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Frontex ou la pédagogie cynique de la politique migratoire

ÉDITO

Sous les traits colorés d’une bande dessinée destinée aux enfants, Frontex présente le « retour » comme un simple déménagement et invite les familles exilées à regarder l’avenir avec optimisme. Une mise en scène qui masque pourtant la réalité d’une politique migratoire européenne toujours plus coercitive, au moment même où l’Union européenne renforce les possibilités d’expulsion vers des pays tiers.

Retour forcé, déménagement : quelle différence ?

En 2023, l’agence européenne de défense des frontières, Frontex, publiait un guide intitulé « Mon guide sur le retour », à destination des plus jeunes. Sous la forme d’une bande dessinée, le guide tente de minimiser la violence de la politique migratoire européenne et compare le fait de pousser des individus à rentrer chez eux à un mot banal : un déménagement. Alors qu’à l’époque, sa publication n’avait pas suscité (ou très peu) de critiques, le durcissement de la politique européenne avec l’adoption par le Parlement européen du règlement « retour » le 17 juin 2026 rend dorénavant possible le transfert de personnes exilées vers des pays tiers considérés comme sûrs. 

Revenons sur ce qu’est le retour pour une famille exilée : c’est le fait de devoir rentrer chez soi ou dans un pays étranger que l’on ne connait pas et où l’on ne souhaite pas aller, parce qu’un pays de l’Union européenne nous refuse le séjour. Peu importe les raisons qui les ont poussés à partir, le mécanisme du retour ne fait pas la différence : si l’administration a décidé, alors il y a deux non-choix : vivre dans l’irrégularité et risquer d’être contrôlé et expulsé ou accepter de repartir, avec la promesse d’être aidé. 

Quand la violence disparaît sous les couleurs

Dans le guide, on parle de « partir à l’étranger », de « rentrer dans (son) pays d’origine ». On comprend ce que l’enfant peut vivre, que « certains événements pourraient être difficiles à vivre ». Pas d’inquiétude donc, Frontex, agence aux moyens quasi militaires et dont le budget a explosé ces dernières années (l’agence devrait passer d’un budget de 845 millions d’euros en 2023 à 900 millions d’ici 2027 et passer de 2100 à 10 000 gardes-frontières permanents), va expliquer aux parents comment faire en sorte que tout aille bien pour leurs enfants : « Vous pouvez les interroger sur ce qu’ils ont lu, écouter leurs ressentis et répondre à leurs éventuelles questions. » Vous le sentez le ton condescendant de celui qui sait qu’il est à une place de pouvoir ? 

Il y a plein de couleurs. Des gens jaunes, verts, oranges, rouges ou violets. À croire que sans s’en rendre compte, Frontex a voulu nous rappeler une chose : l’exil, c’est surtout pour les personnes de couleur. Mais pas de problème, dans le livret, on explique aux enfants qu’ils ont des droits et que grâce à eux, ils sont protégés des violences et des discriminations. Oups ! On a dû oublier de leur dire que cela ne s’applique pas durant leur « voyage » pour venir jusqu’en Europe. 

Quelles frontières pour les droits des exilés ?

Car oui, il faut le rappeler, l’agence Frontex est impliquée dans de nombreux cas de violences envers les personnes exilées ainsi que des affaires de refoulements illégaux. Car oui, il est vrai que les personnes en exil ont des droits, mais ça, c’est pas toujours évident de les faire respecter. Dans un article publié le 18 juillet 2026, une enquête du « Monde » de Franziska Grillmeier et Ludek Stavinoha révélait d’ailleurs un rapport du bureau des droits fondamentaux de Frontex qui faisait état de multiples « refoulements illégaux ». En 2023, après le naufrage d’un bateau de pêche qui transportait près de 750 personnes, 650 sont mortes en mer après son naufrage et, suite à l’enquête, la médiatrice européenne, Emily O’Reilly, déclarait « qu’il existe une tension évidente entre les obligations de Frontex en matière de droits fondamentaux et son devoir de soutenir les États membres dans le contrôle de la gestion des frontières ». 

Dernière page du guide Frontex.

L’avenir t’appartient… ou pas

Mais mettons tout cela de côté, car comme l’explique si bien « Mon guide sur le retour », les personnes qui arrêtent les migrants sont simplement des incompris. Il le précise bien pour que l’enfant comprenne : « Il est possible que tu voies quelqu’un avec des menottes. Ceci permet d’assurer la sécurité de cette personne et de celle des autres ». Mais le guide ne dit pas ce que l’enfant doit comprendre si ce sont ses propres parents qui se font menotter. Par contre, si Frontex t’aide à partir, c’est pour mieux t’aider à « réaliser tes rêves » car « tout le monde a des rêves et des souhaits dans la vie » et « déménager vers ton pays d’origine ne doit pas t’empêcher de rêver ». 

La citation de la dernière page résume en quelque sorte le cynisme global de ce guide : « Personne ne connaît l’avenir avec certitude, mais une chose est sûre : c’est à toi d’écrire ton avenir ». Double oups ! On a oublié de te le dire, c’est à toi d’écrire ton avenir, mais seulement si Frontex et les règles européennes en matière migratoire sont d’accord avec toi. Mais stop, arrêtons de parler de tout cela car la vie c’est simple : « Si tes rêves, tes souhaits et tes objectifs sont clairs, cela t’aidera à faire le nécessaire pour les réaliser. » 

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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