LIBRE EXPRESSION#
À La Réunion, nous avons des médias ouverts à la libre expression, où chacun peut raconter ses galères, ses injustices, ses difficultés avec l’administration ou le voisinage. On y parle vraiment de tout, sauf d’une chose terrible, une sorte de cancer social, dont j’avais entendu parler autour d’une table, à l’époque des Gilets Jaunes, et que je n’ai pas pu oublier.
Je veux parler de cette forme d’usure criminelle qui a cours actuellement à La Réunion, au moins pour ce que j’en sais, dans des quartiers de l’Est, loin des médias et des autorités. Des personnes en grande précarité, qui survivent grâce aux aides sociales, peuvent se faire prêter cent ou deux cents euros mais elles doivent rembourser le double le mois suivant, dès qu’elles touchent leur allocation. Cela fait un taux usuraire d’au moins 100% par mois, soit 1200% par an, à comparer aux taux à un chiffre qui ont cours dans les circuits légaux. C’est une violence sans nom, qui touche les plus pauvres, les plus fragiles, ceux qui sont quasiment sans défense.
C’est justement le fait qu’à ma connaissance personne ne vienne témoigner de cela qui m’a fait prendre conscience du devoir citoyen de mettre le problème sur la table. Ce silence pourrait être le signe d’une peur. Car certains prêteurs ne se contenteraient pas de menacer, ils enverraient des gros bras mettre la main sur les cartes de retrait afin de récupérer leur dû dès le début du mois.
Comme la France, La Réunion ne cesse de s’enfoncer dans la crise. Il y a quelques jours, un jeune couple s’est donné la mort après trois mois sans salaire. Combien d’autres familles sont au bord du gouffre en ce moment même ? Combien se dépouillent de leurs biens à vil prix juste pour avoir un peu de « cash » ? Combien se mettent la corde au cou en s’endettant auprès de prêteurs sans scrupules ? Nous ne le savons pas, mais nul ne peut douter de l’existence d’une souffrance économique qui va grandissante dans notre île.
Depuis le Moyen Âge une solution existe pourtant : le prêt immédiat d’argent contre le dépôt d’un objet de valeur. Cela s’appelait alors le « Mont-de-Piété » mais on parle actuellement de « crédit municipal » — car ce sont des villes qui en sont à l’origine. Le principe est des plus simples : vous apportez des bijoux, des outils, de l’électroménager, tout ce qui peut avoir une valeur d’échange. L’objet est expertisé gratuitement, et en quelques heures vous repartez avec de l’argent liquide. L’objet est gardé le temps que vous rameniez l’argent. Sinon il est vendu. Avec cet échange tout simple, pas d’emprunt, pas de dette, pas d’intérêt, pas de frais non plus — dans l’idéal, car malheureusement l’usage est, souvent, d’en faire payer, voire même parfois des intérêts modiques, « non usuraire ».
Fonder un crédit municipal — départemental ou régional —, l’entretenir, le faire fonctionner aussi, cela coûterait de l’argent c’est évident. Mais combien coûte la détresse sociale à notre société ? On parle là de familles détruites, de dépressions, d’alcoolisations et autres dépendances, de suicides, d’enfants à la dérive, et surtout d’une violence grandissante, avec des réseaux criminels qui s’enrichissent et gangrènent les quartiers. Laisser nos concitoyens se noyer a un coût humain exorbitant. Investir dans un Mont-de-Piété serait une prévention qui adoucirait considérablement le quotidien des plus pauvres et nous éviterait d’avoir à gérer des catastrophes.
Il y a urgence sociale à la Réunion. Un Mont-de-Piété ne serait pas une panacée mais une aide de première urgence, pour aider les plus fragiles à passer les creux de la vague sans tomber dans la détresse sociale la plus abjecte, celle qui pousse à frapper à la porte d’usuriers diaboliques. Il ne s’agit pas d’une utopie mais d’une vraie solution qui a apporté toutes les preuves de son efficacité depuis plus de cinq cent ans. La collectivité en a largement les moyens, quitte à faire appel au mécénat, aux legs et autres dons individuels.
Mais rien ne se fera si nous n’en parlons pas, si nous n’en prenons pas conscience, si nous n’interpellons pas les responsables et les politiciens. Chacun peut ici apporter sa pierre ! C’est le moment, il y a urgence, la crise est là. Efforçons-nous de la traverser dans la solidarité sans laquelle il n’est pas de dignité.
Luc-Laurent Salvador
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