Les « dégâts collatéraux » de la stratégie d’immunité collective par l’infection à Omicron

cimetière mort décès

Manuel Marchal analyse et critique, dans Témoignages, ce qu’il qualifie de « stratégie d’immunité collective par l’infection à Omicron ». Cette stratégie de lutte contre le Coronavirus à La Réunion a un coût : « les 205 morts depuis le 11 janvier sont-ils les « dégâts collatéraux », interroge-t-il.

Un confinement mi-novembre et la mise en quarantaine de tous les arrivants depuis cette date auraient sans doute sauvé de nombreuses vies


La stratégie la plus économe en termes de vie humaine est celle du « Zéro COVID » : elle consiste à confiner et à tester dès l’apparition de nouveaux cas sans passe-droit pour les personnes vaccinées. Cela explique pourquoi la Chine dénombre moins de 10.000 morts sur une population 20 fois supérieure à celle de la France (plus de 100.000 morts de la COVID-19). Cette stratégie pouvait être très simplement appliquée à La Réunion au moment où le variant Omicron est arrivé en novembre : il suffisait de fermer l’aéroport ou d’imposer la quarantaine à tous les arrivants, et de confiner la population deux à trois semaines pour stopper toute circulation du virus. Le maintien de la quarantaine des passagers entrant à La Réunion une fois le virus éradiqué aurait permis d’éviter plus de 200.000 nouvelles contaminations depuis le 1er janvier. Mais la même stratégie qu’en France a été appliquée à La Réunion : l’immunité collective par la diffusion du variant Omicron. Or, la centaine de lits de réanimation étaient-ils suffisants pour faire face à un nombre toujours important de formes graves ? Les 205 morts dénombrés depuis le 11 janvier sont-ils les « dégâts collatéraux » de cette stratégie ? Si les Réunionnais avaient le pouvoir de décider en matière sanitaire, la stratégie « Zéro COVID » n’aurait-elle pas été privilégiée ?


Le nombre de décès liés à la COVID-19 à La Réunion est de 640 dont près du tiers depuis le 11 janvier. A la différence de la France où une part importante des décès sont survenus en EPHAD, la totalité des personnes mortes de la COVID-19 à La Réunion sont décédées à l’hôpital.
Le bilan hebdomadaire diffusé tous les mardis par les autorités sanitaires est le suivant :

Du 11 au 18 janvier : 27 décès à l’hôpital
Du 19 au 25 janvier : 38 décès à l’hôpital
Du 26 janvier au 1er février : 31 décès à l’hôpital
Du 2er février au 8 février : 34 décès à l’hôpital
Du 9 au 15 février : 38 décès à l’hôpital
Du 17 au 22 février : 37 décès à l’hôpital

Total : 205 décès à l’hôpital entre le 11 janvier et le 22 février pour une moyenne hebdomadaire de 34 décès sur la période.

Concernant la situation sanitaire, deux autres données communiquées par les autorités sanitaires sont le nombre de patients atteints de la COVID-19 en réanimation le jour de la publication du bilan hebdomadaire, et le nombre total de lits de réanimation installés. Ces nombres sont les suivants :

11 janvier : 50 patients COVID-19 en réanimation, 100 lits de réanimation installés.
18 janvier : 60 patients COVID-19 en réanimation, 105 lits de réanimation installés.
25 janvier : 65 patients COVID-19 en réanimation, 111 lits de réanimation installés.
1er février : 62 patients COVID-19 en réanimation, 113 lits de réanimation installés.
8 février : 62 patients COVID-19 en réanimation, 113 lits de réanimation installés.
15 février : 49 patients COVID-19 en réanimation, 113 lits de réanimation installés.
22 février : 40 patients COVID-19 en réanimation, 108 lits de réanimation installés.

En moyenne du 11 janvier au 22 février :
55 patients COVID-19 en réanimation, 109 lits de réanimation installés

La COVID-19 n’est pas la peste ou Ebola. Entre l’apparition de la forme grave de coronavirus nécessitant des soins intensifs en réanimation et le décès éventuel, plusieurs jours voire semaines peuvent s’écouler. De plus, selon les autorités sanitaires, tous les patients décédés sont morts à l’hôpital, ce qui signifie qu’atteintes par une forme grave de la COVID-19, toutes ces personnes auraient dû logiquement bénéficier de soins intensifs, donc être admises en réanimation.

205 décès en réanimation depuis le 11 janvier ?

SOUS RÉSERVE DE CONFIRMATION PAR LES AUTORITÉS SANITAIRES, cela voudrait dire que 205 personnes seraient décédées en réanimation entre le 11 janvier et le 22 février. Si l’on met en rapport le nombre de patients COVID-19 en réanimation un jour J, et le nombre de décès à l’hôpital entre jour J-7 et jour J pour cause de COVID-19, on obtient ceci :

50 patients COVID-19 en réanimation le 11 janvier, 27 décès à l’hôpital du 11 au 18 janvier
60 patients COVID-19 en réanimation le 18 janvier, 38 décès à l’hôpital du 19 au 25 janvier
65 patients COVID-19 en réanimation le 25 janvier, 31 décès à l’hôpital du 26 janvier au 1er février
62 patients COVID-19 en réanimation le 1er février, 34 décès à l’hôpital du 2 au 8 février
62 patients COVID-19 en réanimation le 8 février, 38 décès à l’hôpital du 9 au 15 février
49 patients COVID-19 en réanimation le 15 février, 37 décès à l’hôpital du 16 au 22 février

En moyenne du 11 janvier au 22 février en intégrant le nombre de lits de réanimation installés :
55 patients COVID-19 en réanimation le jour J pour 109 lits installés, 34 décès à l’hôpital de J-7 à J

Deux choses sont sûres :
– la totalité des patients COVID-19 en réanimation le jour J sont vivants
– la totalité des patients décédés à l’hôpital entre jour J-7 et jour J ne sont pas comptabilisés parmi les patients occupant un lit de réanimation le jour J, car ils sont décédés.

SOUS RÉSERVE DE CONFIRMATION PAR LES AUTORITÉS SANITAIRES, les données communiquées par les autorités sanitaires permettent ces déductions sur la période du 11 janvier au 22 février :
– un taux de décès des patients COVID-19 important en réanimation
– un taux de turnover important de l’occupation des lits de réanimation lié au taux de décès important des patients COVID-19 en soins intensifs et au nombre stable des lits de réanimation installés
– un taux de nouveaux patients COVID-19 en réanimation important comptes tenus du taux de décès important et du nombre stable des lits de réanimation installés

Plus de 200000 nouveaux cas de COVID-19 depuis le 1er janvier

Cette évolution pour le moins inquiétante, SOUS RÉSERVE DE CONFIRMATION PAR LES AUTORITÉS SANITAIRES, a lieu dans un contexte de flambée épidémique sans précédent à La Réunion.
Les autorités sanitaires annoncent officiellement :
16256 nouveaux cas de COVID-19 du 1er au 7 janvier
31401 nouveaux cas de COVID-19 du 8 au 14 janvier
46914 nouveaux cas de COVID-19 du 15 au 21 janvier
45474 nouveaux cas de COVID-19 du 22 au 28 janvier
30782 nouveaux cas de COVID-19 du 29 janvier au 4 février
21707 nouveaux cas de COVID-19 du 5 au 11 février
13632 nouveaux cas de COVID-19 du 12 au 18 février
Soit au total 206166 nouveaux cas du 1er janvier au 18 février.

En prenant en compte toutes les données officielles communiquées par les autorités sanitaires sur la période du 11 janvier au 22 février, il en résulte les moyennes hebdomadaires suivantes :
31701 cas pour la période Jour J-7 à jour J
109 lits de réanimation installés
55 patients COVID-19 en réanimation le jour J soit 0,17 % du nombre total des infections
34 décès à l’hôpital de Jour J-7 à Jour J soit 0,11 % des infections

Par rapport aux nombres de cas, celui des patients en réanimation et des décès peut sembler infime, respectivement 0,17 % et 0,11 % respectivement, mais le nombre de lits de réanimation l’est également. Ce qui veut dire que le système de soin ne pouvait pas encaisser une telle explosion du nombre de cas, c’est ce que montre le nombre important de décès par rapport à celui des lits de réanimation équipés. Le résultat est le décès de 205 personnes depuis le 11 janvier 2022.

70 % des infections dénombrées depuis le 11 mars 2020 sont ultérieures au 1er janvier 2022

Sur un total de 292126 cas de COVID-19 confirmés depuis le 11 mars 2020, il en résulte que 70 % des infections à la COVID-19 dénombrées à La Réunion ont eu lieu depuis le 1er janvier. D’où une certitude : les mesures prises par les autorités sanitaires n’ont pas permis de maîtriser l’épidémie de coronavirus à La Réunion.
Parmi les décisions des autorités sanitaires, quelques-unes sont emblématiques et peuvent expliquer le bilan, sachant que la COVID-19 n’est pas une maladie endémique à La Réunion et que le virus a circulé intensivement en Europe dès mars 2020, ce qui a justifié le confinement de la France et de La Réunion entre mars et mai 2020 :
– refus de tester systématiquement les personnes vaccinées entrant à La Réunion en provenance de la France ;
– refus de placer systématiquement en quarantaine toutes les personnes entrant à La Réunion en provenance de la France depuis mai 2020 ;
– autorisation de la tenue du Grand Raid en octobre alors qu’à cette période, les pique-niques étaient interdits ;
– autorisation du Sakifo début décembre alors qu’à cette période, le variant Omicron avait déjà été importé par des passagers vaccinés et testés négatifs à la COVID-19 avant d’embarquer pour notre île ;
– refus de placer La Réunion en confinement dès novembre alors que la catastrophe était prévisible.

Paris ne pouvait pas ignorer le risque de l’immunité collective par Omicron

A partir de ces quelques décisions, il apparaît une stratégie : le choix d’atteindre l’immunité collective en s’appuyant sur la diffusion d’Omicron dans la population. D’où les plus de 200000 cas dénombrés depuis le 1er janvier. Cette stratégie repose sur l’observation : Omicron provoque beaucoup moins de formes graves et donc de décès que les variants précédents. Elle est aussi plus économique sur les plans politique et financier qu’une vaccination obligatoire, à supposer que les vaccins soient aussi efficaces que l’affirment leurs vendeurs.

Omicron est beaucoup plus contagieux : depuis le 1er janvier, il y a eu 3 fois plus de nouveaux cas de COVID-19 qu’entre le 11 mars 2020 et le 31 décembre 2021 : 206166 cas en 8 semaines contre 85960 en 21 mois.

Sachant que les autorités sanitaires ne communiquent pas sur le variant responsable des décès, il est difficile d’imputer la totalité des 205 morts survenus depuis le 11 janvier 2022 à Omicron. Il n’en résulte pas moins que le variant Omicron a été importé par des passagers vaccinés début novembre, et que dans les autres pays qu’il a contaminés, il ne lui a fallu que quelques semaines pour éradiquer le variant Delta plus mortel, mais bien moins contagieux.
Omicron rend également les vaccins bien moins efficaces, car il est très différent de la souche originale du coronavirus sur laquelle sont basés ces médicaments préventifs. Or, force est de constater que ces trois dernières semaines, 4 puis 9 puis 8 personnes ayant reçu deux doses+un rappel (schéma vaccinal complet) sont décédées. Les personnes ayant reçu une dose ou deux doses n’étant plus considérées comme ayant un schéma vaccinal complet, leur nombre parmi les décédés est inconnu.
Toutes ces données sont connues à Paris. Il est donc clair qu’en décidant de sortir de l’épidémie en choisissant d’atteindre l’immunité collective par la diffusion d’Omicron dans la population, il y allait avoir des dégâts compte tenu du nombre très important d’infections à prévoir.

Tous ces décès auraient pu être évités par une stratégie « Zéro Covid »

Or, il existe une stratégie beaucoup moins coûteuse en terme sanitaire. C’est celle qui est pratiquée avec succès par la Chine depuis 2020. Là-bas, dès que des nouveaux cas sont repérés, toute une ville est confinée et ses habitants sont systématiquement testés. Le déconfinement a lieu quand il est sûr que le COVID-19 a totalement disparu. Cela explique d’une part pourquoi ce pays de 1,4 milliard d’habitants déplore moins de 10.000 décès en deux ans et d’autre part pourquoi son économie peut fonctionner de la même manière qu’avant l’épidémie puisque la Chine vit depuis près de deux ans sans COVID-19.

Le confinement a un coût, mais la France est un des pays les plus riches du monde. Paris a donc les moyens de rémunérer tous les travailleurs réunionnais confinés pendant quelques semaines, et de compenser les pertes des entreprises durant cette période. Et cela d’autant plus que la stratégie « Zéro COVID » appliquée en Chine est bien moins coûteuse au final en termes d’argent public qu’une stratégie qui n’est pas capable de maîtriser l’épidémie comme celle qui est appliquée à La Réunion. En effet, combien d’entreprises qui ont contracté un prêt garanti par l’État pourront-elles rembourser ? Et quelles seront les répercussions pour la Sécurité sociale des cotisations non versées ? Liste non exhaustive.

Ceci permet d’arriver à la conclusion suivante : si la politique sanitaire à La Réunion était décidée par les Réunionnais et pas à Paris, la stratégie « Zéro COVID » aurait sans doute été appliquée, et des centaines de morts auraient été évitées.

Manuel Marchal (article publié dans Témoignages le 23 février 2022)

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