Samira Benhamida les tricoteuses de France

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Les Tricoteuses de France : des mères protectrices au combat pour changer la justice

Elles ont commencé par se rassembler devant les tribunaux. Elles veulent désormais peser sur la loi. Fondé par Samira Benhamida, le collectif des Tricoteuses de France est né d’une histoire personnelle, mais s’est rapidement transformé en combat collectif : celui de mères qui affirment avoir voulu protéger leurs enfants et s’être retrouvées confrontées à une institution judiciaire qu’elles jugent incapable de prendre suffisamment en compte les violences dénoncées.

En 2025, nous avons suivi leur mobilisation au fil de l’année. Chaque troisième jeudi du mois, les Tricoteuses se sont rassemblées devant les tribunaux de France pour porter une même revendication : que la parole de l’enfant soit réellement entendue et que l’intérêt supérieur de l’enfant ne soit pas réduit, dans les affaires de violences intrafamiliales et d’inceste, à la seule lecture d’un conflit entre les parents.

Depuis l’affaire Lyhanna, leurs rassemblements se sont notamment déplacés place Vendôme, au cœur du ministère de la Justice, ainsi que dans d’autres lieux symboliques.

Samira Benhamida Tricoteuse de France

À partir de la rentrée, le collectif annonce une nouvelle organisation de ses mobilisations : chaque lundi à 18 heures dans les territoires ultramarins et à 19 heures en métropole, devant les tribunaux et les mairies.

Derrière ces rassemblements, il y a une femme : Samira Benhamida. Depuis 2024, elle dit avoir elle-même été confrontée à ce qu’elle considère comme les failles d’un système qu’elle cherche aujourd’hui à faire évoluer. Son parcours personnel l’a conduite à s’interroger sur un point central : que se passe-t-il juridiquement lorsqu’un parent signale des violences et que la justice pénale n’a pas encore tranché ?

Elle identifie notamment un vide juridique autour du signalement, de sa définition et de ses effets dans les procédures familiales. Dès 2025, elle commence alors à travailler sur une proposition de loi citoyenne, qu’elle présente et partage avec des députés, des sénateurs et différentes associations.

Changer la loi

Son engagement ne s’arrête pas à la rue. Aujourd’hui, Samira Benhamida participe aux travaux parlementaires aux côtés de la Coalition féministe et enfantiste. Elle prend également part aux travaux autour de la loi intégrale, sur laquelle elle a travaillé sur plus d’une vingtaine d’articles. Elle a récemment intégré la commission consacrée aux Outre-mer dans le cadre de ces travaux et a formulé plusieurs amendements.

Le collectif, lui, poursuit parallèlement son travail de terrain. Il accompagne deux à trois mères chaque mois, notamment dans leurs démarches juridiques. Les Tricoteuses ont également participé à des plaidoyers, à des travaux parlementaires et à la rédaction d’amendements.

Leur action est multiple : elle peut prendre la forme de campagnes de courriels adressés aux procureurs, magistrats ou institutions, d’interventions collectives lorsqu’une problématique dépasse un dossier individuel, mais aussi d’actions plus ciblées lorsqu’une mère sollicite un accompagnement sur sa propre situation.

Le collectif peut également alerter les départements et les services sociaux lorsqu’il estime qu’une situation concernant un enfant nécessite une attention particulière. Mais derrière toutes ces actions, les Tricoteuses revendiquent un objectif unique : rétablir la place de l’intérêt supérieur de l’enfant.

Elles dénoncent une lecture qu’elles considèrent trop souvent réductrice des situations de violences intrafamiliales. Dans certains dossiers d’inceste, expliquent-elles, la parole de l’enfant et les alertes du parent protecteur seraient parfois interprétées principalement à travers les notions de conflit parental, d’instrumentalisation ou de conflit de loyauté.

Une critique qui dépasse désormais le seul discours militant

Le Comité des Nations unies contre la torture, dans ses observations concernant la France adoptées le 2 mai 2025, s’est déclaré préoccupé par plusieurs situations : la remise d’enfants victimes d’abus sexuels incestueux à leurs pères, la revictimisation des mères dites « protectrices » et l’insuffisance des réponses judiciaires face aux allégations d’inceste. Le Comité a notamment demandé à la France de garantir des enquêtes rapides, impartiales et approfondies, de veiller à ce que les mères protectrices ne soient pas revictimisées ou injustement sanctionnées, et de renforcer la formation des professionnels de justice, de police et des services sociaux.

Ces observations font écho au rapport présenté en mars 2025 au Comité contre la torture, intitulé « Un crime d’État – Inceste paternel et torture institutionnelle en France », qui documentait les mécanismes dénoncés par les associations de défense des enfants et des mères protectrices.

Dans les débats parlementaires français, cette notion de « torture institutionnelle » a depuis été reprise pour qualifier les situations dans lesquelles des enfants victimes ne seraient pas suffisamment protégés tandis que les parents qui tentent de les protéger peuvent eux-mêmes faire l’objet de poursuites ou de sanctions.

« Aujourd’hui, j’ai la parfaite conscience que la France n’aime pas ses enfants. J’ai honte. »

Maud Petit

Et le sujet est désormais au cœur des travaux parlementaires. En 2026, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale consacrée au traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et à la situation des parents protecteurs a été créée, sous la présidence de la députée Maud Petit. Ses travaux portent notamment sur les classements sans suite, les absences d’actes d’enquête, les difficultés rencontrées par les parents protecteurs et les incohérences juridiques ou institutionnelles susceptibles de fragiliser la protection des enfants.

Lors d’une audition de mères protectrices, le 21 mai 2026, Maud Petit a livré une phrase devenue emblématique de cette prise de conscience parlementaire :

« Aujourd’hui, j’ai la parfaite conscience que la France n’aime pas ses enfants. » Elle ajoutait : « J’ai honte. »

Pour les Tricoteuses de France, ces mots résonnent comme le constat d’un combat commencé bien avant que la question n’entre pleinement dans l’agenda parlementaire.

Le collectif ne se présente pas comme un mouvement contre la justice. Il affirme vouloir contribuer à une justice qui protège réellement l’enfant, qui distingue les conflits parentaux des situations de violences et qui ne transforme pas systématiquement le parent qui alerte en suspect.

De la rue aux institutions, des tribunaux aux commissions parlementaires, les Tricoteuses ont donc changé d’échelle. Leur combat reste celui de mères, mais il porte désormais sur la loi, les pratiques judiciaires, les mécanismes de signalement, la protection de l’enfant et la responsabilité des institutions. Une mobilisation née d’histoires individuelles qui cherche désormais à transformer le droit pour que protéger un enfant ne puisse plus devenir, pour celui ou celle qui le fait, une faute.

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A propos de l'auteur

Franck Cellier

Journaliste d’investigation, Franck Cellier a passé trente ans de sa carrière au Quotidien de la Réunion après un court passage au journal Témoignages à ses débuts. Ses reportages l’ont amené dans l’ensemble des îles de l’océan Indien ainsi que dans tous les recoins de La Réunion. Il porte un regard critique et pointu sur la politique et la société réunionnaise. Très attaché à la liberté d’expression et à l’indépendance, il entend défendre avec force ces valeurs au sein d’un média engagé et solidaire, Parallèle Sud.

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