Personne exilée originiaire du Soudan sur un campement à Grande-Synthe, mars 2023.

Échange de migrants : quand les personnes exilées deviennent des marchandises

Un nouvel accord migratoire entre la France et le Royaume-Uni instaure un échange de personnes exilées. Une logique comptable qui soulève l’indignation, alors que les drames humains se multiplient sur les côtes du Nord.

Un nouveau plan de lutte contre les flux migratoires : un rapprochement franco-britannique

La semaine dernière, lors du 37ᵉ sommet franco-britannique, le président français s’est rendu à Londres pour y rencontrer le Roi et la Reine, mais aussi pour discuter d’un nouveau partenariat migratoire avec le Premier ministre britannique. L’accord annoncé marque un tournant dans la coopération entre les deux pays : en échange d’une personne arrivée de manière irrégulière sur le sol britannique, la France acceptera le transfert d’un demandeur d’asile ayant emprunté des voies dites « régulières ».

Ce système d’échange, inédit à cette échelle, s’inscrit dans un contexte de forte augmentation des traversées de la Manche. En six mois, près de 21 000 personnes ont atteint les côtes britanniques à bord de « small boats », ces embarcations de fortune devenues tristement célèbres.

Ce nouvel accord s’ajoute à une longue série de dispositifs : des accords du Touquet de 2003 à ceux de Sandhurst en 2018, le Royaume-Uni a déjà versé plus de 760 millions d’euros à la France pour financer le déploiement de forces de sécurité sur les côtes du Nord. Des financements supplémentaires sont attendus pour la période 2026-2029.

Une approche capitaliste d’une question humanitaire

L’annonce a suscité de vives réactions en France. Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, a dénoncé un accord « qui ne change rien » et critique une logique où la France devient le gardien de la frontière britannique, en échange d’un « chèque qui ne couvre qu’une partie de la facture ». Il pointe une politique migratoire à deux vitesses : « les Britanniques auront une immigration choisie, nous une immigration subie. »

L’association Utopia 56, active auprès des exilés sur le littoral, condamne quant à elle un accord qui traite les personnes « comme des paquets que l’on s’échange » dans une logique purement comptable. Elle évoque une marchandisation des êtres humains, dans la lignée de mesures prises par d’autres pays européens : en Italie, la délocalisation du traitement des demandes d’asile en Albanie a suscité de nombreuses critiques, tout comme la tentative britannique de renvoyer des demandeurs d’asile au Rwanda.

Un accord dénoncé au regard du droit international et européen, et qui sera bientôt examiné par la Commission européenne.

Ancien camp de la Linière, centre d'accueil pour personnes exilées soutenu par la mairie de Dunkerque, photo pris en mars 2023
Ancien camp de la Linière, centre d’accueil pour personnes exilées soutenu par la mairie de Dunkerque, photo pris en mars 2023. © Olivier Ceccaldi
Evacuation du campement de personnes exilées de Grande-Synthe, mars 2023.
Evacuation du campement de personnes exilées de Grande-Synthe, mars 2023. © Olivier Ceccaldi
Deux hommes retournent à leur tente sur le campement de personnes exilées de Grande-Synthe.
Deux hommes retournent à leur tente sur le campement de personnes exilées de Grande-Synthe. © Olivier Ceccaldi

Un durcissement des contrôles aux conséquences humaines dramatiques

Pour les partisans de l’accord, comme la ministre britannique de l’Intérieur Yvette Cooper, ce dispositif vise à démanteler le modèle économique des passeurs. Le président français espère également un effet dissuasif : les migrants « paieront pour rien », puisque les personnes refoulées vers la France seraient interdites de séjour à vie au Royaume-Uni.

Mais sur le terrain, les effets de cette politique sécuritaire sont très loin d’être ceux escomptés. Depuis les années 2000, les renforcements successifs des contrôles n’ont pas réduit les traversées. Au contraire, ils ont accru la dépendance des personnes exilées aux réseaux de passeurs. Le maire de Dunkerque, Patrice Vergriete, voit dans l’accord « un premier pas vers une voie légale », tout en reconnaissant son inefficacité : « Les migrants refoulés reviendront dans les campements. »

Jointe par téléphone, Charlotte Kwantes, responsable communication et plaidoyer d’Utopia 56 reconnait tout de même que la mise en place de voies légales est une bonne chose même si elle craint une inefficacité de l’accord car celui-ci parle de 50 personnes par semaines alors que sur le littoral c’est des milliers de personnes qui vivent sur les campements et cherchent à partir vers la Grande-Bretagne. 

Elle met en garde aussi sur le risque de voir une politique répressive de dissuasion être renforcée. « Il n’y aura pas assez de places pour tout le monde donc les personnes sur le littoral vont toujours avoir recours aux passeurs et le risque c’est de voir une répression beaucoup plus forte. » 

En attendant de voir les effets de cet accord, les drames continuent. Dans la nuit du 14 au 15 juillet, un jeune Soudanais de 25 ans est mort en chutant d’un camion près de Calais. Il s’agit de la 25ᵉ victime de l’année. Depuis 2018, au moins 147 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre le Royaume-Uni, selon l’Observatoire des migrations. L’année 2024 a été particulièrement meurtrière avec 73 morts en quelques mois seulement.

Campement de personnes exilées dans les environs de Grande-Synthe.
Campement de personnes exilées dans les environs de Grande-Synthe, mars 2023. © Olivier Ceccaldi
Personne exilée originiaire du Soudan sur un campement à Grande-Synthe, mars 2023.
Personne exilée originiaire du Soudan sur un campement à Grande-Synthe, mars 2023. © Olivier Ceccaldi
Evacuation du campement de personnes exilées de Grande-Synthe, mars 2023.
Evacuation du campement de personnes exilées de Grande-Synthe, mars 2023. © Olivier Ceccaldi

Le cas Jumaa al Hassan : illustration d’un système mortifère

Parmi ces morts, certaines démontrent des modes opératoires mortels. C’est le cas de Jumaa al Hassan, un jeune homme de 27 ans mort en mars 2024. Une enquête du site d’investigation Disclose révèle que, dans la nuit du 2 au 3 mars, les forces de l’ordre françaises sont intervenues pour empêcher le départ d’une embarcation. Des gaz lacrymogènes auraient été utilisés à bout portant, provoquant la panique.

Aveuglé, Jumaa aurait chuté à l’eau et se serait noyé sous les yeux de ses camarades et des policiers. Malgré les appels à l’aide, les forces de l’ordre n’auraient pas réagi. L’association Utopia 56 a déposé une plainte pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. Le parquet de Dunkerque a ouvert une enquête préliminaire, selon l’AFP.

Loin de la frontière franco-britannique, la réalité reste la même avec la mort de deux personnes, le 15 juillet,  alors que le bateau sur lequel elles tentaient de rejoindre Mayotte depuis Anjouan a été percuté par une vedette de la police suite à un refus d’obtempérer selon les autorités. Si une enquête a été ouverte par le procureur de la République, le préfet de Mayotte préfère pointer du doigt les passeurs plutôt que reconnaitre une quelconque responsabilité des agents de la police nationale. « Ce drame rappelle les risques de l’immigration clandestine, alimentée par les passeurs qui mettent en danger la vie d’hommes, de femmes et d’enfants. »

Vers une nouvelle approche des migrations dans le débat public ?

Ce nouvel accord et les drames humains qui en découlent interrogent profondément notre rapport aux migrations. Entre logique comptable, externalisation des responsabilités et surenchère sécuritaire, l’Europe et le Royaume-Uni semblent enfermés dans une approche qui échoue à la fois humainement et politiquement.

Mais les mobilisations citoyennes, les dénonciations d’associations comme Utopia 56 et les enquêtes journalistiques permettent de maintenir le sujet dans l’espace public. La question reste entière : combien de morts faudra-t-il encore pour qu’une véritable politique d’accueil, humaine et concertée, voie enfin le jour ?

Olivier Ceccaldi

693 vues

A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Aujourd'hui journaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société.

Ajouter un commentaire

⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.

Articles suggérés

Parallèle Sud Bêta 1

GRATUIT
VOIR