La première partie de l’histoire de La Réunion publiée le mois dernier sur Parallèle Sud raconte le début du peuplement de l’île de 1663 à 1704.
Cette tranche d’histoire a montré le peu d’intérêt de la Compagnie des Indes pour le développement de l’île. La pauvreté y est très grande et les accès maritimes restent difficiles. À un moment donné il a même été envisagé de la vendre au Portugal. L’île est donc quasiment abandonnée.
En 1708, un inspecteur de la Compagnie des Indes, dont le nom est Hébert, veut relever le défi de la pauvreté et va redonner un souffle à l’île Bourbon. Il y introduit de nouveaux colons et surtout de nouvelles cultures. À partir de maintenant, décide-t-il, on y plantera du riz, du blé, du maïs, du tabac en priorité pour satisfaire les besoins des habitants. On y trouvera aussi une culture de la canne à sucre mais en quantité limitée dont la production est réservée à la distillation pour fournir une boisson, ancêtre du rhum : le fangourin.
Malgré cela la colonie semble se refermer sur elle-même car peu de vaisseaux viennent s’y ravitailler ce qui fait que peu de produits arrivent ou sortent de l’île. Comme il n’y a pas beaucoup d’esclaves encore à cette époque, toute la famille est contrainte de travailler et les esclaves présents ne montrent pas un intérêt particulier à faire des efforts !
En 1709, 113 propriétaires d’esclaves déclarent posséder 384 esclaves soit une moyenne de 3,3 esclaves par propriétaire (11 colons n’ont pas d’esclaves et 44 ne déclarent rien). Dans cette période de misère mais d’autosuffisance alimentaire, il est établi que le critère d’aisance est de posséder au moins 5 esclaves. Sur les 116 colons de l’époque seul 32 possèdent 5 esclaves ou davantage.
La Compagnie des Indes ne fait pas preuve d’empressement pour développer l’île qui est très pauvre. Les habitants vivent dans une sorte de confinement et la nostalgie due à l’insularité et au manque de possibilité de sortir de l’île est fortement présente. Ceux qui sont venus n’ont pratiquement aucune chance de retourner en France. De plus, les cyclones viennent régulièrement détruire les cultures et les cases…
La population, du fait du quasi abandon par la Compagnie des Indes et du désintérêt du gouvernement central, s’accroit très lentement. Elle compte 269 habitants en 1686, 488 en 1697 et 894 en 1709.
L’ère du café durant le XVIIIème siècle
La France découvre le café au début du 18ème siècle. Malgré une consommation réservée aux classes supérieures, la consommation de café va connaître une accélération. Au début, l’essentiel de l’importation provient de l’Inde. Mais, en 1711, un noir, au cours d’une randonnée, découvre à La Réunion une variété de café : le fameux Bourbon Pointu.
Au vu de l’expansion que prend la consommation de café, un mémoire est adressé par la Compagnie des Indes au gouverneur de l’île, Parat, le 17 février 1711 et l’île Bourbon est reconnue capable pour s’adonner à cette culture. (Histoire d’une renommée. Prosper Eve page 27).
L’île se réveille ! La consommation de café explose en Europe, alimentée en partie par la France. La France coloniale ne peut pas passer à côté de cette opportunité de développer l’île Bourbon pour ce besoin économique. On y plante le café moka ce qui permettra à l’île de sortir de son abandon pour devenir un territoire qui rapportera beaucoup à son colonisateur.
C’est un véritable basculement économique qui se produit
Bourbon va sortir de l’économie de subsistance pour passer à une colonie d’exportation d’un produit bourbonnais : le café.
La production de café exige de nombreuses opérations : défrichage, plantation, cueillette, séchage, triage, fabrication de sacs, transport…
La main d’œuvre locale est loin d’être suffisante. Alors on fait appel en masse aux esclaves.

À partir de cette période, le nombre d’esclaves va augmenter considérablement. Par manque de données fiables, la démographie de l’île de l’époque ne peut être établie avec exactitude, cependant, les historiens ont pu établir des ordres de grandeur et s’y accorder.
Arrêtons-nous un instant sur cette époque de l’esclavage au 18e siècle.
On considère que l’esclavage à Bourbon a existé dès le début de son peuplement. Mais dans ses débuts, ces esclaves arrivaient de manière parcimonieuse. Les pirates, les flibustiers … en achetaient et en revendaient quelques-uns à La Réunion. Le premier arrivage d’esclaves, ce sont les 15 prisonniers indiens dont le premier vendu est un jeune esclave de 12 ans venant de l’Inde et ayant appartenu au père Dominique.
A partir des années 1711, la culture du café va pouvoir s’intensifier grâce à la déportation d’esclaves d’Afrique et de l’île de Madagascar vers La Réunion.
Madagascar va constituer une énorme réserve car des conflits internes aux tribus débouchent sur la capture de prisonniers qui sont ensuite vendus comme esclaves. La proximité de l’île fait que le transport sera effectué par des « vaisseaux de côte » bien adaptés pour ce genre de trafic. Les conditions de ce trafic sont effroyables d’autant que ces bateaux ne transportaient pas seulement des esclaves mais aussi d’autres produits : riz, bœufs, tissu …
Les malgaches, libres dans leur île, pratiquant le culte des ancêtres se retrouvent prisonniers puis esclaves à Bourbon où ils ne pourront plus exercer leur culte, d’autant que la religion catholique est imposée à l’esclave.
Beaucoup d’entre eux vont partir « marrons » et constituer de véritables royaumes dans les hauts de l’île. Ces esclaves marrons en fuite donneront ensuite leurs noms à des lieux comme Anchain, Dimitile, Cilaos…
Les maîtres vont alors embaucher des chasseurs d’esclaves dont le célèbre et impitoyable Mussard.
Les esclaves ne viennent pas seulement de Madagascar. Ils proviennent également d’Afrique de l’Est et le nombre d’esclaves augmente énormément notamment avec le gouverneur Mahé de La Bourdonnais.
Le roi Louis XV fera appliquer le Code Noir, en l’adaptant aux Mascareignes. Ce Code noir de 1723 prévoit dans son article 1 que les esclaves seront « instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine et baptisés. ». Dans un autre article les esclaves sont considérés comme « bien meubles ». Ils ne possèdent rien et ce sont des marchandises.
Comme dans tous les lieux où des esclaves ont été déportés, à Bourbon également des relations s’établissent entre eux venant de différents pays et porteurs d’une multiplicité de langues se rajoutant au français parlé par les colons. Cette situation oblige les esclaves à inventer une nouvelle langue qui leur soit commune : le créole. Cette langue est issue d’une souffrance partagée.
A l’avènement de Louis XV va commencer ce qu’on appelle le « siècle des Lumières.»
Le « siècle des Lumières »
« Le siècle des Lumières est un mouvement philosophique, littéraire et culturel bourgeois que connaît l’Europe au XVIIIe siècle (de 1715 à 1789) et qui se propose de promouvoir le rationalisme, l’individualisme et le libéralisme, contre l’obscurantisme et la superstition de l’Église catholique et contre l’arbitraire de la royauté et de la noblesse, avec pour modèle la philosophie empirique, l’économie libérale et la monarchie constitutionnelleanglaise ».(Wikipédia)
Cette période intellectuelle et culturelle, extrêmement importante est en totale rupture avec la période précédente. Il s’y exprime une volonté de repenser le monde à la lumière de la Raison et du Savoir. Ce mouvement littéraire, philosophique et artistique, veut mettre les connaissances à la portée de tous et combattre l’obscurantisme et l’ignorance.
L’abolition de l’esclavage va alors faire partie des principales revendications de ces philosophes des Lumières : Rousseau et son « contrat social », Voltaire dans Candide, Diderot, Nicolas de Condorcet (réflexion sur l’esclavage des noirs en 1781) et bien d’autres.
L’abbé Grégoire, figure emblématique de la Révolution française se prononce contre l’esclavage. Brissot, député constituant, crée la Société des Amis des Noirs en 1788.
Certains esclaves, à partir de 1750 notamment, auront la chance d’être affranchis. Mais seulement quelques centaines ce qui représente une très faible minorité.
A l’île Bourbon on notera que deux poètes : Evariste de Parny et Jean Antoine Bertin vont échanger une correspondance très importante qui montre le développement d’un esprit critique sur l’esclavage y compris par certains esclavagistes. De Parny va exprimer dans sa lettre à Bertin une sensibilité humaniste, une distance critique vis-à-vis du système esclavagiste : « nous possédons des esclaves, ils cultivent nos champs et nous appelons cela prospérité. Mais quel nom donne cette félicité bâtie sur leurs larmes ? Je vois chaque jour ces malheureux accablés de travaux et je me demande si nous avons le droit d’être heureux à ce prix ». L‘image des « larmes » humanise les esclaves : ils ne sont plus des objets, des « biens meubles » mais des êtres humains.

Les affranchis
Selon Vaxelaire, « L’affranchissement d’un esclave était : récompense, geste humanitaire, la liberté était aussi une « carotte » qui « calmait les noirs »…
Rajoutons que l’affranchissement encourageait sans doute également la volonté de tous les esclaves de reconquérir leur liberté.
Signalons le cas exceptionnel de l’esclave Jean-Baptiste Lislet-Geoffroy affranchi en 1755 qui deviendra un éminent savant : cartographe, ingénieur géographe, météorologue, botaniste, astronome, physicien, géologue et entre, à 31 ans, à l’Académie des Sciences, devenant le premier homme issu d’une colonie à accéder à ce titre.
Cet exemple de Lislet Geoffroy montre à quel point d’immenses potentialités de développement ont été empêchées pour des millions d’esclaves dans toutes les colonies…
Proclamation de la première abolition de l’esclavage en 1794 en France
Et c’est ainsi que la Révolution française adopte le 26 août 1789 la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui dans son article 1er affirme : « les hommes naissent libres et égaux en droit ». Cet article est en total contradiction avec le maintien de l’esclavage.
Les débats vont ensuite être houleux dans l’assemblée entre abolitionnistes et non abolitionnistes, mais le soulèvement des esclaves à Saint-Domingue en 1791 et 1792 pèsera sur la décision de la Convention Nationale de proclamer le 4 février 1794 la première abolition de l’esclavage.
Nous voyons dans ce chapitre de notre histoire que l’esclavage de masse du 18ème siècle, par l’exploitation de la force de travail gratuite de millions d’hommes et de femmes à l’échelle planétaire permet (à quel prix humain !) le développement d’une nouvelle économie mondialisée (d’un continent à l’autre) permettant l’accumulation de capitaux, socle de l’accumulation primitive des fortunes, permettant l’avènement du capitalisme.
Nous verrons dans le prochain article comment la première abolition de 1794 a été perçue à La Réunion mais nous pouvons d’ores et déjà annoncer, comme sans doute chacun le sait déjà, que l’application ne s’est pas faite à cette date, notamment à cause de l’opposition des riches colons.
Nous y reviendrons dans le prochain article « de 1794 à 1848. »
Jean Max Hoarau (Contribution extérieure)
Illustration mise en avant : Convoi d’esclaves. In « Aventures de six français aux colonies. Bonnefont, Gaston. 1890 ». Musée historique de Villèle
Pour approfondir :
- 1 Histoire de la Réunion : « De la colonie à la région » par Yvan Combeau, Prosper Eve, Sudel Fuma et Edmond Maestri. Edition SEDES
- 2 Daniel Vaxelaire : « L’histoire de La Réunion des origines à 1848 » Ed. Orphie
- 3 Prosper Eve : « Histoire d’une renommée ». Ed.CRESOI
- 4 Yvan Combeau : « Histoire de La Réunion » (édition Que sais-je ?)
- 5 Gilles Gérard : « Famille Mariy ou la famille esclave à Bourbon » Ed. L’Harmattan
- 6- Gabriel Gérard : « Histoire de La Réunion. Au fil du temps » Ed. Azalées.


⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.