Christiane Taubira candidate : autopsie d’un naufrage

Lors d’une conférence de presse organisée ce mercredi 2 mars à Paris, Christiane Taubira a dénoncé un « dispositif administratif qui heurte la démocratie ». L’ancienne députée guyanaise a jeté l’éponge : faute de réunir les 500 parrainages exigés par le Conseil constitutionnel, elle renonce à être candidate à la présidence de la République.

[Vu de Paris]

Une allure déterminée et un ton posé mais le visage passablement défait et de la tristesse perceptible dans la voix : Christiane Taubira a mis fin à ce qu’elle a appelé elle-même « un faux suspense ». Elle l’a fait en moins d’un quart d’heure, lors d’une conférence de presse sans séance de questions-réponses, ce mercredi 2 mars, à Paris. « Malgré la très forte détermination, avec ténacité et enthousiasme, la très forte mobilisation des bénévoles du comité Taubira 2022, de mon équipe de campagne composée de bénévoles, malgré les promesses de nombreux élus qui ne se sont pas concrétisées, il est évident que nous ne parviendrons pas à réunir les 500 parrainages exigés pour concourir à l’élection présidentielle. »

Depuis un mois, de manifestation en appel à la responsabilité des élus, la campagne de Christiane Taubira avait pris un tour désespéré. Au mercredi 2 mars, soit au dernier relevé en date effectué par le Conseil constitutionnel – l’institution en charge du recueil et de la validation des parrainages nécessaires à la candidature à la présidentielle – l’ancienne Garde des Sceaux faisait la course en bas de tableau. Finalement, elle n’a réuni que 181 parrainages d’élus sur 500 exigés légalement pour être officiellement candidate.

Semaine après semaine, il devenait de plus en plus évident qu’elle ne pourrait pas satisfaire aux exigences du Conseil constitutionnel. De quoi expliquer tant les tentatives de son équipe pour alerter l’opinion publique que ses propres négociations avortées avec d’autres candidats de gauche, en vue de ralliements qui n’ont jamais eu lieu. Christiane Taubira n’est pas parvenue à faire l’union de la gauche derrière elle.

Au cours du mois de février, sa situation s’est singulièrement compliquée, lorsque le Parti radical de gauche (PRG) s’est désolidarisé de son aventure présidentielle. Pourtant partenaire et soutien tout au long de sa précédente tentative, en 2002, le PRG avait déclaré par communiqué et par la voix de son président, Guillaume Lacroix, que ce « parti politique est allé au bout de sa démarche et se met en retrait. Christiane Taubira a décidé de poursuivre sa démarche dans le cadre d’une campagne citoyenne qui ne peut être le reflet du seul PRG. En retour, notre parti ne peut être le seul responsable ou comptable de la poursuite de cette campagne ». Problème : ce parti lui apportait davantage qu’un soutien politique et moral, c’était la garantie pour elle d’avoir plusieurs dizaines voire centaines de parrainages puisque le PRG est un parti d’élus locaux bien implanté dans toute la France.

« Nous n’abandonnons pas le combat »

« Je ne veux parler ni de rumeurs, ni de trahisons, réagissait en retour Chloé Heurton, porte-parole des « Comités Taubira 2022 », à l’occasion d’une manifestation, devant le Conseil constitutionnel, à Paris, le 17 février 2022. Ils étaient une petite vingtaine, à la tombée de la nuit, une feuille de papier à la main, scotch sur la bouche, estimant injustes et inatteignables les règles qui fixent le nombre de parrainages à réunir pour assumer une candidature à l’élection présidentielle. Nous sommes des citoyens et des citoyennes engagées depuis plus d’un an et demi dans ce collectif : nous avons demandé à Christiane Taubira de se présenter, voilà notre histoire, poursuivait Chloé Heurton. Ce que nous disons, c’est qu’il y a une urgence de gauche ! Nous voulons que nos idéaux de gauche soient représentés, c’est pourquoi nous voulons que les élus parrainent Christiane Taubira. C’est une femme intègre : Madame Taubira n’est pas quelqu’un qui trahit. »

Les rumeurs de ralliement de l’ancienne députée guyanaise étaient pourtant plus que persistantes : elle avait elle-même confirmé lors d’une précédente conférence de presse avoir engagé des négociations – non-abouties – avec les Verts, de Yannick Jadot. « Oui, nous discutons, oui, nos équipes se sont rencontrées, parce que c’est notre devoir de parler à tout le monde, sans manquer de respect à qui que ce soit », confirmait-elle, un peu agacée, au début du mois de février. Désormais en position de force, ses rivaux de gauche, Anne Hidalgo et Yannick Jadot en tête mais aussi Jean-Luc Mélenchon (tous trois ont atteint les 500 parrainages validés par le Conseil constitutionnel) ne lui ont rien passé et ne lui ont pas facilité la tâche. Lors de sa prise de parole de ce mercredi 2 mars, la candidate malheureuse ne les a d’ailleurs pas épargnés. Pour elle, l’impossibilité de concourir a été la conséquence « d’un dispositif administratif qui heurte la démocratie » mais aussi « la marque que la gauche ne parvient pas à s’unir, une gauche qui n’est pas audible, qui ne veut pas être comprise et qui risque bien d’être éjectée de cette élection ».

Une circonscription gagnable en banlieue parisienne, un remboursement des frais de campagne engagés par l’association militante qui l’a portée jusqu’ici, la « Primaire populaire » : les points chauds de la négociation avec les autres partis et responsables politiques de gauche ont tous fuité dans la presse ou bien se sont répandus comme des rumeurs invérifiables dans le microcosme politico-journalistique. De quoi torpiller d’éventuels accords.

Afin de sauver la face et de ne pas « trahir », Christiane Taubira a maintenu coûte que coûte une campagne active et riche en déplacements dans toute la France. Un jour dans le Sud, le lendemain dans l’Ouest, à Rennes, elle a maintenu jusqu’au bout la pression sur les élus à qui elle demandait des parrainages en invoquant des raisons « impérieuses » et démocratiques, de permettre sa candidature. Séances de phoning, tentatives de dernière minute, annulation de tout ce qui était à son agenda : jusqu’au bout, Christiane Taubira et son équipe se sont battues dans l’espoir de réunir les parrainages.

Engagée derrière elle, l’équipe de la « Primaire populaire » a souscrit un prêt d’environ 300 000 euros afin de permettre l’émergence de cette candidature de gauche qui se voulait « unitaire ». Dans le cas où l’ancienne Garde des Sceaux était parvenue à être candidate, il lui aurait fallu atteindre 5% des suffrages, si elle voulait voir ses comptes de campagne remboursés par l’État. C’est encore le Conseil constitutionnel qui est chargé de valider cette démarche de remboursement public. Il lui faudra trouver une autre solution pour réunir les fonds.

« Nous n’abandonnons pas le combat, il serait tout à fait égoïste de retourner cultiver son jardin », lançait-elle, retrouvant une forme de combativité, lors de son allocution du mercredi 2 mars. Christiane Taubira n’a donné aucune consigne de vote et annoncé qu’elle partagera « dans les prochaines semaines » son choix pour le premier tour du scrutin présidentiel. Elle a déjà annoncé qu’elle participera, sous une forme ou une autre, à la bataille suivante, celle des élections législatives.

Julien Sartre

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

Sur le même thème