ÉPISODE 3
Dans ce troisième et dernier épisode consacré à Laurent Pantaléon, il est temps de revenir sur l’image de réalisateur politique qui lui colle à la peau. Ce personnage « pince sans rire », qui pousse parfois la blague jusqu’à son paroxysme pour dénoncer certaines situations, dérange-t-il le monde du cinéma réunionnais ?
Un cinéma qui fait peur ?
En juin 2024, le Conseil de la culture, de l’éducation et de l’environnement (CCEE) publie un rapport intitulé Paysage de la création cinématographique de La Réunion. L’ambition du document est de dresser un état des lieux du secteur et de proposer plusieurs pistes de réflexion pour son développement. À la page 73, sous l’intertitre « documentaire politique », le rapport évoque le documenteur Mada ou l’Histoire du premier Homme de Laurent Pantaléon, qui aurait servi de « support à ses revendications identitaires ».
Le paragraphe suivant interpelle davantage. On peut y lire que « dans le régime bolchevik, le film devient rapidement un outil de propagande, reconnu comme un média de masse permettant d’atteindre une plus grande partie de la population ». À la lecture de cette référence, le rapprochement laisse perplexe. Le cinéma de Laurent Pantaléon, produit en marge des circuits dominants et diffusé dans des réseaux indépendants, représente-t-il réellement une menace ? Un court métrage comme Mada est-il susceptible de faire vaciller un quelconque ordre établi ?
Le principal intéressé préfère en rire. « Je suis un emmerdeur, un pince-sans-rire qui dérange. Mon cinéma, je n’ai pas de problème à ce qu’on le qualifie de politique. Mais de là à ce qu’il fasse peur et qu’on me mette des bâtons dans les roues, c’est incompréhensible », confie-t-il. Car si le réalisateur assume pleinement la dimension politique de ses films, il refuse que celle-ci puisse servir de motif implicite à sa mise à l’écart. « Même si je suis pour l’indépendance, pourquoi on me refuse mon dossier ? Je revendique ma position dans le monde, ma position à La Réunion, mais je donne simplement de quoi réfléchir aux spectateurs. Ni plus ni moins. »
« Je ne suis pas afrodescendant, je suis africain »
La formule est provocatrice, mais elle résume assez bien la vision du monde de Laurent Pantaléon. Pour lui, La Réunion appartient avant tout à un espace africain et indianocéanique dont les références restent trop souvent invisibilisées par les institutions françaises. Cette conviction irrigue son travail artistique autant que ses prises de parole publiques.
Le regard porté sur le cinéma africain constitue d’ailleurs l’un de ses principaux sujets de critique. « Le Fespaco, c’est le plus grand festival de cinéma d’Afrique. Il existe depuis 1969 et pourtant il n’est pas considéré par les institutions françaises comme un festival de première catégorie », regrette-t-il. Habitué de plusieurs manifestations africaines, le réalisateur estime que les critères de reconnaissance continuent d’être définis selon une hiérarchie culturelle largement eurocentrée. Selon lui, des festivals majeurs comme le Fespaco ou les Journées cinématographiques de Carthage demeurent sous-évalués alors même qu’ils occupent une place centrale dans l’histoire du cinéma africain et mondial.
Des règles pensées depuis Paris
Cette critique rejoint une réflexion plus large sur la manière dont les politiques publiques appréhendent le cinéma réunionnais. Laurent Pantaléon évoque notamment les difficultés rencontrées lorsqu’il dépose des dossiers rédigés en créole. Une remarque qu’il juge paradoxale dans un territoire où les institutions revendiquent régulièrement la valorisation du bilinguisme.
Il pointe également des dispositifs de financement qui, selon lui, continuent de privilégier des logiques hexagonales. L’obligation de s’appuyer sur des sociétés de production reconnues, souvent installées en métropole, la faible prise en compte des réseaux ultramarins ou encore les difficultés rencontrées par des structures réunionnaises indépendantes alimentent son sentiment d’être confronté à un système pensé avant tout depuis Paris.
« Je sais quel territoire j’habite », répète-t-il. Une phrase qui revient comme un refrain lorsqu’il évoque son rapport aux institutions. Pour lui, la question n’est pas seulement économique. Elle est aussi culturelle et symbolique : comment développer un cinéma réunionnais autonome si les critères de légitimité restent majoritairement définis ailleurs ?
Qui décide de ce qui est politique ?
Dès lors, la question dépasse largement le seul cas de Laurent Pantaléon. Son cinéma est souvent qualifié de politique. Mais lui retourne l’argument : si ses films le sont, les mécanismes qui favorisent certaines œuvres et en marginalisent d’autres le sont également.
Lorsqu’il raconte ses difficultés à obtenir certains financements ou à faire reconnaître son travail, le réalisateur y voit moins une question artistique qu’un refus de certaines prises de position. Son regard sur l’histoire coloniale, son attachement à l’espace africain et indianocéanique — « Je ne suis pas afrodescendant, je suis africain » — ou encore son engagement en faveur de l’indépendance de La Réunion participeraient, selon lui, à cette forme de mise à distance.
Derrière le cas Pantaléon se dessine ainsi une interrogation plus large : quelle place les institutions culturelles sont-elles prêtes à accorder à la critique lorsqu’elle émane d’artistes locaux ? À quel moment un cinéma cesse-t-il d’être considéré comme une proposition artistique pour devenir un objet dérangeant ? Le parcours du réalisateur pose finalement une question simple : la liberté de création inclut-elle aussi la liberté de contester les récits dominants ?
Olivier Ceccaldi


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