métropole Gillot

[Culture] « Métropole », l’alternative

LES MOTS ONT UN SENS

France hexagonale, France continentale, la France, pays dehors, l’autre côté la mer, grande patrie, la grosse mère poule (*), autant de synonymes d’un terme décrié pour son sens colonialiste mais pourtant largement employé. « Métropole » a un sens, souvent oublié.

« État considéré par rapport à ses colonies, à ses territoires extérieurs », indique le Larousse et les autres dictionnaires en face du mot « métropole ». Quand on pointe cette définition, notre interlocuteur, souvent, s’interroge interloqué : « Mais comment doit-on dire alors ? ».

« De toute ma jeunesse, on disait en France. Ce n’est que récemment que s’est répandu ce terme en même temps que les revendications autonomistes, porté par les départementalistes qui voulaient éviter de distinguer La Réunion de la France », estime Axel Gauvin, écrivain et président de l’Office de la langue créole. 

« C’est un mot largement utilisé, qui date du débat sur l’autonomie », abonde Mickaël Crochet,  défenseur de la langue créole. « On le déteste, puisqu’il met notre centre de gravité à 10 000 km », poursuit le militant culturel.  

Zoreil débarqué

Loran Médéa, sociologue, fait remonter le mot à la période de la colonisation. « C’est un terme employé par tous les pays colonisateurs. Il a été voulu par les autorités depuis les années 60-70, pour lutter contre les idées autonomistes, c’est une affirmation d’une identité politique », dit-il.

De fait, quand on est zoreil tout fraîchement débarqué, on se fait reprendre dès la descente de l’avion. « Il ne faut pas dire la France puisqu’on est ici en France, sinon on risque de froisser les Réunionnais », nous avions-nous prévenus. Pour des générations de Réunionnais, il en est de même; « c’est comme ça qu’il faut dire », enseignent les parents.

Ce terme est clairement marqué d’une empreinte politique que bien des locuteurs ne connaissent pas. Pour autant, le sens reste dans les esprits, les mots ayant une valeur intrinsèque même quand la définition n’est pas connue. 

 Maîtropole

Pourtant, en créole, on dit facilement « la France » pour désigner le territoire hexagonal. L’emploi du mot métropole mélange en effet une notion géographique avec un sens administratif. « Sur quelle carte il y a écrit métropole? », demande Mickaël Crochet qui s’amuse en l’orthographiant « Maîtropole ».  « Quand nous étions jeunes, on disait « pays dehors ou la France » se souvient le presque septuagénaire. 

Remontant encore plus loin, Axel Gauvin évoque les auteurs réunionnais du début du XXe siècle, qui parlaient de « petite » et « grande patrie » pour évoquer La Réunion ou la France.

Depuis longtemps, certains luttent contre l’emploi du mot métropole. Les militants culturels des années 70, mais aussi des politiques. 

« Le mot « métropole » ainsi que toutes ses déclinaisons renvoie à la période coloniale, fondée sur des rapports de domination et à l’origine de multiples inégalités dont certaines trouvent encore leur prolongement dans nos sociétés aujourd’hui.

Afin que ce terme ne trouve plus d’assise et donc de légitimité au sein de notre texte fondateur, il est proposé de le remplacé par l’expression « France hexagonale », fréquemment usité par le législateur depuis 2012 », ont ainsi proposé un amendement en 2018 des députés de tous bords, surtout ultramarins, à la loi de programmation relative à l’égalité réelle outre-mer, avant d’être retiré notamment en se souciant de ce qu’en diraient les Corses. 

Constitution

Deux ans avant, c’était le 27 septembre, en commission des lois. Un amendement du député de Mayotte Ibrahim Aboubacar suggère de remplacer, à l’article 11 et partout dans ce texte de loi, le mot « métropole », dont l’emploi renvoie à l’histoire coloniale, par « Hexagone ».  Des amendement similaires de la députée de la Réunion Huguette Bello suggéraient aussi d’ailleurs ce remplacement, par  les expressions « France continentale » ou « France hexagonale ». Quoique favorable sur le fond, la ministre Ericka Bareigts explique alors que le mot « métropole » figurant dans la Constitution, il faudrait  une réforme constitutionnelle pour l’en rayer. Elle ajoute qu’ « Hexagone » exclurait de fait la Corse  ou les îles bretonnes. Et donne donc à regret un avis défavorable. Huguette Bello avait d’ailleurs noté que le mot « métropole » n’apparaît qu’à une seule reprise dans la Constitution, précisément à l’article 74 alinéa 1, relatif à la Nouvelle-Calédonie.

Pourtant, en droit européen et international, on utilise l’expression « Territoire européen de la France », en particulier pour désigner le territoire de la France inclus dans l’espace Schengen. La partie continentale de la France métropolitaine est appelée couramment l’Hexagone.

Pour Mickaël Crochet, ce n’est pas une question de loi. « Le mot métropole s’effacera de lui-même quand les territoires d’outre-mer auront suffisamment de compétences pour gérer leurs affaires. Tant que notre mental sera colonisé par l’Hexagone, notre centre de gravité sera ailleurs. L’antidote à ce terme réside dans notre autonomie énergétique, alimentaire, quand la question de l’émancipation statutaire ne sera plus un tabou ». En bref, quand on n’aura plus peur du largage. 

Philippe Nanpon

(*) La grosse mère poule est employée par Emmanuel Genvrin dans Ubu Colonial du théâtre Vollard.

A propos de l'auteur

Philippe Nanpon

Déménageur, béqueur d'clé dans le bâtiment, chauffeur de presse, pompiste, clown publicitaire à roller, après avoir suivi des études d’agriculture, puis journaliste depuis un tiers de siècle, Philippe Nanpon est également épris de culture, d’écologie et de bonne humeur. Il a rejoint l’équipe de Parallèle Sud pour partager à la fois son regard sur La Réunion et son engagement pour une société plus juste et équitable.

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