Les requins sont essentiels à la bonne santé des écosystèmes marins

requin pointe noire

LIBRE EXPRESSION

Nous avons précédemment passé en revue les principaux rôles des requins qui les rendent si importants d’un point écologique et économique :

https://www.zinfos974.com/Consequences-economiques-de-la-destruction-des-grands-requins-une-politique-potentiellement-catastrophique-pour-les_a186172.html

https://www.zinfos974.com/Les-grands-requins-sont-essentiels-a-la-bonne-sante-des-herbiers-marins_a187326.html

https://www.zinfos974.com/La-destruction-des-grands-requins-aggrave-le-rechauffement-climatique_a187626.html

Nous nous intéressons aujourd’hui aux multiples autres fonctions écologiques assurées par les requins, qu’ils soient apicaux (tigres, bouledogues,….) ou mésoprédateurs (requins de récif).

Roff et al. (2016)(1) nous en donnent un aperçu :

« Alors que de nombreuses études ont exploré les rôles trophiques des requins (Ferretti et al., 2010 ; Myers et al., 2007), peu d’entre elles ont considéré les impacts de l’élimination des requins sur d’autres processus écosystémiques. Nous avons identifié un large éventail de fonctions écologiques potentielles des requins sur les récifs coralliens, y compris le cycle des nutriments (Schmitz et al., 2010), l’élimination des déchets (Wilson & Wolkovich, 2011), la perturbation de l’habitat (Begg et al., 2003) et l’élimination des espèces envahissantes (Wallach et al., 2015). Au sein des écosystèmes de récifs coralliens, les mouvements à petite échelle des requins mésoprédateurs associés aux récifs (domaine vital < 50 km) assurent le cycle des nutriments entre les habitats pélagiques et récifaux adjacents (McCauley et al., 2012 ; Heupel & Simpfendorfer, 2015), tandis que les migrations à grande échelle des requins apicaux (>1000 km) entraînent un flux de nutriments entre les habitats côtiers et récifaux (Meyer et al., 2010 ; McCauley et al., 2012 ). En se nourrissant de manière opportuniste, les requins apicaux et mésoprédateurs éliminent les individus faibles et malades (Lowe et al., 1996 ; Lucifora et al., 2009), ce qui peut réduire l’incidence des maladies en maintenant de faibles densités dans les populations de proies (Pongsiri et al., 2009). Les requins apicaux pourraient jouer un rôle important en tant que charognards facultatifs consommant des carcasses mortes (Dudley et al., 2000), ce qui peut favoriser la stabilité des réseaux alimentaires (Wilson & Wolkovich, 2011). Les requins mésoprédateurs pourraient avoir le potentiel d’exercer un contrôle descendant des espèces envahissantes telles que le ptéroïs (Albins & Hixon, 2013), bien que la grave raréfaction des requins sur les récifs des Caraïbes signifie que leur capacité à réguler l’abondance du ptéroïs est susceptible d’être sévèrement limitée (Mumby et al., 2011). [….] 

Il est important de noter que certaines fonctions écologiques identifiées ici sont uniques aux requins apicaux, comme l’élimination des tortues, raies et mammifères marins plus grands, faibles et malades.Ainsi, la perte de grands requins apicaux transitoires qui se déplacent entre les écosystèmes côtiers (par exemple : Meyer et al., 2010 ; Heithaus et al., 2007) est susceptible d’avoir un impact plus important sur le transfert de nutriments entre les écosystèmes que celui des requins associés aux récifs, qui montrent un haut degré de fidélité et se déplacent principalement entre les habitats au sein des récifs (par exemple : Heupel & Simpfendorfer, 2015 ; Papastamatiou et al., 2010). »

requin

« Plusieurs études ont rapporté des corrélations entre la réduction de l’abondance des requins et des récifs plus dégradés, avec un taux de macroalgues plus élevé (Sandin et al., 2008), des densités d’herbivores plus faibles (Sandin et al., 2008), ou des « explosions » plus fréquentes d’acanthasters (Dulvy et al., 2004). Une hypothèse implicite dans ces études est qu’une perte de requins peut avoir des effets négatifs sur les récifs coralliens (Robbins et al., 2006) ou que les récifs coralliens dégradés peuvent avoir des répercussions négatives sur les populations de requins (Espinoza et al., 2014). [….] Sur la Grande Barrière de Corail, les environnements de pente récifale avec une couverture corallienne élevée supportent des assemblages de requins plus diversifiés et plus abondants que les habitats adjacents tels que l’arrière-récif et le plateau récifal, qui sont généralement caractérisés par une faible couverture corallienne (Rizzari et al., 2014). »

Motivarash et al. (2020) apportent les précisions suivantes sur la fonction de « nettoyeur des océans » des requins :

« De nombreuses espèces de requins sont des prédateurs supérieurs et se situent au sommet de la chaîne alimentaire. Les requins contrôlent la population de leurs proies en éliminant les animaux faibles, vieux, lents et malades, ce qui permet à la population de rester en meilleure santé. En éliminant les malades et les faibles, ils empêchent la propagation des maladies et des épidémies qui peuvent avoir un effet dévastateur sur l’écosystème. Le fait de s’attaquer aux individus les plus faibles renforce également le patrimoine génétique de l’espèce proie. Les individus forts et en bonne santé qui restent donneront naissance à des populations plus saines. Les requins maintiennent de nombreuses populations marines à une taille appropriée afin que ces espèces-proies ne causent pas de dommages à l’écosystème en devenant trop abondantes. »

Le Comité des pêches de la Réunion, dans son rapport de novembre 2016 sur le programme d’abattage Cap Requins 2, avait pour une fois des conclusions d’un relatif bon sens, malgré sa participation active au massacre des requins :

« Le rôle de charognard des requins tigres doit être tout particulièrement pris en compte dans l’équilibre recherché entre un contrôle des densités côtières de cette espèce considérée comme dangereuse et sa nécessaire préservation pour le bien-être des écosystèmes marins. »

« La question de la poursuite des prélèvements systématiques de requins tigres, moins impliqués dans les attaques mais qui jouent un rôle essentiel de « charognard » dans les écosystèmes côtiers réunionnais, devrait aussi être mise en balance avec la nécessité de conserver des équilibres entre ces deux espèces de grands requins, et au sein des assemblages écologiques côtiers. Au-delà des considérations éthiques et écologiques sur le fait de pêcher de tels grands poissons prédateurs sans en valoriser les captures à des fins alimentaires, alors qu’ils sont considérés comme quasi-menacés à l’échelle mondiale, l’efficacité globale du programme doit être questionnée vis-à-vis des moyens financiers et humains qui pourront y être alloués pour une efficacité évaluée nécessairement sur du moyen/long terme. »

Il est significatif de noter à ce sujet que certaines conclusions du rapport de 2015 du Comité des pêches n’ont jamais été suivies d’effet :

« [….] dans l’optique d’une pêche de régulation de ces animaux, en plus du suivi des autres populations de requins (de récif notamment), l’impact sur les écosystèmes marins de ces opérations devra être particulièrement suivi, au moyen notamment des recherches en écologie trophique qui permettent d’apporter des éléments de connaissance sur la structuration des réseaux trophiques côtiers et pélagiques, et sur les conséquences (risques d’effet « en cascade ») que les prélèvements de tels prédateurs supérieurs en quantités significatives pourraient avoir sur les populations des autres organismes marins et sur la qualité générale des milieux côtiers. ».

Idem pour les recommandations de la Direction de l’environnement de l’aménagement du territoire et du logement (DEAL) en septembre 2011, pourtant services de l’Etat (sic !), mais souverainement ignorées par le préfet : 

 « Il ne s’agit pas d’éradiquer les requins des rivages proches et éloignés de La Réunion : une telle éradication, en supprimant la tête d’une chaîne trophique, pourrait conduire d’autres prédateurs à occuper cette position au sommet de la chaîne alimentaire marine : d’autres requins, ou d’autres poissons pélagiques. Les conséquences de prélèvements massifs sur l’évolution des différentes catégories de poissons seraient difficilement prévisibles. Les prélèvements ne doivent donc pas, par leur quantité, porter atteinte aux équilibres naturels, aux écosystèmes. [….] Il convient que les précautions soient prises pour que les prélèvements ne présentent aucun effet pervers du point de vue de la sécurité des personnes et des équilibres écologiques. A cette fin, l’opération doit être bien maitrisée et bien suivie pour en évaluer les effets. Elle doit respecter les équilibres écologiques. Elle doit être proportionnée et révisable. Elle doit être rigoureusement encadrée. [….] »

Tout cela, le préfet n’en a cure…..

Les conséquences écologiques et économiques (pour les pêcheries) de ces programmes d’abattage mis en place par le préfet n’ont JAMAIS été étudiées. A la Réunion, encore une fois, on tue à l’aveugle !

Didier Dérand

Collectif « Requins en Danger à la Réunion »

(1) Roff G., Doropoulos C., Rogers A., Bozec Y.M., Krueck N.C., Aurellado E., Priest M., Birrell C., Mumby P.J. (2016) – The Ecological Role of Sharks on Coral Reefs, Trends in Ecology & Evolution, Volume 31, Issue 5, Pages 395-407, ISSN 0169-5347, https://doi.org/10.1016/j.tree.2016.02.014

(2) Motivarash Y.B., Fofandi D., Makrani Rehanavaz M., Tanna P., Dabhi R. (2020) – Importance of sharks in ocean ecosystem. Journal of Entomology and Zoology Studies. 8 (1): 611-613.

(3) Guyomard D., 2016 – CapRequins 2, Deuxième rapport au Comité Scientifique Comité de Suivi. Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de la Réunion (CRPMEM), bilan du 1er juin 2015 au 28 mai 2016, juillet 2016, version révisée novembre 2016, 104 pages.

(4) Guyomard D., 2015 – CapRequins, Cinquième rapport au Comité Scientifique Comité de Suivi début 2015. Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de la Réunion (CRPMEM), version corrigée du 3 mars 2015, 108 pages.

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