En Nouvelle-Calédonie, non-participation et non à l’indépendance

[VU DE NOUMÉA]

Les résultats du référendum sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie donnent le Non gagnant à 96,49% mais les chiffres de la participation démontrent que le peuple Kanak n’a en rien renoncé à son rêve d’indépendance.

C’est encore un résultat en trompe-l’oeil. Pour la troisième et dernière fois, ce dimanche 12 décembre 2021, le corps électoral spécial a choisi le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la république française en donnant 96,49% des voix au Non à l’indépendance tandis que le Oui recueillait 3,51% des votes. De quoi faire dire à Emmanuel Macron lors d’une allocution en direct depuis l’Élysée que « la Nouvelle-Calédonie restera donc française. Ce soir, la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a choisi d’y rester. »

Localement, les réactions n’étaient pas moins dithyrambiques. Sonia Backès, cheffe de file des personnalités politiques pro-France (droite, non-indépendantistes) se félicitait avec chaleur de ce que « ce soir, l’Accord de Nouméa est terminé et nous sommes Français, nous le resterons et ce n’est pas négociable ! » Tout en saluant « une grande victoire ! » 

+ 56% d’abstention

Il s’agit pourtant d’un triomphe relatif : l’entourage du ministre des Outre-mer Sébastien Lecornu reconnaissait lui-même quelques instants avant la publication des résultats qu’il s’agit d’un référendum « dont le premier enseignement politique est que le territoire est toujours aussi clivé, bloc contre bloc ». Les chiffres de la participation indiquent clairement que l’appel au boycott du Front de libération national Kanak socialiste (FLNKS) a été entendu puisque plus de 56% des électeurs, en particulier dans les zones où le vote indépendantiste est fort et la population du peuple autochtone majoritaire, se sont abstenus. Seulement 43,90% des électeurs se sont rendus aux urnes sur une liste électorale spéciale qui en comptait 185 000.

À 7 heures du matin, lorsque les bureaux de vote ont ouvert dans les quartiers Sud de Nouméa, la capitale, où se concentre la population aisée et blanche, la file était déjà longue et les électeurs se pressaient à l’entrée. « Nous avons évidemment voté Non, assurait du ton de l’évidence, David Plumley, retraité des services publics, installé dans l’archipel depuis plus de trente ans, venu voter de bon matin avec son épouse. L’idée d’indépendance est un symbole très fort mais dire que la Nouvelle-Calédonie est une colonie française est tout simplement faux. On a une vraie autonomie et beaucoup de compétences locales, ici. Qu’apporterait l’indépendance à la Nouvelle-Calédonie ? Dans le Pacifique Sud, l’influence de la Chine est déjà forte, aux Salomon, aux Tonga, aux Fidji… Si la France s’en va, qu’arrivera-t-il à la Nouvelle-Calédonie ? »

Forte disparité entre les quartiers du sud et du nord de Nouméa.

Dans ce bureau de vote situé dans une école primaire près de l’Anse Vata, l’une des plages chics de la ville, l’idée que « c’est important de voter car il y a de gros enjeux et rester en France est une garantie de vivre ensemble pour tous et en paix » est majoritaire, ainsi que l’affirme Jean-Yves Koten, un autre électeur. L’ambiance est tout à fait calme dans la file d’attente et dans les alentours, sous un soleil déjà écrasant. Le long de la baie, les cyclistes et les joggeurs pratiquent leurs activités sportives habituelles, exactement comme si rien de très inhabituel ne se passait ce dimanche.

Présence massive des militaires

Rien à voir avec les quartiers Nord de Nouméa, où la population est majoritairement Kanak, du peuple autochtone, mais aussi Océanienne c’est-à-dire Wallisienne et Tahitienne. Ces populations ont beaucoup plus largement tendance à voter Oui et à respecter les consignes du FLNKS, qu’il s’agisse du sens du vote ou en l’occurrence de l’appel à la non-participation.

En traversant la ville, les forces militaires se font de plus en plus visibles jusqu’à devenir une présence massive, occupant chaque rond-point avec d’imposants véhicules, devant chaque bureau de vote. Dans le bureau de vote le plus majoritairement Kanak, et le plus indépendantiste, celui de Montravel, les gendarmes tiennent littéralement un checkpoint avec barrières et voitures en travers de la route, vérifiant les allées et venues, « s’assurant que tout le monde peut voter dans la sérénité et la sécurité », comme le décrit un gendarme. 

Dans ce bureau de vote-ci, pas de file d’attente, seulement une poignée d’électeurs qui vont et viennent en disant comme Adèle, jeune femme Kanak visiblement hésitante et préoccupée : « Je vais probablement voter blanc mais je ne suis pas encore décidée ». Elle fait partie des rares Kanak visibles aux abords des bureaux de vote ce dimanche. Les chiffres de la participations confirmeront plus tard dans la journée que l’appel à la non-participation du FLNKS a été suivi très strictement par la partie indépendantiste de l’électorat. 

« Le peuple indigène a droit à son indépendance »

A Nouméa et surtout dans les quartiers sud de la ville, la participation était d’un point meilleure qu’au référendum de 2020 à la mi-journée, s’établissant à 34% contre 33% l’année dernière. Dans l’ensemble du pays et en particulier dans les îles Loyauté, où la population vote beaucoup plus en faveur de l’indépendance et où elle appartient en majoriét au peuple autochtone, la participation a été divisée par deux. A 17 heures, le Haut-commissariat – équivalent sur place de la préfecture soit le représentant du gouvernement français dans l’archipel – communiquait un taux de participation de 41% contre 79% à la même heure en 2020.

« Je ne suis pas allé voter et je ne le ferai pas aujourd’hui », assurait par exemple Bernard Christian, 40 ans, Kanak habitant de la commune du Mont-Dore, la banlieue proche de Nouméa, rencontré dans la rue avec du matériel de pêche à l’arrière de son pick-up. « Je ne voterai pas en signe de solidarité avec toute la communauté kanak et parce que le peuple indigène a droit à son indépendance ».

Il est sur la même ligne que la grande majorité de la population de Saint-Louis, la tribu kanak la plus proche de Nouméa, où tout est resté très calme toute la journée. « Peut-être le calme avant la tempête », s’inquiète Adolphe Wamytan, jeune habitant de la tribu, ingénieur à la mine de Goro, célibataire. « Ici dans la tribu, tout le monde respecte l’appel à la non-participation du FLNKS et nous sommes plus préoccupés par le cyclone qui arrive lundi que par le vote. J’espère que tout le monde respectera la consigne de non-violence car nous ne voulons pas donner aux militaires français l’opportunité de démontrer leur pouvoir de répression. Ce référendum ne résout rien : nous, membres du peuple autochtone, nous devrons être là et unis pour la suite et les négociations à venir. Nous n’abandonnerons jamais l’idée d’indépendance. »

Les Océaniens « faiseurs de roi »

Prise entre plusieurs injonctions contradictoires, la communauté wallisienne a dû faire face cette année à un gros cas de conscience : ces Océaniens sont réputés voter pour la France mais leur position et l’émergence d’un nouveau parti communautaire, l’Eveil Océanien ont semblé amorcer un changement l’année dernière. Leur communauté représente 10 % de la liste électorale spéciale, ils sont donc en position de « faiseur de rois » et d’inverser la tendance. En temps normal. Le FLNKS, avec qui l’Éveil Océanien siège au Congrès local, comptait très officiellement sur la communauté  Wallisienne et Futunienne pour aller chercher la victoire du Oui avant d’appeler à la non-participation.  

« Nous sommes obligés de voter, car nous avons été éduqués avec l’idée que nous ne pouvons rien faire sans la France, déplore Toafatavao, Wallisien de 56 ans, retraité, bien connu dans sa communauté, vivant dans un bidonville du quartier nord de Nouméa, à Ducos. Le Covid et la pandémie ont fait une grosse partie de cette histoire, tous les partis pro-France sont venus ici et ont dit à tout le monde qu’il fallait que la France reste pour que nous puissions guérir et nous faire vacciner. Je me sens obligé de voter pour la France car nous ne nous sentons pas capables de faire notre pays par nous-mêmes mais au fond de mon cœur je sens aussi vraiment que le résultat ne sera pas en faveur du peuple qui n’a rien aujourd’hui et n’aura pas plus demain. »

« Un an de deuil national Kanak »

Ce troisième et dernier référendum sur l’indépendance n’a ressemblé à rien d’autre et surtout pas aux deux précédents. « Il nous a été tout simplement impossible de faire campagne et d’organiser ce référendum à cause de tout le deuil que nous subissons », confirme Johanyto Wamytan, 40 ans, Kanak vivant à Dumbea, une commune voisine de Nouméa, également cadre politique du mouvement indépendantiste pour le parti Union Calédonienne (UC). « La coutume du deuil est vraiment cruciale pour le peuple kanak : c’est un moment où les chefs de clans peuvent se réunir pendant plusieurs semaines pour renouer des alliances et faire vivre la coutume. Le tombeau n’est fermé et terminé qu’au bout d’un an. Personnellement, j’ai perdu une tante pendant cette crise. Nous n’avons pas pu faire la coutume. Le monde coutumier a été suspendu, c’est une chose terrible pour nous, à la fois spirituelle et très concrète. » La coutume, c’est cet ensemble de règles et d’interdits qui est aussi un réseau clanique et interpersonnel : le tout permet la vie ancestrale du peuple autochtone. Parmi les morts du Covid, on trouvait une majorité d’Océaniens et le Sénat coutumier a déclaré « un an de deuil national Kanak » avant que la France ne décide de maintenir le référendum au 12 décembre 2021 malgré les demandes de report de la partie indépendantiste.

En ce jour de vote, dimanche 12 décembre, il est très difficile de recueillir la parole des leaders indépendantistes, du FLNKS, voire impossible : dans la foulée de leur non-participation ils ont annoncé qu’ils ne prendraient pas la parole publiquement. Contrairement aux deux scrutins précédents, ils n’ont pas de QG électoral et ne réagissent pas officiellement aux résultats du référendum. Ils ne participent pas davantage aux soirées électorales à la télévision et ont déjà annoncé qu’ils ne prendraient pas part aux discussions que le ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, veut entamer dès lundi 13 décembre au matin.

Au bureau des îles de Belep, personne ou presque n’est venu voter (6 sur 200 inscrits).

La détermination du peuple Kanak à obtenir son indépendance, Roland Berlo, 58 ans, retraité, président du bureau de vote délocalisé des îles Belep à Nouméa, voulait en fournir une preuve. Dans son archipel au nord de la Grande-Terre, où la population est uniquement composée de Kanak, personne n’est allé voter. Au bureau de vote délocalisé à Nouméa, afin que les personnes originaires de ces îles lointaines puissent voter près de leur lieu de travail ou de résidence, six personnes seulement ont fait le déplacement sur un total de 200 inscrits. « C’est très simple, expose Roland Berlo en désignant l’urne vide à côté de laquelle il se trouve. On a demandé au peuple Kanak de ne pas aller voter et le mot d’ordre a été suivi. Nous n’avons pas voté parce que nous sommes en deuil. Le peuple Kanak est très soudé, au Nord, au Sud, aux Iles. Il en a toujours été ainsi. »

Julien Sartre

A propos de l'auteur

Julien Sartre

Journaliste d’investigation autant que reporter multipliant les aller-retour entre tous les « confettis de l’empire », Julien Sartre est spécialiste de l’Outre-mer français. Ancien correspondant du Quotidien de La Réunion à Paris, il travaille pour plusieurs journaux basés à Tahiti, aux Antilles et en Guyane et dans la capitale française. À Parallèle Sud, il a promis de compenser son empreinte carbone, sans renoncer à la lutte contre l’État colonial.

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