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À celles et ceux qui ont fait de la solidarité leur métier

EDITO

Lorsque l’on discute avec Cyril Poignard, il faut s’attendre à ce que la conversation soit interrompue, ici et là. Une adolescente qui l’appelle pour savoir à quelle heure il faut qu’elle passe à la MDA (la Maison des Associations ) pour voir l’équipe de Kpab6T, une mère de famille qui demande de l’aide pour remplir sa fiche d’impôt, ou encore le gendarme de la police de proximité de Bras-Fusil qui passe dire bonjour.

Ces interactions sont le cœur du métier de Cyril. Il est chargé de projet parentalité, jeunesse et développement durable au sein de l’association Kpab6T de Bras-Fusil. Derrière ces intitulés, ce qu’il fait, au quotidien, c’est créer du lien dans le quartier. Les visages de l’association sont désormais connus à Bras-Fusil. Il y a Martine, présidente bénévole, Priscilla, responsable du volet femmes, entrepreneuriat et insertion professionnelle, et Éloïse, assistante manager. Simon et Nathan sont stagiaires et travaillent sur des thématiques d’écologie rurale et de confort urbain.

L’équipe de Kpab6T, devant la Maison des Associations de Bras-Fusil

Cette équipe, nous l’avons rencontrée dans le cadre d’un projet commun. Plusieurs matinées à les suivre sur les actions, à assister à des ateliers, à discuter ensemble sur les pauses du midi. Et c’est frappant. Ce qui les lie, c’est la solidarité. Cette évidence pour leur métier : venir en aide, accompagner des publics en difficulté. Alors, ça m’a questionnée.

Lorsque la solidarité s’incarne

Quelle place a la solidarité dans nos vies ? Au fond, est-ce qu’on n’a pas tous, en nous, cette valeur profonde ? Pour nos proches, les personnes que l’on aime, qui nous entourent, oui. Ou du moins dans la plupart des cas. Mais pour des personnes que l’on ne connaît pas, dont on ne sait rien de l’histoire, de la personnalité, des valeurs, des habitudes, est-ce si évident de tendre la main ? De venir en aide ?

Pour cette équipe, la réponse est trouvée : ils ont décidé d’en faire leur métier. Cyril m’explique que, chez lui, c’est là depuis petit. « J’ai des souvenirs de ces grands mouvements d’artistes pour l’Éthiopie, pour les gens qui mouraient de faim. Ils étaient à l’autre bout du monde, mais moi, ça me touchait. Et puis après, j’ai eu un correspondant en Bosnie pendant la guerre. J’envoyais des affaires, des colis alimentaires, parce que c’était un garçon de mon âge, enfaite. »

À celles et ceux qui ont décidé de dédier leur temps et leur énergie à prendre soin des autres, à aider celles et ceux que la société a laissés sur le carreau, a défavorisés. Vous êtes les héros de nos sociétés. Et souvent, vous travaillez dans l’ombre. Souvent, vous donnez tellement qu’il devient compliqué de poser des limites entre le cadre personnel et professionnel. Souvent, ça n’est pas une question d’horaires, mais d’engagement, de mission, de cœur aussi.

Martine Nourry, en atelier bricolage
Atelier culinaire organisé par l’association Kpab6T

Cyril raconte : « Alors ça, c’est aussi lié à ma personnalité, car il y a des gens qui bossent dans l’associatif qui arrivent très bien à couper le soir. Mais, en arrivant sur mon poste en 2022, j’ai passé six mois à me promener dans le quartier pour rencontrer les gens et créer une relation avec eux. Donc c’est vrai que si on m’appelle le soir après mes horaires, je réponds. C’est une maman qui me dit qu’elle ne pourra pas être là à l’atelier de demain ou qu’elle a reçu un papier qu’elle n’arrive pas à comprendre. C’est difficile de laisser des personnes dans l’interrogation, dans l’angoisse même, parfois. »

Évidemment. Évidemment. Ça paraît si évident. Parce que lorsque l’on a la solidarité dans les tripes, ça nous fait mal au ventre de laisser quelqu’un sur le côté, seul, livré à lui-même, devoir gérer des galères. Et à l’inverse, ça devient un moteur d’action d’offrir des opportunités, de construire des projets pour des personnes qui, d’habitude, n’en sont pas la cible. « C’est ça, en fait, que l’on cherche à faire : permettre à des personnes de pouvoir explorer leurs capacités, leurs pépites, leur gayar, et de pouvoir l’exprimer. Ouvrir des possibilités dans un quartier où, parfois, on n’a pas l’impression qu’il y ait beaucoup de possibilités. »

Visite du quartier de Bras-Fusil, avec l’équipe de Kpab6T
Jardin partagé Guétali, organisé pour les habitant.e.s de la résidence, à Bras-Fusil

Déconstruire l’image de Bras-Fusil

Mais justement, c’est aussi l’image de Bras-Fusil dont il est question ici. Violences, jets de galets, altercations, feux de poubelles. Il suffit de taper dans sa barre de recherche le nom du quartier pour trouver des articles relayant ces événements. Or, ce quartier est évidemment plus que ça. « Dans un monde idéal, j’aimerais que les journalistes puissent parler de ce qui est mauvais, car dans tous les quartiers il y a du mauvais, mais puissent mettre en lumière aussi les bonnes initiatives. »

Cyril Poignard, chargé de projet parentalité, jeunesse et développement durable chez Kpab6T

Or, à Bras-Fusil, le tissu associatif est développé, les associations travaillent ensemble, mènent des projets, comme cette fois dont se rappelle Cyril. Avec la collaboration du Théâtre des Bambous et du collectif Hip Hop Evolution, pendant plusieurs mois, des jeunes des quartiers de Bras-Fusil et de Fayard se sont retrouvés dans des salles de répétition pour danser, en gîte pour apprendre à se connaître, dans des salles de spectacle, jusqu’à Metz pour réaliser un stage de hip-hop intensif.

Lorsque je demande à Cyril de me raconter une anecdote sur son métier, une anecdote qui lui a fait dire : « Voilà, c’est exactement pour ça que je le fais », il me parle de cette fois où les jeunes ont dansé sous les yeux du public, dans la salle Gramoun Lélé. L’ultime représentation, après des mois de répétitions. Et puis, comme par magie, les liens ont perduré. Certains continuent de se voir, de s’écrire, d’autres se sont même lancés dans la danse de façon plus sérieuse. « C’est une joie de se dire qu’on a réussi à faire des ponts, à construire des liens entre des personnes qui ne se seraient peut-être jamais croisées. Et de voir toute cette évolution. »

Pour travailler dans le social, dans l’accompagnement, dans l’associatif, il faut souvent être habité par une petite flamme. Vouloir faire partie d’un projet collectif, d’une vision que certains verront comme idéaliste, d’autres comme humaniste. Vouloir faire en sorte que ce monde aille mieux. Comme diraient Cyril et Martine : « Le monde d’aujourd’hui est bancal. Remettre du commun, du collectif, de la solidarité, ça peut aider à le rendre moins bancal. »

Alors, merci à celles et ceux qui ont fait de la solidarité leur cœur de métier, et peut-être leur cœur tout court.

Sarah Cortier

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A propos de l'auteur

Sarah Cortier

Journaliste issue d’une formation de sciences politiques appliquées à la transition écologique, Sarah est persuadée que le journalisme est un moyen de créer de nouveaux récits. Elle a rejoint l'équipe de Parallèle Sud pour participer à ce travail journalistique engagé et porter de nouveaux regards sur le monde.

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