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Les couillons, les manifestants et le Premier ministre : histoire d’un revirement

EDITO

Alors que de nouveaux rassemblements des Gilets jaunes sont annoncés, le gouvernement prévoit de déployer des militaires de l’opération Sentinelle en soutien aux forces de l’ordre. Un revirement qui interroge, un an après les déclarations du Premier ministre contre l’envoi de l’armée face à la population. Jusqu’où ira la réponse sécuritaire à la contestation sociale ?

17 octobre 2026, la France retrouve les Gilets jaunes, 6 ans après la fin du mouvement initial. Près de 800 000 personnes se mobilisent partout en France. Des centaines de milliers de personnes qui viennent se faire entendre face à un gouvernement qui n’a eu de cesse de multiplier les réformes de casse sociale : diminution du nombre de professeurs, diminution des indemnités chômage, contreparties supplémentaires pour les bénéficiaires du RSA, augmentation du coût de la vie, votes de lois et projets écocides, lois favorisant la répression des mouvements populaires. 

Dans la foulée, les images qui circulent le plus sur les réseaux sociaux et dans les médias mainstream sont celles de boutiques cassées, de poubelles incendiées, d’une mairie en feu. Le discours ambiant devient celui-ci : les manifestants sont venus pour casser et c’est tout. Alors que la majorité des citoyens et citoyennes mobilisés l’ont été dans le calme et de manière pacifique, les revendications légitimes ne trouvent aucun écho. 

Quatre jours plus tard, on donne une séance d’éducation aux médias auprès d’une centaine de jeunes au RSMA. Lors de la partie sur les photos qui ont changé le monde, on passe sur celle de « Tank Man », un étudiant chinois posté devant une colonne de tanks frappés du symbole du parti communiste chinois. À l’époque, la répression sanglante par l’armée du mouvement pacifique choque la communauté internationale et modifie radicalement les rapports avec la Chine. Étienne, responsable de la séance, explique alors qu’il serait impensable de voir la même chose ici, à quoi une élève lui répond que l’actualité lui donne tort. 

Car la veille, devant les députés, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé que les forces sentinelles seront déployées lors des manifestations le samedi 24 octobre alors que de nouveaux rassemblements sont appelés. Le Premier ministre, présent à ses côtés, n’ajoute rien. Le même, qui un an auparavant déclarait « qu’on ne déploie pas l’armée contre son propre peuple, contre sa propre population. La militarité, je ne le redirai jamais assez, c’est tuer sur ordre ». Il qualifiait même de « couillons » ceux qui formulaient une telle demande. 

D’une année à l’autre, la position a radicalement changé. Comme si le rapport à l’expression populaire avait complètement basculé vers une inaudibilité totale. La veille, c’est le candidat à la présidentielle et ancien membre du gouvernement et premier ministre de Macron, Gabriel Attal, qui déclarait soutenir la coupure des réseaux sociaux lors des manifestations. 

L’intervention des forces armées est légale et n’est pas nouvelle, alors que depuis 2015 et les attentats sur le sol français, elle est déjà mobilisée dans le cadre de l’opération Sentinelle avec pour objectif la lutte contre la menace terroriste. Le samedi 24 octobre, les militaires seront donc présents en soutien, soumis aux mêmes règles que la police, c’est-à-dire « faire usage de la force si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ou s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent ». 

À la différence près que les militaires de l’opération Sentinelle sont « des combattants formés au combat » dont l’équipement individuel de chaque membre est composé d’un fusil d’assaut FAMAS et d’un pistolet semi-automatique PAMAS G1, des armes de guerre dont l’une peut être utilisée pour tirer des « grenades antipersonnel » et « des grenades antichar » selon le site defnat.com et celui du ministère des Armées. 

Pourtant, la France n’a jamais été la dernière à critiquer l’intervention de forces armées face à des mouvements populaires. Dernier exemple en date et proche de nous, les mobilisations de la Gen Z à Madagascar. Il y a un peu plus d’un an, la jeunesse malgache était descendue dans la rue pour dénoncer les coupures d’eau et d’électricité avant de se transformer en contestation du pouvoir plus globale d’Andry Rajoelina. 

Très rapidement les mobilisations avaient été violemment réprimées avec un décompte final de 22 morts face au déploiement de l’armée avant que des militaires du CAPSAT, menés par le colonel Michaël Randrianirina, aujourd’hui président, ne renversent le pouvoir. 

Dans une déclaration écrite publiée le 15 octobre, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères saluait « les aspirations du peuple malgache, surtout sa jeunesse, à une vie meilleure, plus juste et plus digne » qui « devaient être entendues et prises en compte ». Dans la même déclaration, il exprimait au nom de la France « sa profonde sympathie pour les victimes, personnes blessées et impactées par les événements », critiquant, entre les lignes, l’intervention de l’armée et la répression ordonnée par le président destitué (pourtant exfiltré vers la France). 

On ne le dira jamais assez, mais il semble plus facile de faire de la diplomatie à l’international, notamment lorsque celle-ci n’implique rien d’autre que des mots. Des mots qui pourtant ont un sens au risque d’écrire des bêtises et d’être pris pour un couillon. 

Olivier Ceccaldi

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A propos de l'auteur

Olivier Ceccaldi

Photojournaliste, Olivier a tout d'abord privilégié la photographie comme support pour informer notamment sur les réalités des personnes exilées face à la politique migratoire de l'Union européenne. Installé sur l'île de La Réunion depuis 2024, il travaille principalement sur les questions de société et de l'héritage.

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