Parallèle Sud ouvre un espace de contributeur à la Société réunionnaise d’étude et de protection de la nature (Srepen) pour lui permettre de médiatiser ses actions. Ce deuxième épisode est consacré à l’interview de Laurent Jauze, docteur en géographie et directeur scientifique à la SREPEN.
Le Petit tamarin des hauts est une espèce endémique de la Réunion aujourd’hui menacée d’extinction. En cause la main de l’homme qui l’a arraché en l’utilisant pour réchauffer la marmite dans nos pique-niques du dimanche mais aussi à la suite des incendies criminels. A cela on peut ajouter le broutage de ses pousses par des bovins ou des cabris qui errent librement hors de leur enclos, et bien sûr les espèces exotiques envahissantes qui ravagent notre flore et notre faune.
Présent dans les paysages des hauts de la Plaine des Cafres et du Maïdo, c’est le rôle écologique de cet arbuste qui intéresse aujourd’hui les scientifiques.
En effet, ce petit arbre est en réalité une véritable prouesse du vivant pour capter l’eau, discrète mais indispensable.
Laurent Jauze, docteur en géographie et directeur scientifique à la SREPEN connait bien le sophora denudata…et son curieux cousin à l’autre bout de la terre.
Je vous propose d’aller à la rencontre de ce « mal aimé » qui n’a pas livré tous ses mystères…et de son curieux cousin à l’autre bout de la terre.
LE PETIT TAMARIN DES HAUTS : L’ARBRE FONTAINE QUI RETIENT LA PLUIE POUR NOTRE AVENIR
Frédérique Welmant : Pourquoi le Petit tamarin des hauts est-il surnommé « arbre fontaine » et quel est son rôle précis dans la capture du « brouillard » ?
Laurent Jauze : le terme « arbre fontaine » a été utilisé par Alain Gioda (2) au début des années 1990 pour qualifier les arbres qui ont la capacité de piéger les fines gouttes des nuages et brouillards pour les acheminer au sol. Ce chercheur a notamment évoqué le rôle des lauriers sur l’île de Ténérife, aux Canaries, qui fournissaient de l’eau pour les Guanches, peuple pré hispanique au moyen âge.
Le terme « arbre-fontaine » a été gardé par l’ensemble de la communauté scientifique dans le monde. C’est aussi le cas à La Réunion où Gérald Gabriel et moi-même, nous nous sommes intéressés à l’étude scientifique de cet arbre fontaine local dès le début des années 2000.
FW : quel est le record d’apport « en humidité » de cet arbre ?
LJ : le record d’eau du brouillard arrivée au sol sous cet arbre est d’une centaine de litres d’eau par mètre carré lors d’un épisode de brouillard qui a duré 3 jours consécutifs en hiver, saison dite « sèche ». Ce type d’évènement n’est certes pas le plus courant. Toutefois si on parle de bilan hydrique à l’année les mesures ont démontré que sous un arbre on enregistre 130 % de la valeur de la pluie annuelle. En d’autres termes cela veut dire que sur une année il y a 30 % d’eau en plus qui arrivent au sol sous les Petits tamarins des hauts par rapport aux autres types de milieux.

L’ARBRE ENDEMIQUE QUI PROTEGE LA BIODIVERSITE
FW : comment cette espèce endémique soutient-elle la chaîne alimentaire locale ?
LJ : les fleurs du Petit tamarin des hauts sont principalement pollinisées par deux petits oiseaux endémiques : le Zoizo blanc et le Zoizo lunettes-vert. Leur récompense est qu’ils trouvent du nectar à profusion dans les fleurs.
En termes de chaîne alimentaire on peut aussi noter le cas d’un papillon de nuit endémique appelé Cydia undosa qui se nourrit des graines de cet arbre et les chenilles de cette espèce sont parasitées par des micro guêpes.
Les Sophoraies, nom donné à l’habitat formé par les Sophora denudata, abritent aussi plusieurs autres espèces endémiques dont des coléoptères ou encore des araignées. L’inventaire précis n’a pas encore été réalisé.
FW : comment sa disparition accélérerait-elle la crise de la biodiversité réunionnaise, inscrite au Patrimoine de l’UNESCO ?
Les Sophoraies constituent des habitats à forte valeur patrimoniale… Elles impriment une esthétique certaine aux paysages. C’est subjectif mais l’arbre a parfois une allure de bonsaï, ce qui renforce la valeur paysagère. En hiver, lorsque vient la floraison, les Petits tamarins se parent de fleurs jaune doré : cette touche de couleur vient briser la monotonie des landes d’altitude.
La disparition des Sophoraies aurait donc des impacts sur l’hydrologie, sur l’écologie et sur les paysages.

L’ARBRE ASPHYXIE PAR LES ESPECES INVASIVES ET LE FEU
FW : quelles espèces exotiques envahissantes menacent le plus le Petit tamarin, et pourquoi prolifèrent-elles si vite ?
JL : les espèces exotiques envahissantes constituent l’une des principales menaces pour la survie des Sophoraies. La régénération du Petit Tamarin est surtout compromise par les herbacées exotiques comme la flouve odorante (Anthoxanthum odoratum), la chicorée (Hypochaeris radicata). Ces herbes forment un dense tapis au sol qui empêchent les graines du Petit tamarin de germer.
Il faut aussi noter l’expansion assez récente d’autres espèces invasives comme la passiflore banane et le troène qui n’étaient pas aussi présentes il y a une dizaine d’années.
Il y a également l’ajonc d’Europe (Ulex europaeus) et l’acacia (Acacia mearnsii) qui s’étendent de façon très inquiétante.
FW : pourquoi les incendies ont-ils aggravé sa vulnérabilité ?
LJ : on se souvient des incendies à répétition dans les Hauts de l’Ouest, au Maïdo.
Sur le massif du Piton de la Fournaise, en 1996, ce sont 400 hectares qui ont brûlés dans la région du Nez de Bœuf. En 2010, ce sont plus de 100 hectares de végétation naturelle qui ont brûlés dans le secteur de Piton Textor sur la commune du Tampon soit en totalité l’équivalent de 700 terrains de foot.
Si certaines vieilles Sophoraies ont résisté, d’autres ont particulièrement été impactées par ces feux et de nombreux jeunes arbres sont à jamais morts.
Ce qu’il est important de comprendre est que ces incendies ont surtout profité à l’installation des espèces invasives (3). C’est une spirale qui s’installe : les exotiques envahissantes favorisent les incendies et ces derniers sont propices aux invasives. Ce phénomène sera probablement encore amplifié par le changement climatique.
L’ARBRE ASSIEGE PRIS AU PIEGE ENTRE L’HOMME, LE FEU ET L’OUBLI
FW : lors d’une récente journée de sensibilisation, organisée par la SREPEN, auprès du public amoureux de la nature au nez de bœuf vous avez insisté sur une particularité inquiétante de cette espèce : ses graines ne germent pas. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
LJ : les graines du Petit tamarin des hauts peuvent rester en dormance sur plusieurs décennies. Cela veut dire qu’elles sont capables de germer même après une longue période. Cela ne pose pas vraiment de problème : c’est naturel. Ce qui est inquiétant c’est que ces graines sont parasitées par un coléoptère dont l’espèce n’a pas encore été identifiée pour savoir comment le combattre. L’autre souci concerne la couche d’herbe qui supprime les conditions nécessaires pour déclencher la germination.
FW : quel est l’impact cumulé de ces menaces sur les peuplements naturels ?
JL : il y a une quinzaine d’années, le Petit tamarin des hauts était déjà considéré comme une espèce « vulnérable » ce qui était déjà inquiétant à l’époque. Il n’a pas fallu longtemps pour que l’espèce ait le statut d’espèce « en danger d’extinction ». Selon le Conservatoire Botanique de Mascarin et l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, les habitats du Petit tamarin des hauts auraient perdu plus de 50% des effectifs et de leur surface d’origine. Cette érosion s’accélère et il est urgent d’entreprendre un plan de préservation de l’espèce.
De plus, tous les habitats sur tous les massifs de l’île sont menacés. On pourrait croire que le Petit tamarin des hauts se porte mieux sur le massif du Volcan mais il n’en est rien. Toutefois, il est vrai que la préoccupation majeure reste le massif des Hauts de l’Ouest.
L’ARBRE A SAUVER : CE PETIT MARRON DES HAUTS QUI NE S’EST JAMAIS RENDU
FW : comment l’expertise de la SREPEN et de ses partenaires va tenter de sauver cette espèce ?
JL : depuis janvier 2026 la SREPEN porte sa feuille de route sur un vaste programme de restauration des Sophoraies du Piton de La Fournaise. Les premières actions sont menées en partenariat avec le Parc National de La Réunion et l’ONF.
Le programme de restauration consiste :
– à éliminer les espèces exotiques envahissantes dans certains secteurs clés pour voir s’il y a une germination naturelle,
– à semer des graines dans des zones très ciblées, à introduire des pousses dans les aires dévastées par les incendies,
– à mettre en place des capteurs de brouillard pour irriguer les semis et plantations.
Ce programme comprend aussi des actions de sensibilisation et de formation du tout public. Il est d’ailleurs prévu d’organiser des chantiers participatifs.
L’ARBRE ET SON COUSIN… A L’AUTRE BOUT DE LA TERRE
Une comparaison passionnante pour les scientifiques et les experts révèle le lien entre notre Petit tamarin des hauts et son cousin à Hawaii soit à plus de 18 000 km de La Réunion dans le Pacifique.
En effet les Sophora hawaiien et réunionnais ont un ancêtre commun qui s’est dispersé il y a deux millions d’années au gré des courants marins.
C’est une véritable chance car le programme de restauration du Petit tamarin des hauts peut ainsi s’appuyer sur des retours d’expérience des Canaries et d’Hawaii. Ce qui est intéressant, c’est que l’archipel hawaiien présente un schéma similaire à celui de La Réunion. Sophora chrysopylla endémique d’Hawaii est très proche du Sophora denudata endémique de La Réunion.
Par ailleurs, le Sophora d’Hawaii est aussi un « arbre-fontaine » qui pousse quasi aux mêmes altitudes qu’à La Réunion, sur le même type de substrat et du même âge géologique ; ses graines sont aussi mangées par un papillon nuit du genre Cydia, comme à La Réunion, leurs chenilles sont parasitées par des micro-guêpes, comme à La Réunion et le Sophora hawaiien connaît les mêmes menaces qu’à La Réunion.
L’ARBRE QUI NOUS APPELLE AU SECOURS AVANT DE DISPARAITRE
FW : comment impliquer les usagers des aires de loisirs et éleveurs sans compromettre la conservation ?
LJ : Au Piton de La Fournaise, les Sophoraies sont très prisées par les adeptes du changement d’air et du pique-nique chemin Volcan. Un effort de sensibilisation devra être mené pour faire prendre conscience à ces usagers de la valeur patrimoniale du Petit tamarin des hauts, et donc de notre Identité réunionnaise.
Malheureusement pour les pâturages du Volcan, cet arbuste peine à se maintenir : il n’y a pas de jeunes individus et il est observé un dépérissement des vieux arbres, peut-être en raison d’une attaque d’un champignon ou d’insectes qui se nourrissent de bois.
Les éleveurs de bovins de ce secteur sont très attachés à cette espèce. Elle est emblématique. Il est prévu de mener des actions en concertation avec ces éleveurs pour sauvegarder les Petits tamarins des hauts dans les zones pastorales.
FW : en conclusion quel est le message que vous souhaitez faire passer au lecteur ?
JL : si rien n’est entrepris le statut de conservation du Petit tamarin des hauts passera dans quelques années au stade de « danger critique d’extinction » : c’est le dernier niveau de l’échelle d’évaluation sur la « liste rouge ». Au-delà il s’agit du stade « espèce éteinte à l’état sauvage ».
« Quand le dernier Petit tamarin des hauts aura disparu de nos crêtes, ce ne sera pas seulement une espèce qui aura été rayée de la carte, mais un morceau de Réunion qui aura cessé de respirer. »
(Citation de René Robert, géographe réunionnais 1939-2023)
Entretien : Frédérique Welmant (Contribution extérieure)
Notes de l’auteur :
- Alain Gioda est un historien du climat et chercheur. Il travaille à la croisée de l’histoire, de l’hydrologie et de l’écologie pour reconstituer les climats du passé à partir d’archives et de témoignages. A ce titre il intervient comme expert auprès de plusieurs institutions scientifiques internationales.
- Espèce endémique : espèce indigène (arrivée naturellement par ses propres moyens) qui a évolué dans un territoire limité et qui n’existe naturellement nulle part ailleurs dans le monde.
Exemple : le Tuit-tuit, le Pétrel de Barau ou le Gecko vert de Manapany à La Réunion.
- EEE – Espèce exotique envahissante (ou invasives) : espèce transportée par l’être humain (volontairement ou involontairement) hors de son aire d’origine, et qui se propage rapidement dans un milieu tout en perturbant son fonctionnement.
Exemple : Longose, l’Ajonc d’Europe, Tulipier du Gabon, Merle de Maurice.
- Une sophoraie : ce terme, en botanique et en écologie, renvoie à un groupement végétal dominé par des sophoras comme le sophora denudata, nom latin du Petit tamarin des hauts à la Réunion. Scientifiquement ce mot n’a pas de synonyme car appartient à cet écosystème précis.
Entretien : Frédérique Welmant (Contribution extérieure)



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