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Roulman Malèr : l’art de décrypter pour se libérer, une leçon magistrale de résilience kréol

Il y a plusieurs façons de regarder nos traumatismes, nos blessures, qu’ils soient intimes ou historiques. Dans Roulman Malèr, de Kafmaron en duo avec Jahlia, l’introspection n’est pas un repli sur soi : c’est une arme de libération massive. 

La première étape de cheminement est celle de la dénonciation. Elle permet de verbaliser, d’identifier des causes, des coupables, et ainsi de dénouer des responsabilités. Elle permet surtout de mettre en lumière des victimes. C’est bien le point déterminant. Cependant, il existe alors un risque de s’enfermer, parfois inconsciemment, dans une impasse accusatoire stérile. Car une question mal posée peut insidieusement se muer en poison pour la cause qu’on pensait défendre.

La seconde étape est encore plus exigeante : c’est une déconstruction. Kafmaron et Jahlia empruntent cette voie ensemble. Il s’agit d’analyser nos maux, à les comprendre pour les affronter, avec l’espoir et dans le but de guérir. Identifier nos démons, oui, mais pas pour en faire des boucs émissaires ou des compagnons de route, réellement pour les combattre. C’est ce chemin lumineux que trace Roulman Malèr. 

Dans la création, la guérison : sortir du blues.

Face à la violence subie, la tentation est grande de rester figé dans la complainte, dans le blues, jiss pou di ke nou lé maléré. Mais le morceau prend le contre-pied de cette posture. La violence est nommée sans détour dès les premiers vers, « Boug la i défoul, tap dési mon po », mais très vite, le texte refuse de s’arrêter à la lamentation.  La voix de Jahlia devient une véritable figure de résistance. Le corps est touché, incapable de se défendre, mais l’esprit, lui, refuse de céder.

Dans une métaphore culinaire, même l’écrasement du kalou, le plus brutal des chocs, ne reste pas une fatalité insurmontable. Il devient transmutation : « Pil amwin an laï dann pilon – Kinm ma rolèv lo gou ». Et même « lalkol dann san mon péi » peut tourner « an sivé, an kari ». La résilience réunionnaise dans toute sa splendeur. Le parallèle esthétique devient une méthode de survie, un processus alchimique.

Bourreau et victime : le courage d’un dialogue lucide

L’immense force de l’œuvre est de convoquer, dans un même espace, le bourreau ET la victime, qui font chacun face à leurs travers, avec lucidité. Loin des récits manichéens, le texte donne la parole aux deux protagonistes.

Cette confrontation est essentielle : chacun prend sa part de responsabilité, en conscience.  La victime nomme son enfermement et son silence : « Mon lang na lo zo ». Une parole entravée, lourde, qui dit l’impossibilité de crier : « Akoz lasasin mi kri pa ». L’homme quant à lui, ne tente pas de fuir. Il ne se cherche pas d’excuses, il se regarde dans le miroir brisé de l’addiction, comme un spectateur conscient de son autodestruction : « La maladi lo ronm ». Sa lucidité va plus loin. En évoquant crûment le rapport au corps de l’autre « Mi ravaz son basin », il ne cache pas la brutalité sexuelle qui accompagne trop souvent l’ivresse.

En nommant l’alcoolisme comme poison familial et sociétal, il fait un pas dans la direction du repentir, en portant un premier coup au cercle infernal. Cette lucidité est un premier pas vers la guérison : reconnaître que chacun est pris dans un système, dont seuls les acteurs peuvent briser la mécanique.

Un parallèle avec l’histoire collective 

La chanson résonne bien au-delà des murs de la kaz. En évoquant l’esclave « Dawar zesklav mon désandans », puis le colon, « Dawar kolon mon désandans », le texte ouvre un autre niveau de lecture. Il dresse un parallèle saisissant avec notre histoire collective, avec les deux facettes d’une violence transgénérationnelle, « Saminm dosou lo kou mi dans », « Saminm ryink par lo kou mi pans ».  Ces mots suffisent à montrer la résonance entre l’intime et le collectif. Ils suggèrent une violence transmise, intériorisée, et reproduite de façon presque involontaire.

Oui, il nous faut regarder cette histoire en face. Mais combien de temps passerons-nous encore à identifier les torts, à pointer les tares de notre héritage colonial, si ce n’est pour en guérir ? Roulman Malèr suggère non seulement qu’il est temps, mais surtout que nous pouvons dépasser ce stade. L’introspection n’est plus une voie sans issue, c’est un chemin de guérison. Il ne s’agit plus aujourd’hui de savoir qui a commencé le cercle vicieux, mais de décider comment on va l’arrêter, avec une touche d’espoir : « sa roulman malèr, na déroulé ». 

« Na déroulé » : nou tyinbo, nou larg’ pa 

Dans ce paysage pourtant désolé, on retient surtout l’espoir, l’issue, la lumière. C’est tout le sens de la fin magistrale du morceau. Alors que le refrain martelait un aveu d’impuissance individuelle « mi giny pa », la fin du morceau nous élève vers une toute-puissance collective. Après un interlude instrumental, la phrase revient, répétée, scandée : « Wo di sa roulman malèr na déroulé… ». La formule a le pouvoir d’un mantra, d’une incantation, d’une prophétie. Le je qui échouait laisse place au nous, qui réussira. Elle sonne comme une certitude, une victoire à venir. Le nœud sera bientôt défait. Voilà, Kafmaron ne se contente pas de décrire le piège : il nous montre où puiser l’énergie nécessaire pour en trouver la sortie : dans le dialogue, dans le collectif.

Et dans le cas précis des violences faites aux femmes, cette porte de sortie existe, physiquement. Le dispositif de soins du CHOR et de la Maison des femmes (la Kaz Gaby) incarnent concrètement cette possibilité pour celles et ceux qui décideraient, à leur tour, de déroul zot roulman malèr, de casser le cercle vicieux qui leemprisonne.

Un texte engagé, pas enragé

En refusant la facilité de l’accusation pour privilégier une lucidité courageuse, Roulman Malèr nous offre une leçon du plus noble des militantismes. Celui qui élève, sans diviser, sans monter les uns contre les autres. Celui qui nous dit : regardons le mal en face, ensemble, c’est la première étape pour s’en sortir. Soyons confiants, gardons espoir, cette issue existe. Les œuvres artistiques permettent ce pas de côté : elles mettent des mots sur les maux, non pour nous y enchaîner, mais pour permettre d’agir dessus. Roulman Malèr est de celles-là. Une vraie leçon de maturité pour notre société, un titre qui a, osons le dire, tous les ingrédients d’un chef-d’œuvre.

Association Wikipéi ( contributeur extérieur )

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A propos de l'auteur

Association Wikipéi

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