À Cilaos, Éliard a converti son exploitation de permaculture à l’agriculture biologique depuis quelques années. Alors que la sécheresse bat des records sur l’île, il espère montrer une autre façon de cultiver, moins gourmande en eau et moins chimique.
L’hiver 2026 à La Réunion s’annonce déjà comme le deuxième hiver le plus chaud et sec jamais enregistré sur l’île. Avec des chutes pluviométriques largement insuffisantes, la question de nos cultures et de nos modes de production s’impose.
Sortir du modèle traditionnel
À Cilaos, l’état de vigilance sécheresse est déclenché depuis le 12 mai. Des perturbations dans la distribution de l’eau agricole et de l’eau potable restent possibles à tout moment. Alors que certains producteurs repoussent ou annulent la plantation de leurs lentilles, Éliard préfère miser sur une culture en planche, c’est-à-dire en petites parcelles, où chaque espèce se nourrit de celle qui l’a précédée. Il explique : « Je cultive la lentille et le curcuma sur une même planche. La lentille capte l’azote. Je laisse sa racine dans le sol et ça le nourrit ».
Cette production est rentable pour lui qui transforme sur place, dans son gîte avec l’aide de sa femme. « L’année dernière, j’ai fait du curcuma : 30 kg sur une parcelle de 15 m2. Cette année, j’en ai produit 75 kg. S’il manque de l’eau pour la lentille et que je n’en produis pas, je survivrai sans ».
Accueillir la biodiversité
« Je plante de plus en plus d’arbres pour faire de l’ombre et créer de la biodiversité. Je ne fais pas fuir la biodiversité, je l’attire », débute Éliard, au milieu de son jardin de Permélia (contraction de « permaculture » et de son prénom). Sur son exploitation de 4 500 m², salade, poire de terre, tomate arbuste, lentille, curcuma, chia, gingembre, mangue et bien d’autres fruits et légumes s’entremêlent.
Pour lui, c’est sûr, rien ne se perd, tout se transforme. « Il n’y a pas de mauvaise plante. Tout ce que mes voisins ne veulent pas, moi j’en veux ! » plaisante-t-il. Éliard est un grand adepte du paillage. Cette technique consiste à récupérer des végétaux, comme la pousse du chia ou bien les feuilles de la lentille, les broyer puis les disposer aux pieds des plantations afin de protéger le sol de la chaleur du soleil. « Puisque mon terrain n’est pas à nu, l’eau s’évapore moins et je n’ai pas besoin d’arroser beaucoup », explique le paysan avant de poursuivre : « Si demain, l’eau est coupée pendant trois jours, mes plants auront un peu chaud, mais ils tiendront. »
« Il faut repenser nos pratiques agricoles »
« Certains agriculteurs foutent le feu aux feuilles de lentilles alors que c’est un excellent paillage ! » se désole Éliard. Chaque jour, il remarque des terrains à nu, arrosés en pleine journée. « Le système d’aspersion, c’est 50 % de perte d’eau », ajoute-t-il. « Il faut mettre en place un système de récupération de paille et de lentille. C’est idiot de foutre le feu à quelque chose qui nourrit le sol. Un sol brûlé, c’est bon sur le moment, mais pas sur le temps long. Un sol, ça se travaille, renchérit-il.
Il explique vouloir récupérer les résidus de ses voisins, en vain. « Pour eux, ça serait comme me donner de l’argent. Ils préfèrent brûler ». Il garde tout de même espoir de les influencer à adopter des pratiques plus douces, en utilisant moins de produits chimiques.
« C’est difficile de changer de modèle quand on a connu que ça », admet-il. « Mais ça bouge ! Sa famille essaie de moins passer la débroussailleuse, de mettre moins de désherbant. Et puis ils ont commencé à se protéger, depuis deux ans. De mettre une combinaison et un masque quand ils pulvérisent les pesticides », ajoute-t-il en désignant un ami de son fils, venu lui passer le bonjour. « Il ne faut pas forcément changer nos cultures, mais repenser nos pratiques agricoles ».
Une urgence climatique et géopolitique
Pour Éliard, il faut agir maintenant. Face à l’urgence climatique et à la situation géopolitique à l’international, nous sommes au pied du mur. « De grosses entreprises revendent leurs parts dans la canne à sucre parce que l’eau va manquer. On va droit dans le mur avec l’agriculture traditionnelle », alarme-t-il. Il avoue à demi-mots : « Le prix des pesticides explose, c’est peut-être tant mieux… » Il espère par ici que les agriculteurs changeront leurs pratiques ou limiteront l’usage des pesticides.
« À La Réunion, 80 % de ce qu’on mange est importé. Les semences, les engrais chimiques… Tout est importé », remarque-t-il. « Si la guerre du Golfe continue, tout va augmenter. C’est le moment de changer et il faut se concerter ». Éliard déborde d’idée : « Par exemple, pendant les 5 ans de transition qui sont difficiles, on pourrait subventionner les agriculteurs qui changent de modèles ».
Trouver la relève ? « Peut-être en donnant une autre image de l’agriculture »
Si le paysan est si convaincu, c’est parce qu’aujourd’hui, son exploitation est rentable. « Je n’ai pas des tonnes de récolte, mais j’en ai toute l’année », précise-t-il. C’est en partie grâce à son gîte, au sein duquel il vend et transforme les produits qu’il cultive.
Pour lui, il faut avant tout convaincre la jeunesse. « Tous ces jeunes, ils sont nés dans la lentille. Ils ont passé leur enfance dans les champs à crier contre les oiseaux », explique-t-il en désignant un terrain en contrebas. « Pour trouver de la relève, il faut peut-être donner une autre image de l’agriculture », propose-t-il ; « C’est un boulot qui est hyper physique. Mais avec des terrains à taille humaine, je peux me prendre des jours off, comme aujourd’hui ».
« Ici, on me prend pour un fou. Certains ne me disent plus bonjour », murmure Éliard. « Ça les dérange de voir qu’on peut faire autrement. » Mais il a bon espoir, l’ami de son fils est resté écouter son discours. « Peut-être qu’il en prendra de la graine ».
Ambre Padiolleau




⚠︎ Cet espace d'échange mis à disposition de nos lectrices et lecteurs ne reflète pas l'avis du média mais ceux des commentateurs. Les commentaires doivent être respectueux des individus et de la loi. Tout commentaire ne respectant pas ceux-ci ne sera pas publié. Consultez nos conditions générales d'utilisation. Vous souhaitez signaler un commentaire abusif, cliquez ici.