Le jeudi 26 février, les ami.es de l’Université, association scientifique et culturelle, organisaient au Sud à Saint-Pierre une conférence d’Antonin Blaison qui s’intitulait Coexistence fragile : les requins et les Hommes dans les Mascareignes. L’occasion pour le chercheur en écologie comportementale de revenir sur la crise requin et mettre en évidence les enjeux autour de ce sujet trop souvent controversé.
C’est un petit événement à Saint-Pierre, le jeudi 26 février au Sud alors qu’Antonin Blaison va prendre la parole sur un sujet devenu très sensible depuis le début des années 2010 et la « crise requin ».
L’Homme face à la nature
« Quand la peur façonne notre rapport à la nature. » Si, ce jour-là, le scientifique est venu parler de la coexistence entre l’homme et les requins prédateurs, il pose en introduction une question plus générale. En effet, si à La Réunion, à Maurice ou ailleurs, ce sont les requins prédateurs qui posent « problème », on observe des phénomènes similaires avec d’autres espèces animales dans d’autres régions du globe.
On peut citer l’exemple de l’Inde avec les attaques de léopards qui se multiplient dans les villes qui grignotent toujours plus de territoire à ces grands félins prédateurs. Face à la recrudescence d’attaques, les autorités ont mis en place des brigades de chasse au léopard (entre janvier 2014 et août 2017, on dénombrait plus de 1 400 léopards tués en Inde sur une population de 14 000 animaux).
Plus « proche » de nous, la France hexagonale connaît bien le sujet avec l’exemple du loup et des brebis. Encore une fois, les chiffres parlent d’eux-même avec près de 20% de la population totale de loup français abattus depuis 2020 (200 individus) qui pourtant ne sont responsables que de 0,065% des moutons morts sur le territoire selon Pierre Jouventin interviewé en août 2025 par Reporterre.
Concernant les requins, le scientifique nous cite également des chiffres concernant la pêche mondiale avec une variable de 50 à 100 millions de requins pêchés par an soit 11 000 par heure ( la fourchette est large car elle tente de prendre en compte la pêche illégale et les prises accessoires non déclarées). Si on les met en résonance avec les chiffres des accidents avec les humains, on dénombre, depuis 2023 une moyenne de 50 attaques par an (entre 2015 et 2023, on dénombrait 70 attaques par an).
Revenir sur les faits pour comprendre les enjeux
A La Réunion, si les attaques de requins ont toujours existé, elles ont pendant longtemps été peu médiatisées avec en moyenne moins d’une attaque par an entre 1980 et 2011. Mais à partir de 2011, le nombre d’attaques mortelles et non mortelles va drastiquement augmenter avec 19 accidents sur la période 2011-2015 et 6 accidents dont 4 mortels entre 2016 et 2019, année de la dernière attaque enregistrée.
Alors qu’entre le 19 février et le 5 octobre 2011, on dénombre quatre attaques et deux morts, c’est surtout la mort de Matthieu Schiller, champion de body-board et icône locale qui va faire rentrer La Réunion dans la « crise requin. » Si cette attaque est la deuxième mortelle sur l’année, elle marque les esprits du fait de la notoriété de la victime mais surtout par le déroulé des événements.
L’ancien champion de France est attaqué en pleine journée, puis secouru par des amis avant que le requin ne revienne à la charge et emporte son corps qui ne sera jamais retrouvé.
C’est à cette époque que le programme CHARC, porté par l’IRD ( Institut de recherche pour le développement) est mis en place grâce à La Région Réunion et l’Etat. Antonin Blaison est alors missionné pour faire une étude scientifique de la situation particulière sur le territoire et notamment sur la côte Ouest.
Le programme CHARC, des réponses et des questions
Le programme de recherche a pour but de comprendre les comportements (activité, alimentation) et faire un état de la population de deux espèces de requins : le requin bouledogue et le requin tigre. Durant les quatre années d’existence du programme, les chercheurs ont pu constater plusieurs particularités dans les déplacements des requins, mais surtout dans la taille des spécimens observés : entre les côtes Sud et Ouest de l’île, on observe des individus mâles et femelles plus grand que la moyenne mondiale avec des mâles allant jusqu’à 2,80 m et des femmelles jusqu’à 3 m de longueur.
Mais le programme, s’il ne résout pas le problème requin (plus d’une dizaine d’accidents ayant lieu), permet néanmoins de répondre à certaines fausses informations : les bouées de la réserve maritime ne sont pas responsables, non les cages de poisson présentes dans la baie de Saint-Paul ne le sont pas non plus (Antonin Blaison explique que des tests ont été réalisés avec ou sans cage et avec ou sans poissons à l’intérieur).
Au même moment, sous la pression populaire, les autorités de l’île décident de mettre en place un programme de pêche ciblée sur les requins concernés. Au départ, il s’agit d’une pêche post-attaque qui intervient dans les premières vingt-quatre à soixante-douze heures et sur la zone concernée.
À partir de 2014, les programme Cap requin 1 et 2 de « pêche de régulation » voient le jour. Il s’agit d’un système de palangre avec une alerte de capture qui permet de prévenir le pêcheur et d’éviter un maximum la mort des prises accessoires capturées. Jusqu’en 2017, c’est près de 531 spécimens qui seront capturés (dont 122 requins tigres et 82 requins bouledogues) mais le trop grand nombre de captures accessoires entrainera la fin du programme. Depuis 2018, la « pêche préventive » est maintenant portée par le Centre de sécurité requin (CSR) et on dénombre 1 276 captures dont 542 tigres, 67 bouledogues mais toujours un nombre élevé de prises accessoires (667).
Réguler pour coexister?
A côté de la pêche, deux autres solutions ont été mises en place : les filets de protection ainsi que la vigie requin conjointement à la waterpatrol. Les deux solutions sont efficaces mais chères. D’ailleurs, depuis avril 2025, et après le symposium organisé par le CSR (colloque réunissant des spécialistes requins issus de tous les pays concernés par le problème), le programme Vigies requins renforcées (VRR) a été stoppé.
Pourtant, Antonin Blaison explique avoir observé le dispositif et le considère comme un dispositif sûr qui permettait notamment de casser les comportements de prospection des requins en ayant une présence humaine dans les colonnes d’eau. Mais sur la question des requins à La Réunion, le chercheur observe une absence de volonté de la part des instances régionales et nationales pour financer des outils qui aillent dans le sens d’une coexistence.
Quelles perspectives d’avenir?
Le projet CHARC, qui se destinait à la compréhension des comportements et à l’étude des requins locaux, a été stoppé en 2015 et les observations réalisées sont aujourd’hui « obsolètes » selon le scientifique. Il constate également une concentration des financements vers des études sur les requins morts et notamment vers le programme de « pêche préventive » alors même, qu’à ce jour, aucune étude scientifique ne permet de déterminer la corrélation entre celle-ci et l’absence d’attaque depuis mai 2019.
Pourtant, pas si loin de La Réunion, Maurice donne une autre image du rapport aux requins. La pêche ciblée est interdite, le « fining » (pratique de couper l’aileron du requin puis de le relâcher ce qui provoque sa mort) également. Mais les raisons sont multiples, les activités nautiques se font principalement dans le lagon (95%), la médiatisation des rares attaques est très encadrée et surtout, là-bas, le requin est bien plus rentable vivant que mort avec une industrie du « Shark Watching » qui génère des millions d’euros par an (180 euros par plongée pour aller observer des requins).
Alors maintenant que plus aucune attaque n’est à déplorer à La Réunion, que doit-on faire avec le requin ? Doit-on continuer le programme de « pêche préventive » ou doit-on envisager la possibilité d’une coexistence entre l’Homme et le requin prédateur ? Une autre question se pose : peut-on sciemment continuer ce programme sans regarder le potentiel impact que cela a sur l’écosystème ?
Olivier Ceccaldi

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