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Affaire Arche de Zoé : 18 ans après, les victimes brisent le silence

Parallèle Sud a accueilli le mois dernier en stage une étudiante en Info-com de nationalité tchadienne, Wrestling Lotiko. La jeune femme, brillante, qui se destine à une carrière de journaliste internationale, revient dans nos colonnes sur une affaire qui a à l’époque animé les sphères diplomatiques françaises et tchadiennes, à l’heure où les victimes d’un rapt d’enfants s’inquiètent du versement d’une indemnisation promise. “Tentative d’enlèvement d’enfants”, « fiasco humanitaire”, ou “adoptions illégales”, l’affaire Arche de Zoé a fait la Une de l’actualité française et tchadienne fin 2007. Une opération d’exfiltration de 103 enfants d’origines tchadienne et soudanaise interrompue par les militaires à Abéché dans l’est du Tchad. 18 ans après, que sont devenus ces enfants ? Wrestling Lotiko a retrouvé trois des victimes de ce rapt devenues adultes qui lui ont accordé un entretien tout à fait exclusif.

Image d'illustration d'une victime de l'affaire Arche de Zoé
Adam Yaya Moussa âgé de 26 ans, leader et représentant des 103 enfants victimes de l’affaire Arche de Zoé.

« C’est avec l’âge que j’ai compris que j’ai été enlevé », ce souvenir hante désormais les pensées d’Adam Yaya Moussa, qui a pris en main le dossier des enfants victimes de “l’affaire Arche de Zoé”.  C’est un passé bouleversant pour ces jeunes qui, à l’époque, avaient entre 6 et 8 ans quand tout a commencé.

Dans leurs souvenirs, ils ne comprenaient pas exactement ce qui se passait : «Nous pensions que nous allions seulement à l’école ». Mais cette aventure marque le début d’une polémique qui devient une affaire politique et d’États.

Aujourd’hui, ils s’inquiètent d’une indemnisation promise, six millions d’euros versés par la France au Tchad, qui semble oubliée par les autorités.

Rappel des faits 

Le 25 octobre 2007, les militaires tchadiens interceptent un convoi de véhicules à Abéché dans l’est du Tchad avec 103 enfants en direction de l’aéroport. A la tête de cette opération, une association humanitaire française dénommée Arche de Zoé, dirigée par Éric Breteau et sa compagne Emilie Lelouch. Leur objectif ? Offrir une meilleure vie aux orphelins victimes de guerre au Darfour en les plaçant dans des familles d’accueil françaises. 

Au lendemain de l’arrestation, le parquet de Paris ouvre une “information judiciaire et soupçonne une activité intermédiaire dans le domaine de l’adoption sans autorisation” (d’après les archives du Parisien). Les enquêtes menées après l’arrestation révèlent que la grande majorité des enfants ne sont ni des orphelins soudanais du Darfour, mais des enfants tchadiens vivant avec leurs familles. Le Quai d’Orsay tente alors d’obtenir le procès mais la justice tchadienne se saisit de l’affaire. Les responsables sont jugés et condamnés à 8 ans de travaux forcés au Tchad. La France s’engage à verser 6 millions d’euros en échange du transfert des membres de l’association. Rapatriés finalement en France pour purger leur peine, ils seront graciés par le président tchadien Idriss Déby Itno le 31 mars 2008 et seront libérés de leur prison française.

Des enfants devenus adultes#

A l’époque, cette affaire a fait du bruit dans la presse, mais on parle peu des victimes. Aujourd’hui, ce ne sont plus les visages de 103 enfants, mais des adultes avec des rêves et des ambitions. Parmi les 3 interrogés, tous ont repris le cours de leur vie : Adam Yaya Moussa, âgé de 26 ans, est en deuxième année de licence informatique à l’université de N’Djamena. « Cette affaire m’a beaucoup touché. Elle m’a suivi toute ma vie depuis mon enfance », confie-t-il. C’est lui qui, en 2019, a repris le dossier en main pour mobiliser les autres victimes et relancer la bataille juridique. Allamine Issakha Haroun, 23 ans, étudie les sciences infirmières à l’université de Ngaoundéré au Cameroun. Après ce drame, ses parents ont un peu hésité avant de le scolariser à nouveau. Hamza Ibrahim, 27 ans, quant à lui travaille dans l’est du Tchad avec une organisation non gouvernementale.

Image d'illustration d'une victime de l'affaire Arche de Zoé
Etudiant en première année de licence en sciences infirmières, Allamine Issakha âgé de 23 ans est l’une des victimes.

« Nous pensions qu’on allait bientôt à l’école »#

« En 2007, j’avais 6 ans, je ne savais pas beaucoup de choses mais il y a quand même des souvenirs qui me reviennent », raconte Allamine, originaire d’Adré, région frontalière avec le Soudan. Son père lui fait comprendre que « des humanitaires ont ouvert une école pour les enfants démunis ». D’après les victimes, leurs parents croyaient juste les envoyer dans une école basée dans leur localité où ils seraient logés, nourris et éduqués. Personne ne savait ce que « manigançait » cette association.

Déportés de leur localité -certains depuis Adré, d’autres depuis Tiné comme Adam Yaya- pour se retrouver à Abéché : « Quand nous sommes arrivés à Abéché, d’autres enfants d’Adré nous ont rejoints. Nous pensions qu’on allait bientôt aller à l’école ». Hamza Ibrahim, qui semblait plus éveillé à l’époque, se souvient encore de quelques raisons de leur départ : « Après un moment, ils nous ont dit qu’il y avait des rebelles qui allaient attaquer Adré et que, pour notre sécurité, sans prévenir nos parents, ils allaient nous déplacer.».  C’est le début du bouleversement. 

Le jour de l’exfiltration, Hamza se rappelle encore quelques détails : « Un bon matin, ils nous mettent les bandages partout, au bras, à la tête […] Tu vas avoir peur quand tu n’as rien et que les gens commencent à te mettre des bandages partout. Moi, en tout cas, je ne me sentais pas tranquille. J’ai dit à mes frères que ce n’était pas normal ». Mais pour les autres victimes, ils étaient plutôt surexcités de partir. Allamine laisse échapper cette phrase avec le sourire aux lèvres «On était contre les militaires lors de l’arrestation, parce qu’on ne savait pas que les gens qui nous accompagnaient nous avaient “kidnappés”. On était ignorants ». Cette phrase n’est pas une réjouissance, mais une prise de conscience de son innocence.

Image d'illustration d'une victime de l'affaire Arche de Zoé
Hamza Ibrahim est chargé des achats dans une ONG, et est fier de son parcours

« Vos parents vous ont vendus » : retour et stigmatisation#

Placés dans un orphelinat à Abéché, le temps de l’enquête, le séjour a été perturbant. Pour Allamine, c’était difficile de se retrouver loin de sa famille même s’ils étaient bien traités. L’attente était longue. Le gouvernement tchadien a par la suite organisé le transfert des enfants dans leur ville d’origine : «Pour nous qui venions d’Adré et des villages environnants, ils nous ont amenés d’abord à Adré. On a passé 2 à 3 jours à la Maison des Jeunes… puis nos parents venaient nous chercher ». 

Si pour ces enfants et leurs parents ce n’était qu’une mésaventure, leur entourage interprète autrement. Ce n’est pas un simple « retour à la maison ». Place à la stigmatisation : « Vos parents vous ont vendu ». Ils ont porté cette étiquette tout au long de leur enfance. De cette stigmatisation, les trois jeunes ont dû apprendre à se relever.

Se reconstruire après le traumatisme #

« C’est en grandissant que j’ai vraiment pris conscience de cette affaire », confie Adam. Cette prise de conscience ne s’est pas faite du jour au lendemain. Pour ces enfants devenus adultes, comprendre ce qui s’était réellement passé a été un processus long et douloureux.

Malgré la stigmatisation et le traumatisme, les trois jeunes ont poursuivi leur scolarité. Leurs parents, bien qu’effrayés par ce qui s’était passé, ont maintenu leur engagement pour l’éducation de leurs enfants. Aujourd’hui, cette résilience se traduit par des parcours universitaires. Une manière de prouver qu’ils ont su se reconstruire.

Leurs rapports à la France et aux “Blancs” ont également évolué avec le temps. « Avant, je détestais vraiment les Blancs. Aujourd’hui, j’ai compris que tout le monde n’est pas pareil », souligne Adam. Hamza partage ce sentiment : « On ne peut pas blâmer tout un peuple ».

La bataille pour la justice#

En 2019, Adam reprend le dossier lorsque son oncle lui explique qu’après leurs 18 ans, ils recevront leur dédommagement. « J’ai lu les comptes-rendus du procès, j’ai cherché sur internet… j’ai vu les vidéos. Vraiment, ça m’a touché. Ce n’est pas seulement moi, mais il y avait des vies derrière ça. ». 

Cette découverte marque un tournant. Adam cherche un premier avocat pour suivre le dossier et débloquer les fonds, mais les honoraires demandés sont trop élevés pour un étudiant. Il laisse tomber temporairement. En 2022, il reprend les démarches et découvre que maître Amady Nathé, l’avocat qui avait défendu leur cause à l’époque, est décédé. Il finit par en trouver un autre, Me Abdoulaye Adam Bahr, qui suit actuellement le dossier.

Parallèlement, Adam décide de retrouver les autres victimes. Il ne connaît que les 13 enfants de Tiné, sa ville natale. Mais pour ceux d’Adré, un seul nom lui est resté en tête depuis 2007 : Hamza. « C’était l’un des plus costauds. Quand j’ai vu son visage sur Facebook, je l’ai reconnu directement. » Hamza, alors au Cameroun pour ses études, lui donne les contacts d’autres victimes. Progressivement, Adam crée un groupe WhatsApp qui réunit aujourd’hui 40 des 103 victimes.

La question des 6 millions d’euros d’indemnisation reste au cœur de leur débat. D’après les victimes, l’État tchadien aurait débloqué un tiers de cette somme entre 2008 et 2009 pour financer l’éducation. Pour le reste, les autorités attendaient qu’ils atteignent la majorité. Mais 18 ans plus tard, l’argent n’a toujours pas été versé. « On ne sait pas quand ils vont nous le donner », déplore Adam.

Au-delà de l’argent, c’est la reconnaissance qui leur manque. Éric Breteau, le fondateur de l’Arche de Zoé, continue de nier les faits dans ses interventions publiques. « Il dit que c’était des enfants du Darfour, alors que nos parents sont vivants et que nous vivons au Tchad », s’indigne Adam. Pour les victimes, une excuse publique serait un premier pas vers la réparation. «Derrière cette affaire, il y avait des enfants, pas des dossiers », conclut-il.

Wrestling Lotiko




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A propos de l'auteur

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Article rédigé par un.e stagiaire dans le cadre de sa formation.
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