« Cachalot » rempli de canne à sucre. © Olivier Ceccaldi

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Cultiver et manger bio à La Réunion : on nous doit la vérité!

LIBRE EXPRESSION – Manifestations des agriculteurs contre le Mercosur, 117 foyers contaminés par la dermatose nodulaires en France métropolitaine soit près de 3 000 bovins abattus, plusieurs millions de volailles infectées aujourd’hui par la grippe aviaires et euthanasiées, une agriculture sous perfusion de subventions, lobby des industries pétrochimiques, menaces sur la santé des consommateurs…2025 est une année noire et marque un tournant décisif pour l’agriculture et ses conséquences sur l’alimentation ainsi que sur la santé tant en France qu’à la Réunion.

Le paradoxe réunionnais du Mercosur : moins d’emplois agricoles, pas de baisse de prix. #

Le Traité Mercosur est un accord de libre-échange signé entre l’Union européenne (UE) et quatre pays sud-américains (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay) qui supprime les taxes douanières entre les deux zones : en échange de l’accès au marché sud-américain pour les voitures et machines européennes, l’UE accepte d’importer davantage de viande bovine (99 000 tonnes/an), de sucre (180 000 tonnes/an) et de volaille (190 000 tonnes/an) à droits réduits ou nuls, fragilisant ainsi les producteurs agricoles qui ne peuvent pas concurrencer les prix des pays du Mercosur dans leurs contextes socio-environnementales moins contraignants.

Il est vrai que la France a dit « non », sous la pression des manifestations des agriculteurs en colère, mais la réalité est plus cynique : la France ne peut pas refuser seule d’appliquer le Mercosur car la politique commerciale relève d’une compétence exclusive de l’Union européenne depuis 1999 : une fois l’accord voté par la majorité des États membres (55% des pays représentant 65% de la population), il s’applique automatiquement à tous les pays, y compris la France qu’elle soit d’accord ou non.

Par ailleurs, contrairement à la promesse de prix plus bas, les ménages réunionnais perdront sur les deux tableaux : d’un côté, des emplois agricoles locaux vont disparaître (sucre, élevage), diminuant les revenus des familles qui travaillent dans ces secteurs ; de l’autre, leur caddy au supermarché ne sera pas moins cher car la grande distribution française—Carrefour, Leclerc, Intermarché—risquent fort d’importer la viande du Mercosur pour préserver leur image de « qualité française » et garder ses clients français attachés aux normes strictes de l’UE, tandis que les rares baisses de prix (ex la viande de 18 à 32%) profiteront surtout aux restaurations collectives.

Les 99 000 tonnes de viande bovine et 180 000 tonnes de sucre du Mercosur, signé le 17 janvier 2026 à la majorité des pays de l’Union Européenne, arrivent donc en France et à la Réunion selon le calendrier prévu (depuis janvier 2026 en application provisoire),

L’équation est claire : à la Réunion, on perd l’emploi local sans gagner sur les prix, ce qui aggrave les inégalités dans l’île où les revenus sont déjà 25% plus bas qu’en France métropolitaine et un taux de pauvreté en dessus de 35% de la population.

Oasis Réunion : quand 600 agriculteurs bio militent pour une souveraineté alimentaire durable et résiliente#

A contre-courant, le groupement de OASIS REUNION, créé en 2017, milite en faveur de modèles viables et résilients qui existent déjà et sont prouvés. En France, 62 000 agriculteurs bio produisent sans pesticides, dans l’ensemble des filières agricoles sur 2,8 millions d’hectares. Plus de 3 000 exploitations ont réduit de 18 à 40% leur consommation sans perte économique – bien au contraire, 78% déclarent une rentabilité maintenue. Les statistiques le montrent : les populations consommant bio et buvant de l’eau filtrée présentent des niveaux de glyphosate de 28 à 73% plus bas. 

Les chiffres officiels à la Réunion sont alarmistes :  55% des points d’eau sont contaminés, avec 80% des dépassements causés par les herbicides de la canne à sucre. C’est le consommateur qui paie cette facture, trois fois : en caisse, les impôts, et sa santé. 

Pour être clair : il ne s’agit pas de culpabiliser les producteurs agricoles ni de créer une panique chez les consommateurs, mais de faire prendre conscience d’une vérité qui est masquée malgré une réalité scientifique. En France, le cancer du pancréas augmente à un rythme 2 à 3 fois plus rapide que dans les autres pays européens soit 16 000 cas en 2023. 

Les études épidémiologiques établissent un lien de causalité avec l’intensité d’utilisation des pesticides par région. Parallèlement, l’exposition aux pesticides multiplierait par 2,5 le risque de maladie de Parkinson, reconnue depuis 2013 comme maladie professionnelle. 

Chez les enfants, l’exposition prénatale aux pesticides dans les laits infantiles ou les petits pots accroît les déficits cognitifs et moteurs. À La Réunion, 88% des travailleurs canne sont exposés à des substances cancérigènes depuis 60 ans. 

Or, ces maladies ne sont pas une fatalité : elles sont évitables. Comment ? un mot s’impose dans les débats publics aujourd’hui : l’agroécologie. 

Contacté par téléphone Bernard Astruc, co-fondateur du mouvement réunionnais bio Oasis Réunion, milite, depuis plus de 50 ans, pour une souveraineté alimentaire et une alimentation saine. Il assure que cette transition alternative n’est pas un luxe idéaliste, c’est une stratégie résiliente et prouvée adoptées par plus de 600 agriculteurs sur l’île, sur 2 400 hectares, et capables de garantir simultanément la sécurité, l’autonomie alimentaire, la protection de la santé publique et la régénération des écosystèmes réunionnais.

L’agro-bio-socio-écologiste, à l’origine d’un Manifeste, déjà signé par 44 000 citoyens et les maires des 24 commune de l’île, ambitionne l’objectif de 50 000 à 100 000 signatures pour peser réellement dans les débats auprès des instances politiques et la machine des industries pétro-chimiques.  

Ainsi avec les agriculteurs bio locaux, l’ensemble des syndicats et associations de consommateurs, il défend activement un regard alternatif aux impasses actuelles par la tenue des EGRAALIM (Etats Généraux Réunionnais de l’Agriculture et de l’Alimentation) en 2026. Il s’agit de mettre autour d’une table les instances politiques, les grands distributeurs (tels que Carrefour, Leclerc, Intermarché), les agriculteurs et les associations de consommateurs afin de définir ensemble une stratégie concrète respectueuse de la santé des Réunionnais, de la revalorisation du métier d’agriculteur, du soutien financier pour les producteurs bio et de la durabilité de notre environnement.

Le caddy de la ménagère : entre culpabilité et porte monnaies#

A cette dynamique s’oppose aujourd’hui un constat partagé par beaucoup de mères de famille : manger bio localement coûte cher. 

Quelques exemples vérifiés : un kilo d’ail importé de Chine coûte près de 6 €, les oignons atteignent 10 € /kg, les tomates 10 €/kg. Même les tomates réunionnaises se vendent au même prix que les tomates importées du Maroc. Les mangues locales devraient être abondantes et bon marché. Or, 54% des mangues que nos consommons viennent des pays étrangers et inondent les étals à bas prix et quand le cabri vient de Nouvelle Zélande. Enfin si le litre de lait coûte 27% plus cher, nous payons 59% de surcoût pour le jus d’orange…

Aussi nos carris, cuisinés avec amour et composés uniquement de produits locaux, représentent une facture bien salée une fois mises sur la table.

En d’autres termes comment un ménage réunionnais en charge de famille avec un SMIC peu élevé peut-il consommer bio et local ?

Quel est le prix de notre santé ? La Réunion souffre face aux pesticides#

Triste record : notre île est le premier département, par rapport à sa SAU*, dans l’utilisation des pesticides contenant du glyphosate, notamment pour la culture de la canne à sucre dont notre économie dépend : 88% des travailleurs agricoles réunionnais de la canne ont été exposés au moins une fois dans leur vie à des pesticides classés comme cancérogènes, reprotoxiques ou perturbateurs endocriniens (glyphosate ou encore la pendiméthaline), avec des conséquences prouvées de cancers, de troubles de reproduction, de dysfonctionnement du foie, des reins ou du cœur, voire de mutations génétiques.

On parle d’un coût sanitaire caché que l’île assume depuis des décennies pour maintenir cette filière agricole et l’emploi qu’elle génère, alors que les instances internationales comme l’OMS (l’Organisation Mondiale de la Santé) reconnaissent officiellement ces dangers depuis plus de 10 ans.

Mais les agriculteurs ne sont pas responsables de ce constat terrible, ils sont même les premières victimes de cette désinformation et trahisons comme l’a montré le scandale Monsanto qui a caché les dangers du Roundup (glyphosate), manipulé les études scientifiques, et conduit des agriculteurs à s’endetter, puis nié la responsabilité face aux cancers. Cependant, la multinationale Bayer, trainée en justice, a été obligée de verser plus de 2,25 milliards de dollars en dommages et intérêts…sans compter sur les milliers de procédures judiciaires en cours.  

Malheureusement ce n’est pas tout : Le glyphosate n’est jamais seul car il est mélangé à des formulations — les POEA (polyoxyéthylènes aminés) par exemple — qui peuvent être 1 000 fois plus toxiques que la molécule du glyphosate seule et sans obligation d’apparaitre sur les étiquettes. Il est à noter de surcroît qu’aucune étude scientifique toxicologique n’a, à ce jour, été menée de manière concluante.

Comme vous le voyez la situation n’est pas simple et implique la puissance des lobbies des industries pétro- chimique face à des consommateurs trompés sans le savoir et en toute opacité.

Alors, dans ce contexte, revenons à la question du bio et au combat porté par Oasis Réunion qui exige la transparence totale des industriels, le soutien actif pour une transition agroécologique par un mécanisme de compensation financière, le lancement d’une campagne d’information publique auprès des Réunionnais.

L’ambition pour la tenue des EGRAALIM (Etats Généraux Réunionnais de l’Agriculture et de l’Alimentation) est clairement affichée pour 2026 : mettre autour de la table les décideurs locaux, les producteurs agricoles, l’ensemble les syndicats et les associations de consommateurs pour définir un modèle durable prenant en compte les caractéristiques de l’île en harmonisant les aspects économiques, sociaux et environnementaux.

Par ailleurs le mouvement défend l’idée que le consommateur doit devenir le « consom’acteur » et choisir en toute lucidité son avenir. Un modèle vertueux, attractif qui protège la population, régénère son environnement et assure sa souveraineté alimentaire. 

Cette dynamique vise à interpeller nos députés, nos élus et les instances qui nous représentent au plus haut des centres de décision car comme l’affirme Bernard Astruc :

« Un changement de cette ampleur ne peut réussir qu’avec l’adhésion et le soutien éclairé de l’ensemble de la société réunionnaise respectueux de sa culture et de ses traditions »

Frédérique Welmant

*Surface Agricole Utile

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