[Hommage] Alain, l’enchanteur de rondavelle

Alain Lascourreges, le programmateur de la rondavelle Ti Roule est décédé

TI ROULE REND HOMMAGE A SON PROGRAMMATEUR MUSICAL

Au fil de huit ans de collaboration avec Ti Roule, Alain Lascourreges, le programmateur de la rondavelle saint-leusienne aura marqué l’histoire de la diffusion de la musique à la Réunion. En huit ans, la scène du dimanche soir est devenue l’une des plus prisées et l’une des plus populaires de l’île. Découvrez avec nous l’homme derrière tout ça, ses qualités humaines, ses choix de programmation. Dimanche 11 décembre 2022, une dizaine d’artistes monteront sur scène pour lui rendre hommage de 18h à 22h.

Les parasols jaunes sont fermés, l’océan Indien est plongé dans le noir, le concert va commencer. Un dimanche normal à la ronda Ti Roule. « Alain ! Alain ! » Une amie musicienne crie à travers la foule le nom du programmateur qu’elle vient d’apercevoir passer. C’était il y a trois mois, même pas.

Alain Lascourreges est mort un dimanche. Ça ne s’invente pas. Il a appris son cancer le 21 juin dernier, il est décédé trois mois et demi après. Le 9 octobre. « Foudroyant ». Il avait 53 ans.

Bar à jus et programmation musicale

En 8 ans de programmation pour Ti Roule, il en aura vu passer des musiciens, des fêtards, des mélomanes, des techniciens. Il nous a semblé important, à travers cet article, de lui rendre hommage. Pour la dynamique qu’il a su insuffler au front de mer de Saint-Leu. Pour tous ces instants de partage et de bonheur qui ont pu exister grâce à lui.

L’histoire d’Alain et de la rondavelle Ti Roule est singulièrement anodine. Vous souriez? C’est la magie qui œuvre dans la banalité de la vie.

Alain Lascourreges s’est installé à la Réunion en 2013. En France, il avait travaillé dans la restauration, un peu dans l’événementiel aussi. Il n’avait a priori rien à voir avec la programmation musicale. A son arrivée sur l’île, il a fait fonctionner un bar à jus au musée Kélonia, avant de poursuivre la même activité pour Stella Matutina.

« Entre Alain et Ti Roule, ça a matché »

« A cette époque, Ti Roule, le gérant de la rondavelle, voyait Jean-Paul, il voulait essayer de mettre en place des petits concerts, mais lui, à la base, il vendait des sandwichs », se souvient Mamiso, le leader du groupe Mamiso Trio qui a ouvert les toutes premières scènes avec Ti Roule. C’était en 2015. « Il était un peu à l’arrache, il m’avait dit de ramener ma baffle et mon micro, je lui ai dit ‘non, on ne peut pas faire comme ça’ et j’ai fait appel à des professionnels pour le matériel. On a aussi fait la com. Au début Ti Roule voulait que je gère le truc mais, moi je suis chanteur, pas programmateur, je lui ai dit. J’ai mis en place le premier concert. Pendant presque quatre mois, j’ai fait un concert une fois par mois. C’est comme ça que ça a commencé, on ne savait pas si ça allait marcher. Et puis quelqu’un l’a mis en contact avec Alain. »

« Il y a des gens que tu rencontres, tu as l’impression de les avoir toujours connus », entame à son tour Sylvie Dayma, productrice, une amie très proche d’Alain, qui a pris la suite de la programmation après son décès. « C’est ce qu’il s’est passé pour Alain et Ti Roule. Ça a matché entre eux. Il a été accueilli dans sa famille, il lui a fait confiance, il lui a donné carte blanche. »

« Ti Roule est devenu une scène incontournable à la Réunion »

A ses débuts, le futur programmateur connait encore peu la musique réunionnaise, mais il se plonge dedans, questionne beaucoup autour de lui. Il se forme et apprend son métier sur le tas.

Loran est musicien du groupe Dogo Fara et travaillait aussi au musée Stella avec Alain. « On se côtoyait souvent et on était proche. On a beaucoup discuté sur l’élan qu’il voulait donner au front de mer de Saint-Leu. Il doit être fier de là-haut car il a fait un boulot incroyable. »

« Avant ça, y avait dix personnes qui traînaient là, c’était mort », se souvient Mamiso. « Ti Roule est devenu une scène incontournable à la Réunion, pour son cadre magnifique et la qualité de la prestation », remarque-t-il.

« Offrir la scène aux groupes locaux »

Chaque dimanche, pas loin de 5 000 personnes fréquentent le front de mer de Saint-Leu, évoluant entre les rondavelles Jean-Paul et Ti Roule. Chacune se démarque par son identité propre. Une population plutôt métropolitaine avec des musiques souvent rock chez Jean-Paul, et une part belle au maloya et aux musiques locales chez Ti Roule avec un public mixte.

« Alain a toujours favorisé la culture réunionnaise, c’était son credo », témoigne la chanteuse Jade. « C’était logique pour lui. La moindre des choses c’était d’offrir la scène aux groupes locaux car il avait conscience que, parfois, on favorise les extérieurs et il voulait pas que ce soit le cas sur la scène de Ti Roule. « 

« Alain était un zorey, et pourtant, il a tout de suite senti que la musique traditionnelle doit être la marque de fabrique de ces lieux de diffusion », soulève Loran. « En même temps, il a conservé une ouverture, un style éclectique. Parfois il programmait aussi un groupe rock ou jazz. »

« Un frère »

La personnalité d’Alain était visiblement largement appréciée auprès des artistes qui le saluent pour sa qualité d’accueil et la considération qu’il savait leur témoigner. « C’était un homme d’une générosité incroyable », témoigne Jade. « Il est toujours resté très proche des artistes, très proche du peuple, sans jamais nous regarder de haut. Il a été là au début de mes scènes, mes toute petite scènes, il venait m’écouter, il m’adorait, il voulait me mettre en lèr. » « C’était comme un frère pour nous », estime Mamiso à son tour.

Pour Jade, comme pour d’autres artistes, « il était un acteur du changement dans toutes les revendications artistiques ». Alain a rapidement appuyé pour augmenter les cachets des musiciens. Il a fait ce qu’il pouvait pour que chaque artiste soit en mesure d’être déclaré de manière professionnelle.

« Il a très vite compris comment fonctionnait le dispositif Tournée générale et a fait en sorte que les artistes s’y inscrivent pour avoir de vraies fiches de paye et des cachets corrects », relate Sylvie Dayma.

« Quand on paye bien les artistes, ça marche »

Ce dispositif, mis en place par le Pôle régional des musiques actuelles (PRMA), existe depuis une dizaine d’années. Les fonds viennent soutenir les petits diffuseurs et producteurs en leur permettant d’investir dans du matériel professionnel et en apportant un complément pour rémunérer les artistes et les techniciens.

« A l’époque, beaucoup de petits lieux de diffusion comme les rondavelles ou les cafés-concerts n’avaient pas forcément les moyens d’offrir un niveau pro aux artistes qu’ils accueillaient », se remémore Loran. « Alain, lui, il a su montrer que quand on paye bien les artistes, ça marche. Il a été l’exemple à suivre. »

« Avant on n’aurait jamais vu un Ziskakan ou un Danyèl Waro là-bas, parce que le cachet était trop faible », souligne Loran. Aujourd’hui, la successeure d’Alain constate la difficulté de trancher le choix des groupes au vu de la quantité de sollicitations, qu’elles proviennent de la Réunion comme d’ailleurs.

Démocratiser l’accès aux spectacles

Les personnes qui ont bien connu Alain décrivent une personnalité engagée, entière, il faisait les choses avec le cœur et dans la cohérence de qui il était. Sylvie Dayma se souvient : « Pendant le covid, quand tout le monde était bloqué, on s’est tous retrouvé à Saint-Joseph avec des musiciens, une équipe de tournage et on a enregistré le clip ‘Dans’ankor’, la traduction créole de la chanson de HK. Le clip sera d’ailleurs diffusé et chanté en live avec les artistes ce dimanche. »

« Alain, il était engagé pour la liberté », affirme Loran. « C’est pour ça, la démocratisation de l’accès au spectacle, c’est vraiment quelque chose qui lui tenait à cœur. » Sylvie confirme. « Il voulait que ça reste populaire, que les gens qui viennent soient à l’aise. Il ne souhaitait pas augmenter le prix des consommations le dimanche pour que tout le monde puisse se payer une bière, que ce soit accessible à tous. »

Dame-pipi et nouvelle scène

Au-delà de la programmation, c’est toute une dynamique qui s’est mise en place au fil des années autour des concerts. Son amie énumère : « au niveau de l’environnement, il a fait enlever les barquettes en plastique, il a fait en sorte de positionner une dame-pipi le dimanche pour que les toilettes soient toujours propres, il a chargé une personne pour ramasser les bières, il a fait acheter à Ti Roule une nouvelle terrasse qu’on a posée le mois dernier… C’était le bras droit de Ti Roule en fait. »

C’était la volonté du programmateur de transmettre le flambeau à son amie Sylvie. « On va essayer de faire ce qu’on peut dans l’esprit d’Alain », affirme-t-elle. « Des choses étaient déjà programmées, depuis son décès, on a gardé tout ce qui était prévu. Maintenant son planning est de plus en plus vide donc je le remplis moi. »

Comment Alain Lascourreges faisait-il ses choix de programmation ?

Sylvie : « Faut que ce soit festif. Les gens sont debout, ils attendent de pouvoir danser. Du maloya, il en faut, mais aussi des découvertes. Parfois, c’est l’effet de surprise d’un groupe extérieur. Ses choix, c’était aussi des coups de cœur. Il écoutait beaucoup ce qu’on lui proposait, il fallait que ça joue. Fallait aussi que les groupes aient un set de 2h, parce que chez Ti Roule il y avait toujours deux heures de concert. C’est pas facile, il faut faire les bons choix. Souvent on avait des discussions là-dessus. Il aimait laisser la place à des artistes peu connus, mais on ne peut pas non plus programmer des artistes qui n’ont pas le niveau. »

L’événement de ce dimanche 11 décembre 2022

Une douzaine d’artistes sont attendus sur scène pour des set d’une vingtaine de minutes chacun. Parmi eux : Christine Salem, Davy Sicard, Mamiso, Eno Zangoun, Kafmaron, Jade, Maya Kamaty, Mounawar… L’événement est organisé au bénéfice de l’association Aïna au sein de laquelle Alain Lascourreges parrainait un enfant malgache. Depuis 2017, les deux amis – Sylvie et Alain – avaient mis en place un concert solidaire, chaque mois de décembre. Comme les autres années, il sera possible d’acheter un objet artisanal malgache sur le stand de l’association, de faire un don ou de parrainer un enfant, mais aussi de donner des livres jeunesses ou jeux sans piles. Les artistes sont bénévoles et les fonds récoltés seront reversés à l’association. L’événement n’a pas pu se tenir en 2020 et 2021 à cause du covid et tenait à cœur à Alain.

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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