Destruction des requins à La Réunion : à qui profite le crime ?

Requins

LIBRE EXPRESSION

Depuis plus de 20 ans, la communauté scientifique de la planète alerte le public et les gouvernements sur la situation de plus en plus critique des populations de requins. A la Réunion, l’ensemble des scientifiques appelle en particulier à ne plus tuer de requins tigres, lesquels n’ont quasiment jamais été impliqués dans les accidents. 

Le requin tigre et le requin bouledogue sont des espèces menacées d’extinction. L’UICN les répertorie sous le statut « quasi-menacé » pour le tigre, et  « vulnérable » pour le bouledogue, un statut encore plus préoccupant.

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Avant même l’instauration des premiers programmes de destruction en 2014, les services de l’Etat (la DEAL), mais aussi la communauté scientifique (l’IRD), alertaient déjà le préfet sur les conséquences écologiques de tels programmes :

« Il ne s’agit pas d’éradiquer les requins des rivages proches et éloignés de La Réunion : une telle éradication, en supprimant la tête d’une chaîne trophique, pourrait conduire d’autres prédateurs à occuper cette position au sommet de la chaîne alimentaire marine : d’autres requins, ou d’autres poissons pélagiques. Les conséquences de prélèvements massifs sur l’évolution des différentes catégories de poissons seraient difficilement prévisibles. Les prélèvements ne doivent donc pas, par leur quantité, porter atteinte aux équilibres naturels, aux écosystèmes. » (rapport de la DEAL au préfet, 24 septembre 2011)

http://administration.reunion.gouv.fr/IMG/pdf/2011-09-26_DEAL_RapportRequins_cle09b588-1.pdf

L’Etat a donc toujours été parfaitement informé.

Comme il était parfaitement informé de la position de l’ensemble des scientifiques internationaux qui, dès le début des années 2000, avaient lancé l’alerte sur le déclin dramatique des populations de requins et sur les effets imprévisibles et potentiellement catastrophiques d’une telle situation.

Comme il était aussi parfaitement informé de la mise en garde lancée en janvier 2014 par le Comité des pêches de la Réunion, sous la plume de David Guyomard(1), actuel responsable scientifique du Centre Sécurité Requin CSR (sic) :

« [….] dans l’optique d’une pêche de régulation [des requins tigres et bouledogues], en plus du suivi des autres populations de requins (de récif notamment), l’impact sur les écosystèmes marins de ces opérations devra être particulièrement suivi, au moyen notamment des recherches en écologie trophique qui permettent d’apporter des éléments de connaissance sur la structuration des réseaux trophiques côtiers et pélagiques, et sur les conséquences (risques d’effet « en cascade ») que les prélèvements de tels prédateurs supérieurs en quantités significatives pourraient avoir sur les populations des autres organismes marins et sur la qualité générale des milieux côtiers. »

Pourtant, sous la pression d’une poignée de commerçants du bord de mer, de pêcheurs et surtout de surfeurs de l’ouest de l’île, sous la pression aussi de politiciens locaux, mus par l’électoralisme (le fameux « en guise de catharsis » du ministère de la mer), le préfet n’a eu de cesse depuis 2014 de faire détruire systématiquement TOUS les requins tigres et bouledogues dans les eaux de la Réunion.

Or cette destruction massive de grands prédateurs apicaux est non seulement inutile, inefficace en termes de sécurité publique, mais aussi très dangereuse d’un point de vue écologique et économique. Elle a des conséquences potentiellement catastrophiques tant pour les écosystèmes (pour les requins mais aussi pour l’ensemble des populations marines), que pour l’économie humaine (impact hautement négatif sur les pêcheries à travers un possible effondrement des ressources biologiques de base : conséquence autant imprévisible qu’inéluctable des cascades trophiques). Elle a aussi un impact touristique par l’image négative donnée de la Réunion : une île qui massacre « ses » populations de requins, en oubliant le souci de l’environnement de plus en plus prégnant au niveau mondial. Et un impact négatif pour l’avenir de la planète en général (aggravation du réchauffement climatique).

Mais tout cela, visiblement, l’Etat français n’en a cure ! Après une conférence très récente de l’ONU sur les océans ? Ou à l’heure d’une COP 27 sur le climat (novembre 2022) et d’une COP 15 sur la biodiversité (décembre 2022) ? Un comble….

Et il faut bien le souligner, encore aujourd’hui, l’Etat massacre à l’aveugle. La direction de la Réserve marine de la Réunion nous l’a bien confirmé :

  • Aucune étude scientifique n’a été conduite sur le niveau des populations de requins tigres et de requins bouledogues dans les eaux réunionnaises (en dehors des maigres résultats de l’étude CHARC évidemment). Et depuis la création de la réserve en 2007, les scientifiques de la Réserve marine n’ont jamais aperçu le moindre requin (sic) ;
  • Contrairement aux préconisations du Comité des Pêches (cf. supra), aucune étude scientifique n’a jamais été conduite sur l’impact de la destruction systématique de grands prédateurs comme le requin tigre et le requin bouledogue, sur les écosystèmes marins de la Réunion en général et de la Réserve marine en particulier.

Or, nul n’est besoin de détruire des requins pour préserver la sécurité publique : le Brésil (Recife)(2) en a fait la preuve, en déplaçant simplement au large les requins capturés, avec un taux de réussite exceptionnel (97% d’accidents en moins) par rapport à la plupart des programmes de protection des plages au niveau mondial. Nos propres scientifiques (Mourier et al., 2021)(3)ont proposé des solutions viables pour la Réunion. 

Outre le fait que des solutions efficaces NON LETALES ont déjà été mises en place par l’Etat : dispositif Vigie Requin Renforcé et équipements de protection individuels EPI pour le surf ; filets de protection pour la baignade. A condition évidemment que le préfet fasse respecter ses propres arrêtés, et que l’on ne tolère plus ouvertement le surf en dehors des zones autorisées !

Mais comme le rappellent encore Mourier et al. (2021) : 

« Par rapport à d’autres types d’interactions entre l’homme et la faune, le nombre de morsures de requins est faible, mais elles bénéficient d’une exposition médiatique massive (Muter et al., 2013) et d’une attention politique (Neff, 2012). »

Les activistes – souvent agressifs, voire violents – de la communauté surf de la Réunion l’ont bien compris, enchaînant les manifestations sur la voie publique après chaque accident, allant même en 2017 jusqu’à balancer des cocktails Molotov sur les locaux de la Réserve marine !

https://www.zinfos974.com/Jets-de-cocktails-molotov-contre-la-Reserve-marine-3-mois-avec-sursis-et-du-travail-d-interet-general_a114818.html

L’image de l’Etat dans les médias : tout le problème serait donc là ? Encore plus en période électorale (cf. l’article du JIR du 17 février 2021 : « Le CSR s’active pour tenir la promesse d’Emmanuel Macron »)…..

Certes, le CSR se targue d’avoir « diminué drastiquement » la population de requins bouledogues et, par un raccourci dont il a le secret, d’avoir ainsi mis fin aux accidents depuis trois ans et demi. Mais comme les scientifiques l’ont maintes fois souligné, ce ne sont là que des conjectures, basées sur aucune certitude scientifique, et ce n’est en aucun cas une preuve d’efficacité : « [….] rien ne permet de dire que le risque a été complètement supprimé, puisque des incidents ont été enregistrés depuis le début du programme d’abattage en 2012 (bien qu’aucune morsure n’ait été signalée en 2020). » (Mourier et al., 2021)

Le préfet est d’ailleurs le premier à le reconnaître, dans ses arrêtés successifs réglementant la baignade et les activités nautiques à la Réunion : « Considérant, nonobstant l’impossibilité de supprimer le risque d’attaque de requin [….] ».

Alors on peut légitimement se poser la question : à qui profite le « crime » ?

Depuis le début de la pêche intensive en 2014, l’Etat a englouti des dizaines de millions d’euros pour tenter de résoudre cette fameuse « crise requin », de l’argent du contribuable en grande partie distribué au Comité des Pêches et au CSR. 

Tout cela pour financer la pêche aux requins mais aussi – évidemment – les salaires des cadres du CSR. Arrêter la pêche, c’est remettre en question l’existence même du CSR et donc les salaires en question. 

Nonobstant le fait que les rétributions des pêcheurs sont également très conséquentes.

Exemples : 300€ par palangre mouillée selon Le Monde du 14 juin 2021, avec un budget annuel de plus de 800 000€ uniquement pour les opérations de pêche. Le préfet nous a informés le 5 juillet 2022 que les pêcheurs avaient mouillé 13 396 palangres entre 2014 et 2020. A 300€ la palangre, faites le calcul……

Le seul coordonnateur du programme de pêche – un ancien surfeur de haut de niveau – était rémunéré 5000€ mensuels en 2020 alors même que les pêcheurs du CSR ont commis depuis mars 2018, 174 infractions à la réglementation dans la réserve marine à l’occasion de pêches en zones de protection renforcée ZPR 2A voire en sanctuaires. 

Un examen attentif de l’appel d’offres du CSR pour le marché public du programme de « pêche de prévention » 2022-2026 nous a permis de préciser les points suivants :

  • une moyenne de 776€ TTC (maximum, primes comprises, hors pénalités) par sortie de pêche, pour la capture d’un seul requin ciblé,
  • 1356€ TTC par requin tigre ou bouledogue (ou poisson mort)pour le stockage, le transport, la dissection et l’évacuation.

Tout se réduirait, en fin de compte, à une histoire de gros sous : plus on pêche, plus on a de « pognon » ?

Qui plus est nous sommes désormais confrontés, dans ce dossier considéré comme ultra-sensible par l’administration, à une opacité et à un secret de plus en plus affirmésautour des opérations de pêche et de contrôle : toute information est soigneusement filtrée par le directeur du CSR, qui décide seul de ce qui doit « sortir » ou non.

Témoin les avertissements explicites et les engagements obligatoires de tous les attributaires, dans le cahier des clauses administratives particulières de l’appel d’offres 2022-2026, et l’amende de 500€ (!!) qui punit chaque manquement des pêcheurs aux obligations liées à la confidentialité.

Témoin aussi la disparition des rapports trimestriels des observateurs publiés jusqu’à ce jour par le CSR sur le site de l’Etat, et seuls garants d’une information objective du public.

Alors même que le CSR a reconduit la destruction des requins pendant encore 4 ans, ayant publié pour ce faire le 18 mars 2022 un nouvel appel d’offre pour un montant record de plus de 5 millions d’euros TTC ; en ces temps de disette financière que la crise sanitaire et le contexte de guerre en Ukraine ont considérablement aggravée ; est-il vraiment raisonnable de consacrer autant d’argent à tuer des requins et pour une illusion de sécurité ?!

Faut-il rappeler que le budget annuel du CSR – de 2,2 millions d’euros pour 2021, et dont le principal objet est de tuer du requin, y compris dans la Réserve marine – représente plus du double de celui de la Réserve marine (950 000 euros en 2021) qui, elle, avec sa vocation d’Aire Marine Protégée, est d’intérêt général ? Comment ne pas trouver cela indécent ?!

Faut-il rappeler les conclusions de Wetherbee et al. (1994)(4) sur l’efficacité de 18 années de programmes d’abattage à Hawaï par la pêche à la palangre : « Dans le but d’apaiser les craintes du public et de réduire le risque d’attaque de requin, le gouvernement de l’État d’Hawaï a dépensé plus de 300 000 $ en programmes de contrôle des requins entre 1959 et 1976. Six programmes de contrôle d’intensité variable ont permis de tuer 4 668 requins [….]. Les programmes de contrôle des requins ne semblent pas avoir eu d’effets mesurables sur le taux d’attaques de requins dans les eaux hawaïennes. La mise en œuvre de programmes de contrôle à grande échelle à l’avenir à Hawaï pourrait ne pas être appropriée. [….]

Un budget de 300 000 dollars en 18 années à Hawaï  contre 2.2 millions d’euros par an à la Réunion (près de 40 millions d’euros sur la même durée) !!Soit un montant 133 fois plus élevé pour le CSR, une paille…..

Mais où donc est passé tout cet argent du contribuable français ?!

Faut-il rappeler que dans l’île sœur voisine, l’île Maurice, située seulement à 230 km de la Réunion, le Gouvernement a imposé depuis le 6 décembre 2021 une protection draconienne de tous les requins dans la mer territoriale avec interdiction formelle de les pêcher, de les blesser, voire même de détenir un engin de pêche aux requins, sous peine d’amende (Loi sur la pêche et les ressources marines) ? Ironie du sort, étant donné le caractère hautement migratoire des requins tigres et bouledogues, la Réunion massacre probablement, en toute impunité, les requins « mauriciens »……

https://blueconomy.govmu.org/Documents/315_The%20Fisheries%20and%20Marine%20Resources%20Reg%202021.pdf

En fin de compte la pêche, celle des requins tigres en particulier, ne sert plus désormais qu’à justifier l’existence même du CSR et les subventions exorbitantes qui lui sont allouées. Alors que faudra-t-il pour remettre enfin en question ce programme absurde ?

Didier Dérand

Collectif « Requins en Danger à la Réunion »

(1) Guyomard D., 2015 – CapRequins, Cinquième rapport au Comité Scientifique Comité de Suivi début 2015. Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de la Réunion (CRPMEM), version corrigée du 3 mars 2015, 108 pages.

(2) Hazin F.H.V., Afonso A.S. (2013) – A green strategy for shark attack mitigation off Recife, Brazil. Animal Conservation, 17; 287–296. https://doi.org/10.1111/acv.12096

(3) Mourier J., Soria M., Blaison A., Simier M., Certain G., Demichelis A. et al. (2021). Dynamic use of coastal areas by bull sharks and the conciliation of conservation and management of negative human–wildlife interactions. Aquatic Conservation: Marine and Freshwater Ecosystems, 1–12. https://doi.org/10.1002/aqc.3674

(4) Wetherbee B.M., Lowe C.G., Crow G.L. (1994) – A review of shark control in Hawaii with recommendations for future research. Pacific Science, 48(2): 95-115. URI http://hdl.handle.net/10125/2202

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