[Le Fraguet] Le chant des femmes

Le Fraguet, espace culturel, Sainte-Anne

KILTIR

Le Fraguet, un espace culturel en plein air, a ouvert officiellement en juillet 2022 à Sainte-Anne. Il est tenu par Ti Rat, le chanteur du groupe Rouge Reggae, avec ses fils. Le 20 novembre dernier, l’ambiance est conviviale, presque familiale, et l’association originale des notes de reggae jouxtant les chants des femmes de l’association mahoraise bénédictine Niya Djema. Un lieu hétéroclyte qui mise sur la diversité culturelle. Une découverte puissante qu’on a hâte de voir grandir et s’affirmer dans le paysage.

Le chant des femmes mahoraises vibre et emporte le corps au rythme des percussions. Magnifique cette complicité partagée entre les femmes mahoraises de l’association de Saint-Benoît Niya Djema. Assises en rond, elles sont vêtues d’un tissu imprimé, le salouva, noué au-dessus de la poitrine. De jolis dessins au henné parcourent les mains des plus jeunes. La palette des âges va du nouveau-né dans les bras de sa mère assise à la matriarche, la présidente de l’association qui donne le rythme. Les mbiwi claquent à l’unisson dans un son clair. A Mayotte, les claves de bambous sont traditionnellement utilisés pour les mariages. Derrière le cercle de femmes, les hommes – réunionnais – au roulèr, kayanm et conga, exaltés, font de leur mieux pour soutenir la puissance féminine qui se dégage.

Les femmes mahoraises organisent les codes

Difficile pour les femmes de l’association d’expliciter, de raconter ce qui se joue à travers cette danse. C’est simplement naturel. « Il n’y a pas que des femmes, parfois il y a aussi des hommes », indique la présidente de Niya Djema, évoquant les danses réservées aux hommes. Sans doute, n’y a-t-il qu’un regard d’occidentale qui peut y voir la sororité qui nous fait défaut chez nous. Ça saute aux yeux, aux miens du moins. Loin du regard des hommes, de la compétition ou de la rivalité, les femmes se défoulent. Le chant et la danse entraînent les rires et les jeux par les mouvements de corps. Loin du regard des hommes et de leurs règles, ce sont les femmes qui organisent le cercle et les codes, menés par les plus âgées.

Un sacré bol d’air.

L’objectif pour l’association est d’apprendre aux jeunes, de transmettre la culture. Marie, étudiante, est née à Mayotte, d’un père mahorais et d’une mère comorienne. Elle explique dans un français dépourvu d’accent avoir été coupée de sa culture plusieurs années à son arrivée à la Réunion. De la culture comme de la langue qu’elle ne parlait plus. Elle n’ose pas transmettre ce qu’elle connaît parce qu’elle a oublié certains mots, certaines manières de faire.

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Valoriser les artistes et les communautés

Originale la succession des accords du reggae du groupe Rouge Reggae de Ti Rat et de ses fils avec les chants de ces femmes mahoraises. Deux milieux a priori très différents qui s’apprivoisent, s’observent avec une certaine admiration voilée.

Ti Rat, l’hôte des lieux, a rencontré l’association Niya Djema un 20 décembre sur le parvis de la mairie de Saint-Benoît. « On a fait comme aujourd’hui, on a pris le roulèr et le kayanm et on est entré sur scène, elles se sont déchaînées, elles dansaient. » « Le but de ce lieu, c’est de valoriser des communautés comme ça », s’exclame le musicien. « Elles ne peuvent pas se mettre à danser juste devant la cité, ou quand la commune fait un truc et les invite, éventuellement le 20 décembre. Quand je les ai vues, je me suis dit ‘quand même, il y a un podium devant, pourquoi les avoir mis derrière?’ Elles n’étaient même pas sur le podium ! La communauté mahoraise, faut qu’elle soit sur le podium, faut pas que ces femmes se sentent dévalorisées. Si tu mets des gens sur la scène, c’est pour qu’ils aient de la valeur ! »

Slam, fonnkèr, danse, musique, théâtre

Ti Rat et ses fils ont lancé officiellement Le Fraguet en juillet dernier. « J’ai 28 ans de scène. On a eu envie de ramener la musique dans un quartier retiré, dans la ruralité. On a pensé à l’inclusion. Il y avait un problème : les gens sont stigmatisés et après on parle du vivre ensemble… »

« Ce site est fait pour accueillir une culture diversifiée et très ouverte. On ne va pas se saigner pour faire jouer un artiste qui est hyper produit sur l’île. Pour nous c’est pas ça. Ils ont casté le milieu culturel réunionnais. Il y a des artistes de premier rang et il y a des artistes de second rang. Tu vas voir tout le temps les mêmes artistes jouer. Ici, c’est une scène qui s’installe comme le Kabardock, le Kerveguen, Lespas, le théâtre de Champ Fleuri… C’est un site culturel sur lequel on va faire de la musique, du théâtre, la danse, l’expression lyrique comme le slam, les fonnkèr. L’art c’est vaste. L’art de connaître les plantes médicinales par exemple. Yoland, c’est lui qui nous a donné ces arbres et a construit l’arboretum. »

Yoland travaille à la mairie; il dédit son temps libre à sa passion, les endémiques, à travers son activité dans sa pépinière. Il fait visiter l’arboretum qu’il a mis en place sur le lieu.

Jéromine Santo-Gammaire

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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