Les chagossiens de Crawley ont fait le déplacement pour montrer leur soutien à Bernadette Dugasse.

Quel futur pour les Chagos : deux natives de Diego Garcia attaquent l’accord anglo-mauricien

Le 3 octobre 2024, un accord historique a été conclu entre le Royaume-Uni et Maurice, restituant à ce dernier la souveraineté sur l’archipel des Chagos. Cet accord met fin à plus d’un demi-siècle de contrôle britannique sur ce territoire stratégique de l’océan Indien, mais il suscite une vive opposition d’une partie des Chagossiens, déportés de leurs îles dans entre les années 1960 et 1970.

Un accord sans les Chagossiens

Selon les termes de l’accord signé le 23 octobre 2024, Maurice retrouve officiellement sa souveraineté sur l’archipel. Cependant, ce texte ne prévoit pas de reconnaissance officielle du peuple chagossien en tant que communauté indigène ni de dispositions pour leur retour sur leurs îles natales. 

Bernadette Dugasse et Bertrice Pompe, deux natives de Diego Garcia, vont déposer une nouvelle action en justice contre le gouvernement britannique pour contester cet accord, estimant qu’il les ignore complètement. « Nous n’avons pas été consultés de manière significative lors de la négociation car Maurice ne reconnaît pas les Chagossiens en tant que peuple. Nos droits en tant que tel ne sont pas respectés », dénonce Bernadette Dugasse qui avait elle même évoqué ce sujet lors du  Forum permanent des Nations Unies sur les questions autochtones en avril 2023. 

Bertrice Pompe devant la Cour Royale de justice de Londres le 5 décembre 2024.
Bertrice Pompe devant la Cour Royale de justice de Londres le 5 décembre 2024.
Les chagossiens de Crawley ont fait le déplacement pour montrer leur soutien à Bernadette Dugasse.
Les chagossiens de Crawley ont fait le déplacement pour montrer leur soutien à Bernadette Dugasse.
Bernadette Dugasse est interviewé après le verdict le 5 décembre 2024.
Bernadette Dugasse est interviewé après le verdict le 5 décembre 2024.

Un peuple déraciné 

Il y a près de soixante ans, les Chagossiens, peuple descendant d’esclaves d’Afrique et notamment du Mozambique, ont été victimes d’un déplacement forcé vers les îles des Seychelles et celle de Maurice. Pendant plus de 300 ans, les habitants ont vécus dans une harmonie sociale avec une population qui se répartissait surtout sur les trois plus grandes îles de Peros Banhos, Diego Garcia et celles des îles Salomon. 

Passé sous domination britannique en 1815, l’archipel a toujours été rattaché territorialement à celui de Maurice. C’est dans les années 1960 que se pose la question de la présence militaire américaine dans l’océan Indien et face aux questions de l’Assemblée générale des Nations Unies qui s’inquiète de la partition territoriale de Maurice, les britanniques vont user d’arguments fallacieux en prétendant que seuls quelques « vendredi »1 habitent de manière saisonnière sur les îles. 

L’indépendance de l’île Maurice sera officiellement signée le 12 mars 1968, trois ans après la « cession » de l’archipel des Chagos qui fera office de monnaie d’échange. La base américaine de Diego Garcia sera mise en service en 1971 alors que les déportations forcées des populations de l’île et de ses soeurs voisines ont déjà commencé depuis 1968. 

Entre 1968 et 1973, c’est plus de 1 500 personnes qui seront victimes de ce déplacement de population. Si la plupart ont été débarquées sur l’île Maurice dans le quartier de Baie du tombeau, d’autres ont trouvé refuge aux Seychelles. 

Il aura fallu attendre 2019 pour voir pour la première fois une reconnaissance du préjudice subi par les chagossiens. Cette année-là, Maurice verra la Cour internationale de Justice reconnaître sa souveraineté ainsi que les méthodes illégales utilisées par le Royaume-Uni dans la partition de son territoire. L’accord trouvé en octobre 2024 est l’aboutissement de négociations démarrées deux ans plus tôt. 

Carte des Nations Unies qui reconnait depuis 2019 la souveraineté territoriale de Maurice sur l’archipel des Chagos.

Une lutte pour la reconnaissance et la réparation

Les reproches faits à l’accord sont multiples. Les Chagossiens craignent qu’il empêche tout retour à Diego Garcia et qu’il bénéficie uniquement aux ressortissants mauriciens, excluant ainsi les Chagossiens vivant ailleurs, notamment au Royaume-Uni et aux Seychelles. 

Bertrice Pompe déclare avec indignation : «  Pourquoi prétend-on que les Chagossiens et les Mauriciens sont un seul et même peuple? Le gouvernement mauricien ne cherche qu’à tirer profit de cet accord, comme lorsqu’ils nous ont vendus pour leur indépendance. » 

Un fonds fiduciaire sera mis en place, mais les Chagossiens dénoncent le manque de transparence sur son utilisation. «  Le gouvernement mauricien recevra de l’argent, mais aucune mention n’est faite d’une indemnité pour les Chagossiens déportés », souligne Bernadette Dugasse alors que beaucoup d’entre eux ont dû vivre dans des conditions précaires et n’ont jamais obtenu de réparation digne. 

Ces craintes rejoignent celles exprimées par Olivier Bancoult, Président du Groupe Réfugiés Chagos lors d’une rencontre avec Huguette Bello, Présidente de la Région Réunion Le 25 octobre 2024. A cette occasion, les deux ont rappelé que « les Chagossiens natifs de Diego Garcia et leurs héritiers doivent désormais se voir accorder le droit de vivre librement sur leur île » et proposé des axes de réflexions pour y arriver. 

Un enjeu géopolitique majeur

Si l’accord a été passé entre le Royaume-Uni et Maurice, celui-ci a été approuvé par les États-Unis, qui exploitent la base militaire stratégique de Diego Garcia. Donald Trump, nouvellement revenu au pouvoir, a confirmé qu’il « reconnaissait la solidité » de l’accord et que les États-Unis seraient «  enclins à l’accepter ». Ce soutien américain renforce la position de Maurice et du Royaume-Uni, qui ont inclus dans l’accord un renouvellement du bail de la base militaire américano-britannique.

Toutefois, ce volet militaire suscite des inquiétudes. L’implication des États-Unis pourrait limiter encore davantage les droits des Chagossiens à revendiquer un retour, la base de Diego Garcia étant stratégique pour la défense occidentale. 

« Les Chagos devraient rester avec ceux qui y sont nés », plaide Bertrice Pompe. «  Rien ne peut réparer ce qui nous est arrivé, mais au moins, si nous avions eu notre mot à dire, les choses seraient différentes. » La possibilité d’un retour sur l’île de Diego Garcia reste pour les deux plaignantes un enjeu majeur.

Une bataille judiciaire en cours

Les Chagossiens attendent toujours la réponse officielle du gouvernement britannique qui était prévue pour le 26 mars. En cas de rejet de leur demande, une nouvelle action en justice sera intentée. «  Je ne suis pas Mauricienne, pourquoi devrais-je mettre mon avenir entre leurs mains ? », interroge Bernadette Dugasse. 

Face à ce sentiment d’abandon, une partie de la communauté chagossienne se mobilise. Ils espèrent que leur voix sera enfin entendue et que leur droit à la terre de leurs ancêtres sera un jour reconnu. Pour Bertrice Pompe, «  on ne peut pas enlever l’île à ceux qui l’ont dans le cœur ».

Olivier Ceccaldi

  1. Dans les notes britanniques révélées lors des procès, ils parlent de « vendredi » pour parler des chagossiens faisant référence au livre « Vendredi et la vie sauvage » de Michel Tournier qui raconte l’histoire d’un naufragé sur une île déserte qui fera la rencontre d’un « sauvage » qu’il nommera Vendredi. ↩︎

Quel futur pour les Chagos : deux natives de Diego Garcia attaquent l’accord anglo-mauricien

Le 3 octobre 2024, un accord historique a été conclu entre le Royaume-Uni et Maurice, restituant à ce dernier la souveraineté sur l’archipel des Chagos. Cet accord met fin à plus d’un demi-siècle de contrôle britannique sur ce territoire stratégique de l’océan Indien, mais il suscite une vive opposition d’une partie des Chagossiens, déportés de leurs îles dans entre les années 1960 et 1970.

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