Les mains qui réparent

Récup’R, Saint-Paul

Entre les bacs de tambours de machines à laver et les tas de câbles électriques, les micro-ondes et les aspirateurs démontés, c’est la connaissance de l’outil que l’on acquiert. On démonte, on remonte, on reconstruit, à l’identique ou selon l’idée que l’on a derrière la tête. On est le maître de ce que l’on crée. Le temps d’un atelier de couture ou de bricolage. Bienvenue au tiers-lieu Récup’R à Saint-Paul.

« Quand tu as fait toi-même ton objet, ça n’a rien à voir, tu es très fière. » Prisca sort de ses affaires le sac en jean qu’elle a commencé à coudre le mois dernier. « J’avais une robe trop longue, je l’ai coupée et j’ai décidé d’en faire un sac. »

Le hangar de Récup’R se dresse sous la chaleur de la zone industrielle de Cambaie, à Saint-Paul, juste à côté de Titang Récup et du chantier d’insertion Les Palettes de Marguerites. Entre les bruits de voitures et des machines, on entend les blagues des bénévoles qui investissent le lieu. L’atelier couture va débuter d’un instant à l’autre.

Prisca apprend avec Gigi, jeune retraitée, bénévole au sein de l’association Ekopratik. « Avant, je connaissais deux ou trois babioles en couture, sans plus. Ce qui est bien c’est que là j’arrive avec mes idées et on voit ce qu’il est possible de faire. »

L’association Ekopratik existe depuis février 2013, elle se fait connaître au départ pour son essaimage un peu partout sur l’île de Reparali kafé, ces ateliers collectifs de réparation de petits électroménagers. Petit à petit naissent les Fabrikali, même principe mais pour la réalisation d’objets; la mise sur pied de fours solaires attire aussi un nouveau public. Les dons de matériels se multiplient à tel point que l’idée de créer une ressourcerie et de s’implanter fait son chemin. En janvier 2018, Ekopratik ouvre son tiers-lieu à Cambaie et de nouvelles activités et formations se mettent en place. Aujourd’hui il s’agit à la fois de structurer et pérenniser le réseau des Reparali sur l’île mais aussi de faire vivre le tiers-lieu avec l’aide des salariés et des porteurs de projets bénévoles.

Pour faire le tour des différents espaces que compte le lieu, suivez le guide par ici :

Faire quelque chose de ses mains

Le local autrefois servait à une petite association qui y fabriquait des sacs et des objets en tissus. « Quand ils sont partis, Récup’R a récupéré le local et tout ce qu’il y avait dedans. » La première fois que Gigi découvre le lieu, en 2018, elle s’émerveille d’y voir des machines à coudre industrielles, très spécialisées, inutilisées. Des machines qu’elle n’avait pas vu depuis des années, lorsqu’elle étudiait en école de l’industrie de l’habillement.

A ce moment-là de sa vie, « le travail auquel on me formait était de surveiller les ouvrières de manière à ce qu’elles travaillent plus vite et plus longtemps. » A Récup’R, Gigi renoue avec son goût pour la manipulation des tissus, bien loin des concepts de la surconsommation et des phénomènes de « mode » qu’elle trouve « graves ». Elle raconte :

« Ici on a des gens qui aiment faire quelque chose avec leurs mains, acquérir toutes sortes de compétences manuelles », témoigne Gigi qui a laissé un instant ses élèves seul.e.s, concentré.e.s sur leurs ouvrages. « Tout à l’heure, tu as vu une jeune fille sur la couture, après je l’ai vue sur la peinture là-bas, demain elle sera peut-être être sur la soudure. »

« Il n’y a pas de pression et si tu te trompes, au pire c’est de la rigolade », confirme Prisca qui a participé lors de sa dernière venue à l’atelier découpe de verre.

« Ecologie pratique »

Pour Baptiste, facilitateur du tiers-lieu, salarié depuis quelques mois, à Récup’R, on fait « de l’écologie pratique ». Sans oublier le côté convivial qui fait que les participants ont envie de revenir.

De l’autre côté du hangar, dans l’atelier, Pierre essaie de réparer sa machine à café avec Charlie, embauché depuis octobre dernier comme réparateur professionnel. « Attends, j’ai plein de pièces! » s’exclame Charlie. Actif au lancement d’un Réparali au sein de l’association Café domoun à la Montagne, à Saint-Denis, Pierre, jeune retraité, est autodidacte en bricolage. Il aimerait monter en compétences, ce qui explique sa venue. Pour lui, les Reparali Kafé sont des lieux d’échanges de connaissances et de rencontres riches.

Ecoutez son entretien :

Charlie, le réparateur professionnel, accompagne le mercredi les bénévoles présents sur les objets de leur choix. En décembre, il a lancé des ateliers thématiques sur des objets particuliers tous les jeudi matin, afin d’apprendre à poser des diagnostics précis.

90 euros au lieu de 300 !

Le but est de former les gens afin qu’ils deviennent autonomes dans leur pratique à l’atelier. En se formant, ils alimentent aussi la boutique solidaire où les prix sont deux à trois fois moins élevés que dans les commerces classiques. « L’autre jour j’ai mis une centrale à vapeur dans la boutique à 90 euros au lieu de 300« , raconte Charlie. « Parfois, j’ai des machines quasiment neuves dont les gens se sont débarrassés. L’objectif des magasins ordinaires, c’est de vendre, pas de réparer, et bien souvent les vendeurs ne sont pas techniciens », regrette-t-il.

« On peut évaluer au poids la quantité de matériel électroménager qui ne partira pas en décharge », s’enthousiasme Baptiste. Le matériel est en effet pesé lorsqu’il est déposé et une fois qu’il ressort réparé. Forcément, en poussant la démarche un petit peu plus loin, on arrive très vite à se questionner sur la quantité d’énergie utilisée pour produire ces objets et donc sur nos modes de vie. Les réflexions autour de la lowtech sont donc devenus une branche spécifique à Récup’R qui a développé la recherche et le développement.

« La lowtech doit répondre à un besoin, être accessible et durable », indique Stéphanie, dite Sté. Parmi les objets déjà conçus et testés dans la cour : un four solaire, un vélo blinder qui fait des smoothies, un rocket stove (foyer à bois performant), une yaourtière solaire, une presse à huile, etc, comme le raconte Sté dans cet audio :

Le discours « écolo » a ses limites

Baptiste remarque toutefois que le discours « écolo » a ses limites et ne parlent pas à tout le monde. Des personnes fréquentent la boutique de Récup’R par nécessité financière. « Au début on était centré sur le discours environnemental et on s’est rendu compte qu’on perdait une partie du public », constate le facilitateur du lieu. A travers différents partenariats avec des associations ou des chantiers d’insertion, l’équipe espère étendre son public.

Jéromine Santo-Gammaire (avec Julie Simon)

A propos de l'auteur

Jéromine Santo Gammaire

En quête d’un journalisme plus humain et plus inspirant, Jéromine Santo-Gammaire décide en 2020 de créer un média indépendant, Parallèle Sud. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste dans différentes publications en ligne puis pendant près de quatre ans au Quotidien de La Réunion. Elle entend désormais mettre en avant les actions de Réunionnais pour un monde résilient, respectueux de tous les écosystèmes. Elle voit le journalisme comme un outil collectif pour aider à construire la société de demain et à trouver des solutions durables.

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