De la photographie de rue au documentaire, David Lemor a progressivement construit son regard à La Réunion puis à Mayotte. Sa série Iledorado, consacrée aux personnes exilées, sera présentée le 31 août à Visa pour l’image, à Perpignan.
Après ses débuts comme assistant auprès de photographes indépendants et de studios, David Lemor fait de la rue son premier terrain de jeu photographique. Arrivé à La Réunion, il poursuit cette pratique en parallèle de commandes dans l’événementiel et le corporate mais commence à développer une approche plus documentaire axée sur les problématiques sociales. Arrivé à Mayotte, son œil va s’affûter et il découvre également le travail de photojournaliste avec des reportages effectués pour des médias nationaux, dont Libération. En s’attachant aux réalités sociales de l’île, et notamment à la vie des personnes exilées, il développe depuis plusieurs années une série au long cours, Iledorado. Le 31 août, ce travail sera présenté à Visa pour l’image, à Perpignan, dans le cadre d’une projection consacrée aux migrations. L’occasion de revenir avec lui sur ce parcours, de la photographie de rue à la pratique documentaire, et sur ce que plusieurs années passées à photographier Mayotte ont changé dans son regard.
Fin août, vous allez exposer pour la première fois au festival du photojournalisme de Perpignan votre travail de plusieurs années sur les personnes exilées à Mayotte. Ça vous fait quoi cette reconnaissance du monde professionnel ?
Pour moi, c’est surtout une opportunité pour rendre visible le sujet que j’ai traité et non pas moi, en tant que photographe. C’est de me dire que toutes ces années à photographier ces personnes exilées n’ont pas été vaines. Que ça va peut-être ouvrir une petite fenêtre sur eux, qu’on va parler enfin de la situation à Mayotte et peut-être faire bouger les choses parce que derrière les chiffres et les discours sur l’immigration, il y a des individus, des parcours, des familles, des enfants. Et finalement, c’est ça que j’essaie de montrer depuis plusieurs années.
Les gens n’ont pas complètement conscience de ce qu’il se passe là-bas. Donc voilà, ça va donner de la visibilité au sujet, mais sinon, personnellement, je ne pense pas que cela va booster ma carrière, même s’il y a un petit côté prestige si tu es photojournaliste, mais moi, je n’ai pas de carte de presse, je suis pas un « vrai » photojournaliste.
Série Iledorado










Vous dites que vous n’êtes pas un « vrai » photojournaliste. Comment vous décririez-vous ?
Je me définis avant tout comme un photographe auteur, même si mon travail est profondément nourri par le photojournalisme et le documentaire. Je ne suis pas forcément dans une logique d’actualité ou de commande. Je dirais que je suis à la croisée du documentaire, du
photojournalisme et de la photographie d’auteur, avec une approche très personnelle et très liée aux territoires que je photographie. Ce qui m’intéresse, c’est de m’inscrire dans le temps, de rester sur un territoire, de suivre des situations pendant plusieurs années et de construire un
regard personnel. Si je ne me considère pas comme un photojournaliste, on peut néanmoins dire que Mayotte m’a amené au photojournalisme.
C’est-à-dire ?
Quand je suis arrivé à Mayotte, j’ai vite compris qu’il y avait beaucoup de choses à raconter sur ce territoire en pleine mutation. L’une des principales étant l’immigration quasi incontrôlable que subit Mayotte et les conditions de vie des clandestins et des migrants qui me paraissaient surréalistes. Je me suis dit que je devais documenter cette tragédie quotidienne et son impact sur le plus jeune département de France. Progressivement, à force de publier mon travail sur les réseaux, j’ai fini par être contacté par les médias métropolitains.
D’abord focalisé sur la situation des clandestins venus des Comores et sur les bidonvilles dans lesquels ils vivaient et qui s’agrandissaient de jour en jour. J’ai ensuite découvert, suite à une commande de reportage dans les locaux de Solidarité Mayotte, la situation des réfugiés africains, qui arrivaient petit à petit sur le territoire. L’association avait encore la possibilité de prendre en charge les demandeurs d’asile africains à l’époque.
J’ai alors tenté de suivre la situation au fil des ans en témoignant autant que possible de la dégradation progressive de leur situation et donc par conséquent aussi de celle de Mayotte, avec des expulsions en masse, des contrôles à chaque coin de rue mais surtout, une hostilité
grandissante vis-à-vis des Comoriens et des Africains.
J’ai passé beaucoup de temps à revenir, inlassablement, pour prendre des photos, sans rechercher de but particulier. Je venais parce que j’avais envie. À chaque fois qu’on m’envoyait en commande, j’en profitais pour étoffer mon récit photographique. Dernièrement, on m’a demandé d’aller photographier la situation dans le camp de Tsoundzou 2. On m’y a envoyé une journée et finalement, j’y suis resté une semaine.
C’est devenu une habitude maintenant. Dès que je retourne à Mayotte, je vais rendre visite aux habitants du camp. Et c’est fou parce qu’à chaque fois je vois l’évolution. Aujourd’hui, c’est devenu un village : il y a un bar, une boulangerie, une épicerie et même une salle de ciné et une salle de musculation. C’est à la fois triste et fascinant de voir à quel point les gens sont capables de s’adapter, la plupart sachant qu’ils seront encore là longtemps.
Photographier des personnes dans la précarité et surtout des personnes exilées à Mayotte, c’est pas trop compliqué ?
Oui, c’est compliqué, et je pense qu’il faut toujours garder ça en tête. On entre dans l’intimité de personnes qui sont déjà fragilisées. Je ne veux pas arriver avec mon appareil, prendre une photo et repartir. Il faut créer une relation, prendre le temps, revenir. Et parfois accepter de ne pas faire
la photo. Mon travail essaie de redonner une dimension humaine à ces personnes. Derrière ce statut de « migrant », il y a des histoires individuelles, des familles, des enfants, des parcours de vie.
Réaliser un documentaire sur plusieurs années crée de vrais liens. Quand je reviens, il y a toujours quelqu’un pour m’appeler, m’inviter à manger ou à boire un coup. Je partage avec eux aussi ce qui est publié à leur sujet pour qu’ils continuent à me faire confiance. Je filmerai aussi sûrement la projection à Visa pour l’image pour leur envoyer et leur montrer qu’on parle d’eux en métropole, même si ça n’aura pas forcément un impact direct sur leur vie actuelle. Peut-être qu’elle est là la difficulté. Faire face aux attentes de gens qui espèrent que ces images feront avancer leurs situations.
Souvent on me demande : « Est-ce que vous avez le droit de prendre ces photos ? » La vérité, c’est que c’est plus complexe que juste oui ou non. Quand je suis là, je ne me cache pas mais je ne demande pas explicitement la permission. Tu lèves ton appareil, tu te laisses voir et tu enregistres la réalité. Ça veut aussi dire que parfois on me dit non et je respecte totalement ce choix.
D’ailleurs, ça me fait penser à James Nachtwey, photojournaliste qui avait tenté d’expliquer la réalité du métier de photographe de guerre face à des situations dures. Il racontait que les photos que l’on voyait n’étaient qu’une petite partie de la réalité de son travail qui était surtout fait de rencontres, de refus et de moments durs. Il a d’ailleurs réalisé un film, War Photographer, pour tenter de répondre à la question qui revenait le plus souvent : « Pourquoi vous avez pas aidé cette femme qui meurt ? »
Série Mauvaise Réputation










Au-delà de ce projet, tu as beaucoup photographié à La Réunion. C’est de là que t’es venu le désir d’aller à Mayotte ?
Quand je suis arrivé à La Réunion il y a presque 20 ans, j’avais, comme beaucoup, une vision complètement déformée de ce qu’était la vie ici, sur une île au bout du monde. J’étais venu avec des clichés plein la tête. Puis j’ai habité à Saint-Denis, et j’ai été très vite confronté à des milieux sociaux qui ont brisé tous ces clichés insulaires que je pouvais avoir.
J’ai été en résidence photographique pendant presque 1 an au CHR de La Réunion et au service des grands brûlés, j’ai rencontré une Mahoraise dans le coma qui venait d’être brûlée par son conjoint à Mayotte. À sa sortie du coma et avec son accord, je l’ai accompagnée et photographiée et ce durant toute sa convalescence et sa rééducation. À sa sortie de l’hôpital, les médecins lui ont conseillé de ne pas rentrer sur Mayotte avec une telle condition physique. Je l’ai alors aidée à trouver un logement et elle s’est installée dans un premier temps à la cité de la Chaumière à Saint-Denis. Là j’ai rencontré la communauté mahoraise et pris conscience des discriminations qu’elle subissait à La Réunion. J’en ai tiré la série photo Mauvaise Réputation.
Cette rencontre avec cette Mahoraise et cette série sur les conditions de vie des Mahorais sera l’élément déclencheur qui me poussera à aller vivre à Mayotte après 8 ans de vie à La Réunion.
Ton univers est plutôt sombre, qu’est-ce que tu dirais que cela dit de toi ?
Je dis souvent que je photographie ce qui me fascine autant que ce qui me met mal à l’aise. Je vais vers des situations qui me questionnent, parfois parce qu’elles font écho à mes propres peurs.
C’est aussi pour ça que j’ai du mal à me définir comme un photographe artistique ou comme un photojournaliste au sens classique. Je ne photographie pas uniquement pour produire de belles images, ni simplement pour informer. Ma photographie est beaucoup plus personnelle. Elle est liée à mon état d’esprit, à ma vie, à mes propres peurs et à mes angoisses. D’une certaine manière, c’est presque une forme de thérapie pour moi. Une façon d’appréhender un monde qui m’effraie et dans lequel je peine parfois à trouver ma place.
Après, si mon univers est sombre, c’est que la société l’est aussi pour moi. Photographier la misère sociale, c’est s’intéresser à ce qu’elle dit sur notre société : les inégalités, les rapports de pouvoir, la fragilité des parcours et la capacité des individus à continuer à vivre malgré tout.
Série Street Photography










Dans l’ensemble de ton travail, au-delà de Mayotte, on ressent une spontanéité et une affinité particulière pour la rue. Est-ce que tu dirais que la street photo te définit ?
Oui, J’étais essentiellement photographe de rue avant même de me professionnaliser, je ne faisais quasiment que ça et en argentique à l’époque. Il est évident que la street photo est très présente dans ma manière de travailler. J’ai toujours aimé être dans la rue, parce que c’est là que
les choses se passent, que les rencontres arrivent et qu’on ne maîtrise pas complètement ce que l’on va photographier. Je marche, j’observe, je me laisse surprendre par une situation, une attitude, une lumière, une rencontre.
Aujourd’hui j’aurais plutôt tendance à parler d’une photographie de terrain plutôt que de street photo, particulièrement quand je pars sur les autres territoires insulaires de l’Océan Indien. Je ne cherche plus forcément à faire de la street photography au sens strict. La spontanéité dans cette pratique photographique rejoint assez bien ma manière de travailler sur des sujets plus documentaires. Même quand je travaille pendant plusieurs années sur un sujet précis, je garde cette part d’imprévu. Je ne cherche pas seulement à illustrer une réalité que je connais déjà ; j’essaie de me laisser surprendre par ce que le terrain va me montrer.
Donc oui, la rue fait partie de mon ADN photographique et c’est sans nul doute ce qui m’a amené au photo-reportage. Ce que j’aime, c’est cette idée d’aller chercher des images, de me laisser porter par ce qui se passe devant moi. Quand tu calcules tout, tu perds forcément une part de spontanéité.
Je ne cherche pas forcément quelqu’un à suivre ou une histoire précise à raconter. Parfois, c’est juste un hasard : un mec vient te parler, tu le suis, tu te retrouves pendant trente minutes dans un autre monde. C’est ça qui m’intéresse. Il faut accepter de ne pas avoir d’emprise sur ce qui va se passer. Se laisser embarquer. C’est comme ça que je fonctionne.
Un photographe préféré ?
Impossible de n’en citer qu’un seul ! Mes premières références étaient Cartier-Bresson évidemment, mais aussi et surtout Mario Giacomelli.
J’aime beaucoup la photographie de rue, donc Bruce Gilden est forcément une référence. Il est très controversé, notamment parce qu’il assume complètement le fait de photographier sans demander l’autorisation. Mais ce qui me fascine chez lui, c’est sa manière d’aller chercher les gens, de les photographier de très près, parfois au flash, sans chercher à rendre l’image propre ou parfaite.
J’aime aussi beaucoup la photographie japonaise, notamment Daido Moriyama qui a su utiliser les défauts, les erreurs dans la photographie pour en faire une véritable esthétique : des images très contrastées, du flash, du grain, parfois des photographies qui donnent presque l’impression d’être ratées ou sans intérêt. Quand j’ai découvert Giacomelli et Moriyama, je me suis dit que finalement, on pouvait faire ce qu’on voulait. C’est aussi pour ça que j’ai commencé à utiliser des appareils parfois complètement pourris : je cherchais cette manière de photographier.
sans tout contrôler.
Et puis il y a Michael Ackerman ou encore Anders Petersen, qui me fascine énormément. Petersen ne se contente pas de venir prendre une photo et de repartir. Il rencontre les gens, passe beaucoup de temps avec eux, se saoule avec eux, chez eux, allant même parfois les photographier dans leur intimité. C’est cette relation qui m’intéresse. Pour moi, c’est presque plus fascinant qu’un photographe capable de rester trois mois dans une zone de guerre.
C’est finalement ce que j’aime chez tous ces photographes : il n’y a pas forcément besoin d’un grand discours derrière l’image. Je suis pas fan des expositions où il faut lire quatre paragraphes pour comprendre pourquoi une photo a été prise. Une photographie doit d’abord provoquer quelque chose. L’émotion doit être là sans qu’on ait besoin de tout expliquer.
C’est aussi pour ça que j’ai parfois du mal à parler de mon propre travail. Quand je photographie quelque chose de spontané, je n’ai pas forcément un discours construit derrière. Je suis parti, j’ai vu quelque chose, j’ai ressenti quelque chose et j’ai fait une photo. Ce qui m’intéresse, c’est justement cette part d’inattendu et cette relation avec les personnes que je photographie.
Entretien réalisé par Olivier Ceccaldi




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