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Autonomie et socialisation, pas l’une sans l’autre

LIBRE EXPRESSION – « L’être humain doit être reconnu dans sa capacité à diriger sa vie par lui-même, le rôle de l’éducateur, de l’éducation, étant de lui en révéler les moyens […] ; diriger sa vie, c’est faire preuve d’autonomie » Antoine de la Garanderie (1991). 

Diriger sa vie selon des règles (nomos) établies par soi (auto) et non par une force extérieure, du dehors, c’est faire preuve d’autonomie, du grec autonomia. C’est le sens premier de la notion d’autonomie. Elle ne se posait autrefois qu’au niveau de la cité, lorsqu’elle était gérée selon des lois qu’elle avait décidées. Aristote, le philosophe grec, est le premier à introduire la question de l’autonomie au sujet humain, en s’appuyant sur deux propositions : le refus de se soumettre à la contrainte ou à une loi extérieure et la possibilité de satisfaire ses besoins sans dépendre entièrement des autres (Reynald Brizais, Trem’site, mai 2009). 

C’est avec les philosophes des Lumières et Emmanuel Kant (1724-1804) que l’autonomie devient la tâche de sujets humains appelés à sortir de l’état de soumission, de « minorité », sous le cri de ralliement : Sapere Aude (Ose penser par toi). « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières », écrit Emmanuel Kant dans Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? (1784). Pour le philosophe allemand Emmanuel Kant, l’autonomie est une propriété de notre esprit en lien avec notre raison et notre volonté. C’est la capacité à être soi-même la source de ses obligations, la raison de ses actes, à justifier par la loi propre de la raison, c’est-à-dire libre de toute hétéronomie, de toute dépendance extérieure ou vis-à-vis d’autrui. 

Autonomie, de l’idéal à la norme #

 Cette conception de l’autonomie – utilisée dans un sens radical ou de manière plus souple en lien étroit avec la socialisation (voir ci-dessous) – marquera les sociétés modernes. Cet individu autonome, doté d’une volonté et d’une raison législatrices, constitue aujourd’hui le socle des régimes démocratiques. « On a assisté au cours des cinq ou six dernières décennies à la généralisation des valeurs de l’autonomie à l’ensemble de la vie sociale. L’autonomie, c’est-à-dire en gros les valeurs de choix, de propriété de soi et d’initiative individuelle. L’un des changements majeurs est le déplacement de toutes nos valeurs vers l’activité et l’entrée dans un type de socialité où chacun doit être l’agent de son propre changement » (Alain Ehrenberg, Entretien, in Sciences Humaines, novembre 2010).

En effet, l’autonomie est passée en quelques décennies d’un idéal d’émancipation à l’injonction. Dans le mouvement qui suit la Seconde Guerre mondiale et les mouvements sociaux des années 60, voire de l’après-Mai 68, c’est – on s’en souvient – l’idéal d’autonomie qui motivait la contestation et la libération vis-à-vis des formes traditionnelles, autoritaires et disciplinaires du contrôle social. Qu’il s’agisse des luttes féministes, régionalistes, écologistes, syndicalistes ou de la volonté de changer le travail, l’aspiration collective était l’autonomie. Et elle était revendiquée comme un droit face à des institutions et à un ordre traditionnel étouffant, comme souligné plus haut (cf. Xavier Molénat, Sciences Humaines, novembre 2010 ; Geneviève Ruiz, Hes.so, juin 2024). C’est la période, précise Alain Ehrenberg, où on commence à s’occuper de l’enfant d’une façon qui n’est plus disciplinaire ; un changement de regard qui se cristallise dans la psychanalyse où Françoise Dolto, toujours selon Alain Ehrenberg, en sera la star (Alain Ehrenberg, Sciences Humaines, Décembre 2025/janvier 2026).

Aujourd’hui, du statut d’un idéal à conquérir, l’autonomie est passée à celui de la convocation et de l’injonction. On attend de chacun qu’il témoigne d’une capacité à l’autonomie. Et ce sont désormais les institutions qui parlent le langage de l’autonomie, souligne Xavier Molénat (op.cit). C’est l’école qui encourage les élèves à prendre en charge leur activité intellectuelle. Dans le monde de l’insertion et de l’accompagnement, les bénéficiaires ou accompagnés font face à une véritable injonction à l’autonomie via la formulation un projet personnalisé. Bref l’autonomie, d’aiguillon de la critique des normes sociales, est devenue à son tour la normeà partir de laquelle l’individu est évalué quel que soit son statut, son âge ou son état de santé. Mais, de quelle autonomie parle-t-on ?

L’autonomie, une affaire de vivre en société#

La notion d’autonomie est caractérisée par une large variété de significations, non seulement en fonction des différentes disciplines des sciences sociales, mais au sein même de ces disciplines. C’est cette malléabilité qui l’a permis de devenir une valeur quasi consensuelle. Cependant, contre une certaine approche, il convient, à la suite du philosophe allemand Hegel (1770-1831), de replacer l’autonomie dans la réalité sociale. Car depuis sa naissance, tout être humain est placé dans une relation d’interdépendance avec les autres. Il n’y a pas d’autonomie sans socialisation. Il y a toujours le fait social, la rencontre de l’Autre, le tissage de liens, le réseau des échanges (Agnès Hoffmans-Gosset, 1987). « Tout acteur est pris dans des rapports sociaux, une culture, des coutumes, des attentes. Il est assujetti à une législation et, dès qu’il adhère à une organisation, à des règles internes », écrit justement le sociologue Philippe Perrenoud (L’autonomie, une question de compétence, Genève, 2002).

La socialisation se fait donc par rapport aux autres, à l’environnement social. « Tant qu’il n’aura pas conquis les instruments sociaux d’échange et de compréhension mutuelle, et la discipline qui soumet aux règles de la réciprocité, l’enfant ne peut que se croire au centre du monde… » (Jean Piaget, Psychologie et pédagogie, 1969). C’est en se défaisant de son égocentrisme, en se décentrant, que l’enfant se construit et s’adapte. On ne peut plus clairement poser la construction conjointe de l’autonomie et de la socialisation, conclut Agnès Hoffmans-Gosset (op.cit).

C’est donc dans le cadre de la vie en société, dans cette dimension collective, que l’autonomie se développe. Elle gagne en prenant appui, naissance ou racine, sur tout ce qui autour de l’être tisse le réseau social (ibidem). D’où la référence de plus en plus pressante à la notion d’autonomie relationnelle qui permet de visibiliser les contextes sociaux qui favorisent ou empêchent l’autonomie. L’autonomie relationnelle est une conception qui considère l’autonomie comme un processus réalisable uniquement à l’intérieur d’un réseau de relations dans lequel nous sommes tous et toutes imbriqué-e-s, voire dépendants les uns des autres pour devenir et rester autonomes (cf. Miranda Boldrini, 200-22 ; Marlène Jouan, cité par Geneniève Ruiz, 2024).

L’autonomie, une conquête qui passe par l’autre#

L’autonomie n’est pas innée ; elle n’est ni un don, ni un développement naturel. Et on ne devient pas autonome tout seul. C’est une question de socialisation, des ressources, de capacités… Elle se construit avec l’environnement, dans une relation d’interdépendance avec les autres et dans l’accompagnement. C’est un processus relationnel continu ; un processus d’apprentissage individuel et collectif au cours duquel évoluent les compétences. Elle ne s’impose pas ; elle s’apprend. C’est une conquête. Elle a toujours besoin, comme le souligne Agnès Hoffmans-Gosset (auteure déjà cité), d’être agie, d’être continuellement travaillée et indéfiniment reconquise.

Reynolds MICHEL

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