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Pendant un an et demi, Ysabelle Gomez a photographié l’âme des tisaneuses

Ce jeudi 1er octobre et jusqu’au 19 décembre, à la médiathèque du Tampon, l’exposition d’Ysabelle Gomez « Faâm, chœur de tisaneuses » ouvre ses portes. Pendant plusieurs années, la photographe et auteure s’est plongée dans le quotidien de quatre de ces femmes pour tenter de photographier « leur âme, et les liens invisibles qui les unissent aux plantes ».

En noir et blanc, elle retranscrit, dans une atmosphère mystique, voire presque magique, ce qu’elle a pu immortaliser de ces innombrables moments passés dans leurs cases, à les regarder faire, à partager leur quotidien. Et si les tisanes et le métier de tisaneur sont officiellement reconnus comme patrimoine culturel immatériel français, « Faâm » est aussi un hommage à ces savoirs.

Le titre de l’exposition est évidemment lourd de sens. Référence à l’orchidée endémique et rare Faham, « à préserver comme les tisaneuses de La Réunion », selon la photographe, c’est aussi un hommage aux « fanm » réunionnaises. L’accent circonflexe, lui, vient ajouter un dernier sens au titre, celui de l’âme. « Là, je parle de l’âme des plantes et de l’âme des femmes. »

« Ce que les gens doivent retenir, c’est qu’à La Réunion, il existe des savoirs ancestraux complémentaires à la médecine allopathique. »

« Tout part de mémé »

L’envie de faire des tisaneuses un vrai travail photographique est venue d’abord d’une source d’inspiration : sa grand-mère, Mme Stella Fabre. « Elle habitait vraiment à trois rues de là, donc c’est tout un symbole de faire cette exposition ici, au Tampon. » Et puis il y a la volonté de mettre en valeur les femmes tisaneuses, souvent invisibilisées au bénéfice des tisaneurs. « Le savoir des simples existe depuis la nuit des temps et chez les chasseurs-cueilleurs déja, les femmes soignaient avec les plantes. »

La dimension féministe du travail photographique d’Ysabelle va de pair avec l’envie de mettre un coup de projecteur sur la médecine alternative. « Ça c’est mon côté militant. Aujourd’hui, j’aime bien défendre la complémentarité des médecines, plutôt que leur opposition. Ce que les gens doivent retenir, c’est qu’à La Réunion, il existe des savoirs ancestraux complémentaires à la médecine allopathique. »

De la photographie documentaire

Ce samedi 10 octobre aura lieu le vernissage de l’exposition. Si le projet commence à se concrétiser il y a trois ans avec les premiers dépôts de dossiers pour les financements, l’idée est née il y a une dizaine d’années dans l’esprit d’Ysabelle Gomez.

Tout commence par une phase de recherche, environ 7 à 8 mois, raconte-t-elle. Ensuite vient la période de prise de vue. Un an et demi durant lequel la photographe s’est rendue sur place, chez les quatre tisaneuses. Cette phase, essentielle à son travail, lui a servi à documenter, s’inspirer, photographier, à la manière d’une journaliste. Et ce n’est pas un hasard pour cette ancienne photojournaliste, partie en reportage dans les années 2000 pour photographier le mur de séparation entre la Palestine et Israël. « Dans ma façon de travailler, je ne suis pas conceptuelle. Je prends ce qui est. J’ai passé énormément de temps chez ces femmes, chez Reine-Claude à Bras-Sec, chez Isabelle à Manapany, chez Coralie au Dimitile, Marie à l’Entre-Deux. »

Entre 3 000 et 4 000 photos à trier

Ensuite vient l’editing, le choix des photos. À ce stade, entre 3 000 et 4 000 photos ont été prises, puis 80 imprimées. « Pendant des mois, quand tu venais chez moi, tu ne pouvais plus passer. Je les avais mises par terre, et je passais devant jour après jour. » Jusqu’à ce qu’un soir, Ysabelle Gomez trouve le lien entre ces quatre femmes. L’histoire qu’elle allait raconter.

« Ces quatre femmes, bien que distinctes, ne forment qu’un seul chœur. Elles nous rappellent que la magie ne réside pas uniquement dans l’acte de guérir, mais dans la connexion profonde et invisible qui unit l’Humain à la Terre », raconte-t-elle dans son texte de présentation de l’exposition.

Faâm, choeur de tisaneuses, exposition d’Ysabelle Gomez du 1er octobre au 19 décembre

« Une femme, si tu vas te faire soigner, elle va voir la plante venir à elle avant que tu arrives, ou alors elle va rêver d’elle avant. Il y a quelque chose de presque surnaturel. »

Les tisaneuses sont en communication avec les plantes

Pour la photographe, l’idée est aussi de valoriser le travail des femmes, dans un milieu où l’on entend toujours parler des hommes. Déjà dans l’intitulé, « la pratique des simples (les plantes médicinales) et le métier des tizanèrs (tisaneurs) sont officiellement répertoriés par le ministère de la Culture au titre du patrimoine culturel immatériel français », peut-on lire sur le site officiel du ministère. Une pratique conjuguée au masculin, comme dans l’imaginaire collectif.

Pourtant, pour Ysabelle Gomez, l’importance de mettre la lumière sur ces femmes vient aussi de la spécificité de leur lien avec les plantes. « Il y a vraiment un lien qui n’a rien de concret, en fait. On est dans l’intuition, une femme, elle va parler avec la plante. Elle va lui demander la permission. C’est aussi pour ça que je voulais qu’il y ait beaucoup d’images de la nature, des plantes dans l’exposition, il fallait trouver un équilibre. »

Un lien quasi surnaturel

L’approche entre les hommes et les femmes vis-à-vis des plantes serait différente, raconte la photographe. « C’est une généralité, mais quand tu vas discuter avec un tisaneur, tu vas arriver, tu vas lui dire : j’ai mal au foie, il va te dire : “Ah bah tiens, prends de l’artichaut par exemple, c’est bon pour le foie.” Une femme, si tu vas te faire soigner, elle va voir la plante venir à elle avant que tu arrives, ou alors elle va rêver d’elle avant. Il y a quelque chose de presque surnaturel. »

Ysabelle Gomez photographe et auteure

Cet hommage à cette communication spéciale pourra se lire entre les photos. Comme à travers cette phrase, sortie de la bouche d’une des tisaneuses, retranscrite par Ysabelle Gomez : « Entre semer et cueillir, tout est une question d’équilibre. »

Quatre femmes, quatre sources d’inspiration

C’est principalement par le bouche-à-oreille qu’Ysabelle Gomez a trouvé les sujets de son exposition. Au départ, elle raconte vouloir avoir « une cafrine, une malbaraise, une chinoise, une yab » pour montrer toutes les identités réunionnaises, mais ce seront finalement quatre yab qui accepteront d’être photographiées pendant cette période.

Coralie Josseron a 32 ans. Elle est paysanne-herboriste. Passionnée de plantes, elle possède un écogîte, avec son frère, au Dimitile, à 1 800 m d’altitude. Marie Léonard a 37 ans. Elle est naturopathe, vit et travaille à l’Entre-Deux. « Une gardienne de la Terre qui se préoccupe du braconnage des plantes », la décrit Ysabelle Gomez. Nous avons ensuite Isabelle Hoarau-Joly, anthropologue, ethnobotaniste, écrivaine et conteuse de 70 ans, qui a reçu de nombreux prix et distinctions pour son travail, dont la médaille de chevalier des Arts et des Lettres en 2014. Cette dernière est aussi autrice de plus de 70 livres, dont plus de la moitié parlent des plantes. Enfin, Reine-Claude Gonthier est une tisanière de 64 ans venue de Bras-Sec à Cilaos, passionnée par la nature et les plantes. « Je suis une plante parmi les plantes, je prends soin d’elles et elles prennent soin de moi », confie-t-elle à Ysabelle Gomez.

Coralie Josseron, tisaneuse au Dimitile
Isabelle Hoarau-Joly, tisaneuse à Manapany
Reine Claude Gonthier, tisaneuse à Bras-Sec, à Cilaos
Marie Léonard, tisaneuse à l’Entre-Deux

L’empreinte de la chasse aux sorcières

Souvent, les quatre femmes préfèrent se nommer « tisanières » plutôt que « tisaneuses », une distinction qui n’est pas un détail pour elles. « Autrefois, cette sagesse était un crime. Sous le joug de la “chasse aux sorcières”, elles ont payé de leur chair le prix de leur savoir, assassinées par milliers pour avoir soigné avec la magie du végétal. Aujourd’hui, elles pratiquent, presque en cachette, des rituels, des soins avec les plantes qu’elles trouvent dans les forêts, dans leur jardin », racontent conjointement Ysabelle Gomez et Isabelle Hoarau-Joly.

Exposition coup de coeur et futur livre

Si l’exposition a pu voir le jour, c’est grâce au soutien de la DAC et du service patrimoine de La Région Réunion. Ysabelle Gomez tient également à remercier Rezom, le pôle des arts visuels de La Réunion, pour son soutien, notamment au début du projet. Il y a quelques semaines, au festival Visa pour l’Image de Perpignan, Ysabelle Gomez recevait le coup de cœur des iconographes de l’ANI ( Association Nationale des Iconographes ), lui valant une sélection pour le prix ANI-PixTrakk l’année prochaine.

Par ailleurs, l’exposition devrait vivre à nouveau, mais sous format papier cette fois-ci. La création du livre « Faâm, chœur de tisaneuses » est en marche, avec la maison d’édition locale « Ter’la Éditions ». S’il faudra patienter un peu pour tenir entre ses doigts les clichés, il est désormais possible de découvrir ce travail en grand format, à la médiathèque du Tampon.

Sarah Cortier

Affiche exposition Faâm choeur de tisaneuses

Pour acheter des tisanes ou prendre contact avec les tisaneuses:

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A propos de l'auteur

Sarah Cortier

Journaliste issue d’une formation de sciences politiques appliquées à la transition écologique, Sarah est persuadée que le journalisme est un moyen de créer de nouveaux récits. Elle a rejoint l'équipe de Parallèle Sud pour participer à ce travail journalistique engagé et porter de nouveaux regards sur le monde.

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