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Comment les chiens de protection défendent cabris et volaille contre les chiens errants

Le 2 juillet, les sénateurs adoptaient un amendement permettant, sous certaines conditions, la destruction de meutes de chiens errants dans les territoires ultramarins. Le dispositif a finalement été supprimé. Sur leurs exploitations, Cédric K/Bidi et Georges Sauveur ont choisi une autre réponse : les chiens de protection des troupeaux. Une solution efficace pour protéger les animaux, mais encore peu développée et qui ne règle pas, à elle seule, le problème de l’errance animale.

Le 2 juillet, le Sénat adoptait un amendement autorisant, sous certaines conditions, le préfet à ordonner la destruction de chiens errants responsables d’attaques contre des personnes ou des animaux domestiques. Le texte, qui concernait notamment La Réunion, a finalement été supprimé lors de la commission mixte paritaire.

Sur les exploitations réunionnaises, certains agriculteurs ont pourtant choisi une autre voie : protéger leurs animaux avec des chiens. Les chiens de protection des troupeaux (CPT) restent encore peu nombreux sur l’île, mais ceux qui les utilisent en connaissent bien l’efficacité.

« 80 volailles en 20 minutes »

Cédric K/Bidi, éleveur de volailles et de cabris, s’est tourné vers les CPT après une attaque particulièrement violente. « J’ai eu une attaque sur mes volailles où j’ai perdu 80 volailles en 20 minutes », raconte-t-il. Après une nouvelle attaque quelques mois plus tard, il se rapproche d’éleveurs utilisant déjà des chiens de protection. Il en possède aujourd’hui huit, répartis sur trois exploitations.

Sur celle du Tampon, Igor et Yuri, deux chiens de race Kangal (Anatolie centrale) vivent au milieu des cabris. Igor, arrivé il y a huit ans, est le plus expérimenté. Yuri est arrivé plus récemment, il y a trois ans, et a été placé auprès de lui pour apprendre. « Quand il est arrivé ici, on l’a placé avec Igor et il l’a suivi », raconte Cédric K/Bidi. La transmission s’est faite naturellement : « Honnêtement, j’ai rien fait, il a tout appris à Yuri, c’est devenu comme son père ou son grand-frère. »

Pour l’éleveur, cette présence permanente fait toute la différence. « Ce qu’eux ils peuvent faire, c’est ce que l’homme ne pourra pas faire, c’est-à-dire rester veiller 24 heures sur 24. » Depuis l’arrivée de ses chiens, il affirme ne plus avoir subi d’attaque ni de vol. Le CPT est devenu, selon ses mots, « le meilleur allié possible pour l’éleveur »

Mais le lien entre ses chiens et ses animaux dépasse la simple surveillance. Les cabris vivent au quotidien avec eux. Les chiens participent notamment aux premiers moments suivant les naissances. « Les chiens s’occupent […] des premières 24 h, ils lèchent même les petits lorsqu’ils naissent et parfois mangent le placenta », explique-t-il. 

Cédric K/Bidi entouré de ses deux chiens de protection : Igor (g.) et Yuri (dr.)
Kangals et cabris vivent en totale harmonie sur le terrain de Cédric K/Bidi.
Yuri (dr.) retrouve Igor (dr.) après que celui-ci ait été tenu à l’écart durant l’interview.

Deux Kangal et les intrus repartent

Georges Sauveur connaît lui aussi cette fonction de dissuasion. Producteur de fruits bio, propriétaire de quelques cabris, il est également éleveur de chiens de protection depuis huit ans. Sur sa propriété, il a pu constater à quel point le fait d’avoir des Kangals est efficace. Une nuit, deux individus se sont faufilés à travers son terrain pour finalement arriver près d’un enclos où se trouvaient des cabris… et deux Kangals. Lorsqu’ils ont aperçu ses deux chiens, ils sont repartis.

Pas besoin de confrontation. « Très dissuasif. C’est pas une question d’aller attaquer », explique-t-il. Pour lui, le chien protège d’abord par sa présence. « La dissuasion, c’est-à-dire que ça empêche déjà de venir. » Néanmoins, il le reconnait, ses chiens ne doivent pas être pris pour des chiens habituels : « Une fois un chat s’est retrouvé dans l’enclos et à peine a-t-il eu le temps de se rendre compte de la situation qu’un des deux l’a attrapé. »

Georges Sauveur insiste aussi sur l’intelligence de ces chiens : « Ils ont une intelligence incroyable. Ils observent beaucoup et trouvent des solutions. D’ailleurs si on les regarde, on voit qu’ils sont calmes, posés. » Leur rôle n’est donc pas de foncer sur tout ce qui approche, mais de surveiller leur territoire et de faire comprendre qu’il est protégé. Car malgré les idées reçues, les chiens de protection de type Kangal ou Montagne-Pyrénées (Patou) ne sont pas des chiens agressifs mais plutôt des chiens qui vont défendre leur territoire et leur « famille ». 

Georges Sauveur, éleveur de Kangal et producteur Bio.
Kangal qui garde les cabris dans un des enclos de la propriété de Georges Sauveur.

Deux ans pour former un CPT

Cette efficacité demande toutefois beaucoup de travail. Georges Sauveur sélectionne les lignées et élève lui-même ses chiens. Chez le chiot, l’apprentissage commence avec les animaux qu’il devra protéger. « Pour un chiot, il faut absolument le conditionner », explique-t-il.

Le jeune chien doit apprendre à considérer les cabris ou les moutons comme les siens. Mais cette période comporte un risque : celui de la prédation qui consiste à mettre le jeune chien sevré au milieu d’un troupeau de jeunes bêtes pour qu’il s’imprègne d’eux et s’identifie à ce nouveau groupe. « Faut bien regarder pour pas qu’il joue trop avec les moutons, les cabris », prévient-il. Car le jeu peut devenir dangereux : « Ils les mordillent, ils testent, mais si on ne fait pas attention, sans le faire exprès, ils le tuent en jouant. »

Il faut donc surveiller le chien, corriger ses comportements et attendre sa maturité. Pour Georges Sauveur, « pour l’emmener à être en capacité de garder seul un troupeau, il faut 2 ans ». 

Une durée qui explique en partie pourquoi il fait peu de reproduction. « Je suis pas un fou de portée », dit-il. Produire un CPT demande du temps : sélectionner les parents, accompagner le chiot, assurer le sevrage, surveiller la période de prédation puis l’intégrer progressivement au troupeau. « Ça sert à rien de multiplier les portées et de vendre pour vendre. Déjà, ça sert à rien, c’est lourd pour les femelles et puis ça coûte beaucoup », résume-t-il. Le travail commence donc bien avant qu’un chien ne soit capable de protéger efficacement un troupeau.

« Le CPT, c’est un chien de travail »

Cédric K/Bidi partage cette conception. « Le CPT, c’est un chien de travail », insiste-t-il. Une évidence qui ne l’est pas toujours pour les personnes attirées par ces grands chiens pour leur apparence. « On a vu ce que cela a donné avec des effets de mode par exemple pour des races comme celle du Malinois. Les gens ont trouvé ça cool puis se sont retrouvés en appartement avec des chiens qui ne sont pas du tout adaptés », explique-t-il.

L’éleveur met ainsi en garde contre la vente de CPT à des personnes qui ne mesureraient pas ce qu’implique leur possession. Un chien de protection doit rester en contact avec son environnement de travail. Il recommande donc à ceux qui souhaitent en acquérir un de se rendre dans des exploitations où les animaux travaillent réellement : « Il faut vraiment aller vers les exploitations où des chiens sont dans des conditions réelles de travail. »

C’est aussi ce qui donne du sens à la présence de Yuri auprès d’Igor. Plutôt que de recommencer seul tout l’apprentissage, le jeune chien bénéficie de la présence d’un adulte qui connaît déjà les animaux, le territoire et les codes du troupeau.

Pour Georges Sauveur, cette relation entre l’éleveur et le chien est également essentielle. « Faut le suivre, le corriger et puis il faut aimer les chiens car sans cela, difficile de faire naître une vraie relation de confiance », explique-t-il. Un CPT n’est pas simplement un animal que l’on achète et que l’on laisse dans un enclos.

Une solution difficile à généraliser

L’expérience de ces deux agriculteurs montre cependant les limites d’une solution que l’on pourrait être tenté de présenter comme une réponse générale à l’errance canine. À La Réunion, les CPT restent peu développés. Généraliser leur utilisation supposerait de former davantage d’éleveurs, de disposer de chiens sélectionnés pour les conditions locales et surtout d’accompagner financièrement leur acquisition et leur élevage.

Or il n’existe pas aujourd’hui de dispositif spécifique comparable à celui qui existe dans l’Hexagone pour les éleveurs confrontés à la prédation du loup et de l’ours. Ce dernier permet notamment de financer une partie des dépenses liées aux chiens de protection, au gardiennage ou aux clôtures. Pourtant, l’achat d’un chien de protection, que ce soit un Kangal ou un Patou, peut varier de 1 200 euros pour un non-LOF à 2 000 pour un LOF (chien de race) avec un véritable suivi génétique. À cela s’ajoutent les frais vétérinaires quand il y en a et une centaine d’euros d’alimentation mensuelle par animal. 

Pour un éleveur réunionnais, le coût repose donc largement sur lui-même, alors même que former un CPT demande du temps et que plusieurs chiens peuvent être nécessaires pour protéger un troupeau. Et les CPT ne règlent surtout pas le problème de fond. Ils protègent une exploitation, pas l’île entière.

Lutter contre l’errance animale

Georges Sauveur le reconnaît lui-même : « Un chien ne peut pas arrêter une meute. » Face à plusieurs chiens errants, même deux CPT peuvent être dépassés. La protection doit donc commencer par la sécurisation de l’exploitation : « La première chose […] qu’on doit faire, c’est sécuriser les troupeaux. Les chiens doivent être là comme un atout, une défense supplémentaire. »

Chez lui, les chiens ne constituent ainsi qu’un élément du dispositif, aux côtés des clôtures et de la vidéosurveillance. Les chiens de protection apportent donc une réponse concrète à une partie du problème : ils peuvent empêcher une attaque, dissuader une intrusion et protéger un troupeau. Igor, Yuri et les Kangals de Georges Sauveur en sont des exemples.

Mais ils ne peuvent pas remplacer une politique de lutte contre l’errance animale. Ils permettent aux éleveurs de se défendre contre ses conséquences, pas de traiter ses causes.

Après le débat du 2 juillet sur la possibilité d’abattre les chiens errants, la question reste donc entière : comment protéger les troupeaux tout en s’attaquant au problème des chiens qui errent ? Les CPT constituent une piste. Encore faut-il donner aux éleveurs les moyens de la développer, sans oublier que la solution devra aussi se trouver en amont, dans la lutte contre l’abandon, la divagation et la reproduction non maîtrisée.

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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