Alors que plus de deux cent mille élèves ont retouvé mardi 18 août les établissements scolaires de l’île de La Réunion, une infime minorité bénéficiera de cours dans leur langue maternelle, le créole. Malgré une immense majorité de locuteurs, son enseignement reste un sujet douloureux et polémique. Cet article est paru chez nos amis de Mediapart.
Il dénonce un « linguicide, un génocide linguistique programmé » et un plan académique « d’essence néocoloniale qui porte atteinte aux droits fondamentaux » des écoliers et écolières. Mickaël Crochet, militant de la langue créole réunionnaise, n’a pas de mots assez durs pour qualifier la politique académique du rectorat de La Réunion.
Dans une lettre ouverte adressée au recteur en vue du mardi 18 août, jour de rentrée scolaire sur l’île, Mickaël Crochet dénonce notamment le fait que dans le premier degré, « pour un niveau qui compte cette année 112 630 élèves dont 41 510 en maternelle, à peine 1 250 élèves (1,10 % !) sont scolarisés en classe bilingue, et ce, un quart de siècle après la reconnaissance de la langue réunionnaise ! ».

Fruit d’un long combat mené par des militant·es, auteurs, autrices et artistes, le créole réunionnais est considéré comme une « langue vivante régionale » par l’État depuis 2001. Unanimement apprécié comme particulièrement vivace – y compris à l’échelle des départements d’outre-mer (DOM) français –, il est parlé quotidiennement par une très large majorité (80 %) des citoyen·nes sur place.
« Avec le plan académique pour l’enseignement de la langue et culture régionales 2025-2029, nous nous inscrivons dans le temps long, se défend le recteur de La Réunion, Rostane Mehdi, qui confirme dans l’ensemble les chiffres évoqués par Mickaël Crochet. La volonté de l’académie est bien de respecter chacun et chaque langue, de leur donner une égale dignité. Il faut former les enseignants, les habiliter, les certifier, de manière à encourager les dispositifs locaux : en 2026, 258 écoles sont engagées dans l’enseignement en créole, 61 classes sont bilingues et 8 000 élèves au total bénéficient d’un enseignement en créole. »

Diglossie
Un mot, utilisé par les chercheurs en sociolinguistique, décrit bien la configuration réunionnaise, mais aussi celle qui prévaut dans les autres départements dits d’outre-mer comme la Guadeloupe, la Martinique ou encore la Guyane. Il s’agit de la « diglossie », c’est-à-dire, selon le dictionnaire Robert, la « situation linguistique d’un groupe humain qui pratique deux langues en leur accordant des statuts hiérarchiquement différents ». Un état de fait qui a d’importantes répercussions sur la santé mentale des personnes concernées, mais aussi la réussite scolaire.
« Les difficultés en lecture des jeunes vivant dans les territoires d’outre-mer sont nettement plus élevées que la moyenne nationale », relevait l’Unicef dans un rapport intitulé « Grandir dans les outre-mer », publié en 2023. « En 2022, celles-ci ont concerné 30,4 % des jeunes de la Guadeloupe, 28,9 % de la Martinique, 26 % de La Réunion, 51,8 % de Guyane et 55,7 % de Mayotte », pouvait-on y lire, contre« 12,9 % des garçons et 9,1 % des filles au niveau national ».
Pour l’organisation non gouvernementale de défense des droits des enfants, « l’une des difficultés majeures à laquelle les enseignants et les institutions sont confrontés sur ces territoires est la prise en compte du plurilinguisme des élèves. Malgré plusieurs initiatives intéressantes et les évolutions positives permises par la loi dite “loi Molac” de 2021, l’enseignement bilingue immersif des langues régionales et premières des élèves reste sous-dimensionné dans les territoires ultramarins, malgré les bénéfices que cet enseignement présente en termes de réussite éducative et de réalisation des droits de l’enfant ».
Ces bénéfices sont loin d’être mis en avant par les autorités éducatives dans les pays concernés. « Les seuls moments où les enseignants et l’institution en général nous en ont parlé, c’est pour l’option créole au lycée, mais avant, on n’en parle pas plus que ça », témoigne Sonia Habricot, mère de trois enfants, Martiniquaise et commerçante dans la commune du Diamant.
Des initiatives sans effet
« Personnellement, poursuit-elle, je ne me suis pas posé la question : j’ai transmis ma langue à mes enfants ! Je trouve qu’à l’école, on aurait dû davantage parler en créole à mes enfants, ne pas en faire une langue de seconde zone. Ici, en Martinique, on l’entend partout. »
Dans son adresse aux autorités éducatives sur l’île, Mickaël Crochet regrette aussi que le Plan pour l’enseignement de la langue et de la culture réunionnaise (PELCR), élaboré par un collectif d’associations, n’ait pas été retenu par l’administration.
« On a proposé ce plan avec des syndicalistes, des experts, nous sommes plus d’une vingtaine de structures réunies dans le collectif “20 ans de créole à l’école” et il y a trois ans que nous travaillons avec le rectorat, resitue Nadia Saint-Omer, présidente de l’association MLK (Mouvman Lantant Koudmin). Notre travail a été purement consultatif. Non seulement on n’a rien à dire sur ce que produit le rectorat, mais eux n’ont aucune obligation de suivre nos recommandations. C’est maintenant aux politiques de prendre leurs responsabilités pour l’enseignement du créole à l’école, par exemple en faisant une convention État-région, en mettant en place un Office de la langue créole : il n’y en a pas à La Réunion. »
Une des dernières polémiques en date à propos du créole à l’école concernait la non-ouverture de postes à l’agrégation de créole, lors de la session 2025-2026. L’État avait alors évoqué le manque d’intérêt des familles pour les classes bilingues, un manque de moyens en règle générale ou encore un manque de postes spécifiques disponibles.
« [Le créole est une] langue vivante, parlée par plusieurs millions de personnes de par le monde et sur plusieurs océans, une telle mesure aussi réductrice ne peut que porter préjudice à la recherche et à l’enseignement supérieur des langues et civilisations, s’était indigné le député (GDR) de Martinique Marcellin Nadeau. De surcroît, cette exclusion altère sérieusement la qualité et la continuité des parcours universitaires et la formation des enseignants dans les dits outre-mer. »
Le nombre de postes ouverts à l’option créole du concours « langue vivante régionale » de l’agrégation 2026-2027 sera connu à l’automne. En attendant de savoir ce qu’il en sera, les militant·es et défenseurs des langues créoles reprennent à leur compte le constat de l’écrivain Emil Cioran dans Aveux et anathèmes (1987) : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. »
Julien Sartre



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