Dans les hauteurs de Petite-Île, au milieu des champs de canne, deux artistes ont choisi de faire pousser une autre idée de l’agriculture. Sur la kour Madam Henri, Kako et Stéphane Kenkle cultivent légumes et arbres endémiques, expérimentent une production biologique à taille humaine et cherchent à renouer avec un vivant à travers leur pratique artistique.
Alors que je monte vers Petite-Île, les champs de canne défilent ainsi que le ballet des tracteurs et des camions-baleines. Nous sommes en plein dans la campagne 2026 de la canne à sucre, une culture qui domine encore aujourd’hui l’agriculture réunionnaise. Mais moi, ce mardi matin, j’ai rendez-vous avec deux rêveurs, artistes dans l’âme, Stéphane Kenkle et Kako, qui m’accueillent dans leur plantation bio : la kour madame Henri.
Depuis la route, impossible de deviner l’existence de cet « îlot de paix et d’humanité » comme aime à l’appeler Kako, reprenant les mots du défunt Edgar Morin. Stéphane Kenkle est là pour me montrer le chemin depuis la route. Mon vélo, électrique certes mais pas tout-terrain, est peu adapté. Pas grave, on fait avec. Il faut descendre près d’un kilomètre de route boueuse à travers les champs de canne. La vue sur Saint-Pierre et Grand-Bois est bouchée.



Jusqu’à ce que j’aperçoive une ouverture. Ça y est, on est arrivé à destination. Je comprends donc l’idée de l’îlot avec cette cabane sur pilotis qui surplombe les carrés de terre cultivés. Kako est en bas avec Sido et Brandon, deux habitants du coin qui viennent leur donner la main de temps en temps. Si cette exploitation d’un hectare fonctionne aujourd’hui et que chaque semaine près de 50 paniers bio sont vendus, cela ne permet pas encore de multiplier la main-d’œuvre.
Lorsqu’en 2018, Stéphane et Kako commencent à défricher la parcelle dont ce dernier a hérité de son père, ils n’imaginent pas forcément où cela peut les amener. Cette terre porte pourtant déjà une histoire, et même un nom.
Le lieu rend hommage à une femme, Marie Grossette, devenue Madame Henri Delmont après son mariage. Dans les années 1920, son mari achète une vingtaine d’hectares sur ces hauteurs avant de mourir prématurément. Malgré l’époque, elle choisit de conserver la terre et de la travailler elle-même pendant plusieurs décennies. Lorsqu’elle prend sa retraite, dans les années 1950, elle vend finalement les parcelles à la famille de Kako. Le nom, lui, est resté.
Un héritage qui donne une résonance particulière à ce que les deux artistes entreprennent ici. Sur une île où la canne règne en maître, ils décident d’aller à contre-courant, « percutés comme beaucoup par les enjeux écologiques ». « Aujourd’hui, il y a des arbres, du maréchage et même une petite cabane pour vivre sur place quand on est là, mais au départ, il n’y avait rien », raconte Stéphane Kenkle, qui se rappelle de la petite tente qu’ils installaient avec Kako lorsqu’ils venaient travailler.
C’est le Covid qui va jouer le rôle de catalyseur. Déplacements limités, arrêt des livraisons de marchandises par bateaux. Ils ont plus de temps, passent des semaines entières à défricher, à planter des légumes, des arbres endémiques. Le bouche-à-oreille fait le reste et ils se retrouvent à devenir fournisseurs de légumes pour les habitants des environs. « Là on a poussé un peu, on pouvait venir ici puis il y avait pas grand-chose d’autre à faire. Ça nous a mis un coup de boost », se rappelle Kako.
Voué à se transformer
Aujourd’hui, leur exploitation s’étend sur un hectare. Ils ont même reçu la certification « agriculture biologique » et imaginent élever des poules. Mais ils n’envisagent pas pour autant de trop se développer. Le souhait de départ doit rester le même : une exploitation à taille humaine qui respecte le vivant. Surtout, Kako et Stéphane Kenkle, au-delà d’être devenus agriculteurs (Kako l’a été auparavant), restent artistes et veulent continuer à créer.
C’est d’ailleurs comme cela qu’est né leur travail intitulé Kour Madam Henri : des séries de portraits où les deux artistes se mettent en scène tantôt en costume, tantôt tout nus ou même en lévitation habillés d’une robe faite de sacs plastiques. Tout un travail de création qui attire l’œil de Julie Crenn, commissaire d’exposition indépendante, en 2021, qui leur propose d’exposer dans le cadre du projet « Agir dans son lieu ». L’art devient alors un vecteur de transmission complètement lié à la nature.
« Mon travail de la terre me nourrit donc automatiquement, nourrit l’artiste et vice versa », explique Kako. Pour Stéphane Kenkle, ces dernières œuvres ont pleinement intégré la nature autant dans les motifs que dans le choix des personnes qu’il peint. Finalement, alors que nous marchons au milieu des arbres endémiques que les deux salons ont plantés, c’est lui qui aura le dernier mot : « Ce qui est fort avec ce lieu, c’est que, comme la nature, il est voué à évoluer, à se transformer. Dans un sens, on peut dire la même chose pour nous : artiste, agriculteur. Je crois qu’on peut dire qu’on a évolué et c’est peut-être le sens de tout ça ».
Olivier Ceccaldi










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