Manifestation pour préserver l'accès aux jardins de Manapany le 15 novembre 2020. (Crédit photo : Collectif des usagers des Jardins de Manapany)

De mobilisation en victoire, des Réunionnais luttent pour préserver leur coin de paradis

JARDINS DE MANAPANY

Des militants alertent dès le début de la mobilisation sur le risque d’une gentrification du quartier. Avec l’installation d’un hôtel de luxe, l’implantation possible de restaurants ou commerces destinés à une classe sociale plus aisée et les aménagements routiers à venir, certains manifestants craignent une hausse des prix dans tout le quartier.

Un article publié sur La Relève et la Peste le 29 décembre 2020

Le « ti coin charmant », comme le chantait le ségatier Luc Donat, embrumé par les gaz lacrymogènes, personne n’avait jamais vu ça à la Réunion. Depuis 22 semaines, des collectifs de citoyens, artistes et associations environnementales militent pour la protection des jardins de Manapany les Bains, fermés sans concertation par la mairie de Saint-Joseph pendant le confinement. Ils défendent la préservation du lézard vert endémique, des activités socio-culturelles et du caractère populaire du lieu.

22e dimanche de mobilisation à Manapany les Bains. Cet écrin de verdure, un quartier calme et résidentiel, est niché entre la montagne luxuriante qui plonge dans l’océan et la ville de Saint-Joseph qui marque sur la carte de l’île de la Réunion le début du Sud sauvage. Le lieu est très prisé le week-end.

Les manifestants ont posé un stand à côté du bassin en roches et font signer aux badauds venus profiter du soleil et des vagues des lettres qu’ils déposeront comme chaque semaine à la procureure et à la sous-préfecture.

L’objectif est clair : solliciter une médiation auprès du sous-préfet afin d’ouvrir un dialogue entre le maire et les citoyens dans le conflit qui les oppose depuis le 2 août dernier.

A la fin du confinement, en mai dernier, les habitants du quartier découvrent avec surprise que la mairie de Saint-Joseph a fermé l’accès aux seuls jardins des lieux, situés à côté du parking, sans concertation ni arrêté municipal.

« C’était ouvert depuis plus de 20 ans, c’est là que se faisaient les baptêmes et les mariages », explique Gabrielle*. « Il y avait même des aménagements pour le public comme une borne wifi, l’éclairage public, un gardien… »

Le lieu accueillait aussi des festivals de musique et activités culturelles organisées par l’association les 3Peaks qui loue le local municipal situé dans les jardins.

La nouvelle de la fermeture suscite une vague d’incompréhension et, le dimanche 2 août, premier jour de manifestation, une centaine de personnes bravent l’interdiction pour pique-niquer avec toute la famille dans les jardins comme cela se faisait avant. Le rassemblement entrainera quelques semaines plus tard la création du collectif des usagers des jardins de Manapany et du collectif des riverains. Une pétition est lancée, en quatre mois, elle a recueilli près de 7 500 signatures.

« C’est pas facile de faire parler une société entière sur un sujet. » Zavyé du QG Zazalé, un groupe actif de militants basé sur un rond-point au Tampon, fait le bilan de ces quatre mois de mobilisation.

Manifestation pour préserver l'accès aux jardins de Manapany le 15 novembre 2020. (Crédit photo : Collectif des usagers des Jardins de Manapany)
Manifestation pour préserver l’accès aux jardins de Manapany le 15 novembre 2020. (Crédit photo : Collectif des usagers des Jardins de Manapany)

« Aujourd’hui, les gens font attention aux élagages, aux arbres endémiques, on a parlé de gentrification, ça a créé des débats, on s’est demandé ce qu’on veut pour la Réunion de demain. La bataille n’est pas finie. C’est la seule fois de l’année où la lacrymo a été utilisée sur l’île, ça a été une des plus grosses mobilisations citoyennes de l’année. »

« Que se passe-t-il à Manapany », demandent incessamment les manifestants. Depuis le 2 août, et après un mois de silence, la mairie se borne à répliquer qu’il s’agit d’un terrain « communal privé », acheté en 1967, et qu’elle ne fait qu’exercer son droit.

Construction d’un hôtel de luxe dans les hauteurs

Rapidement, les regards interrogateurs se tournent vers l’hôtel qui doit être construit un peu plus haut et qui jusqu’à présent n’avait pas soulevé de contestation particulière. Des rumeurs circulent, certains craignent une privatisation des jardins.

Le Manapany Bay, un complexe hôtelier 4 étoiles, devrait compter 30 chambres mais pourrait être étendu à 50 chambres. L’installation de l’hôtel, dont la livraison est prévue pour fin 2022, doit entrainer des aménagements routiers dans le quartier.

Des membres du QG des Zazalés alertent dès le début de la mobilisation sur le risque d’une gentrification du quartier. Avec l’installation d’un hôtel de luxe, l’implantation possible de restaurants ou commerces destinés à une classe sociale plus aisée et les aménagements routiers à venir, certains manifestants craignent une hausse des prix dans tout le quartier.

« La chance qu’on a, entre guillemets, c’est que le quartier constitue l’habitat naturel du gecko », pointe Tiphaine, membre du collectif des usagers.

En effet, les cours des particuliers et la végétation du littoral abritent une espèce unique au monde, le gecko vert de Manapany, un petit lézard vert endémique tâcheté de rouge, en danger critique d’extinction. La présence du lézard vert sur une bande littorale de 10 km est une des spécificités de la zone. Son habitat est donc protégé et sa modification soumise à un certain protocole.

Face aux sollicitations, la mairie accepte de recevoir une délégation de citoyens le 21 septembre mais la réunion aboutit à une impasse. Au même moment, les services techniques municipaux entament la construction d’un grillage autour du jardin.

Un bois noir, des branches de vacoas et les racines d’un ficus sont coupés sans en avertir les services de la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal) et alors que le lézard vert est en période de reproduction. Les événements sont vécus par les manifestants comme une provocation.

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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