrême droite sans que cela ne crée autant d’émoi. Le site Bon Pote, pointe du doigt le choix d’une minute de silence pour ce militant d’extrême droite membre du groupe néofasciste des Allobroges Bourgoin selon StreetPress alors qu’Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah, Angla Rostas ou encore Eric Casado-Lopez n’ont jamais eu cet honneur.
Mais rien de surprenant car, avec la mort de Quentin Deranque, on observe la même instrumentalisation par l’extrême droite que celle faite outre-Atlantique après l’assassinat de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk. Un événement qui avait fait l’objet d’une propagande médiatique qui avait visé l’ensemble de la gauche et avait quasiment passé sous silence le discours haineux mis en avant par la victime. Un assassinat qui avait permis de diffuser à grande échelle le discours pro-Trump et qui mène à des propos tels que ceux de Marco Rubio, secrétaire d’Etat américain, lors de la conférence de Munich de cette année qui a invité les Occidentaux à reprendre l’expansion coloniale.
Ne nous trompons pas. Si rien ne justifie la mort d’un individu, celle-ci ne doit en rien nous faire oublier les faits. Les coupables de cet homicide, s’ils sont connus un jour, mériteront d’être jugés mais cela n’effacera pas le fait que l’extrême-droite et les idées qu’elle véhicule sont (trop) souvent mortelles.
Olivier Ceccaldi

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